‹ Moeurs des insectesChapitre 45 sur 64 · LE GRAND-PAON H · texte numérisé non relu

LE GRAND-PAON H

AfTirment-ils que le défaut d'antennes les a rendus incapables de retrouver la cloche oii les attend la prisonnière? Pas du tout. Comme les tonsurés, indemnes d'opération compromettante, ils signifient que leur temps est fini. Amputés ou intacts, ils sont maintenant hors de service pour cause d'âge, et le témoignage de leur absence n a pas de valeur. Faute du délai nécessaire à l'expérimentation, le rôle des antennes nous échappe. Douteux il était avant, douteux il reste après.

Mon incarcérée sous cloche persiste huit jours. Elle me vaut chaque soir, tantôt en un point, tantôt en un autre de l'habitation, au gré de mes désirs, un essaim de visiteurs en nombre variable. Je les prends à mesure au filet, et les relègue, aussitôt capturés, dans un appartement clos, où ils passent la nuit. Le lendemain ils ^ >Qt marqués, au moins d'une tonsure au thorax.

Le .total des accourus en ces huit soirées s'élève i cent cinquante, nombre stupéfiant si je considère à quelles recherches il m a fallu livrer les deux années suivantes pour récolter les matériaux nécessaires à la continuation de cette étude- Sans être introuvables dans mon étroit voisinage, les cocons du Grand-Paon y sont du moins fort rares, car les vieux amandiers, séjour de la chenille, n'y abondent pas. Deux hivers je les ai tous visités, ces arbres décrépits, je les ai inspectés à la base du tronc, sous le fouillis des durs gramens qui les chaussent, et que de fois ne suis-je revenu les mains vides! Donc mes cent cinouante papillons viennent de loin, de fort loin, peut-être d'une paire de kilomètres à la ronde et davantage. Comment ont-ils eu connaissance des événements de mon cabinet?

Trois agents d'information à distance desservent l'impressionnabilité : la lumière, le son, l'odeur. Est-il permis de parler ici de vision? Que la vue guide les arrivants une fois la fenêtre ouverte franchie, rien de mieux. Mais avant, dans l'inconnu du dehors! Accorder l'œil fabuleux du lynx, qui voyait à travers les murailles, ne

suffirait pas; il faudrait encore admettre une acuité

visuelle capable de ce prodige à des kilomètres de distance. De telles ànormités ne se discutent pas; on passe outre.

Le son est également hors de cause. La bête pansue, capable de convoquer de si loin, est une silencieuse, mêmepour l'oreillelaplus délicate. Qu'elle ait des vibrations intimes, des tressaillements passionnels, appréciables peut-être avec un microphone d'extrême subtilité, à la rigueur c'est possible; mais rappelons-nous que les visiteurs doivent être renseignés à des distances considérables, à des milliers de mètres. Dans ces conditions, ne songeons pas à l'acoustique. Ce serait charger le silence de mettre en émoi les alentours.

Reste l'odeur. Dans le domaine de nos sens, des émanations odorantes, mieux que toute autre chose, expliqueraient à peu près les papillons accourus, et ne trouvant néanmoins qu'après certaines hésitations l'appât qui les attire. Y aurait-il, en effet, des effluves analogues à ce que nous appelons odeur, effluves de subtilité extrême, absolument insensibles pour nous, et néanmoins capables d'impressionner un odorat mieux doué que le nôtrel» Une expérience est à faire, des plus simples. Il s'agit de masquer ces effluves, de les étouffer sous une odeur puissante et tenace, qui s'empare en maîtresse de l'olfaction. L'excessif neutralisera le très faible.

Je répands à l'avance de la naphtaline dans l'appartement où les mâles seront conviés le soir. De plus, sous la cloche, à côté de la femelle, je dispose une large capsule pleine de la même matière. L'heure des visites venue, il suffît de se mettre sur le seuil de la pièce pour percevoir nettement l'odeur d'usine à gaz. Mon artifice n'aboutit pas. Les papillons arrivent comme d'habitude; ils pénètrent dans l'appartement, traversent son atmosphère goudronneuse et vont à la cloche avec la même sûreté de direction que dans un milieu inodore.

Ma confiance dans l'olfaction est ébranlée. De plus,

Page 1