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me voici dans Timpossibilité de continuer. Le neuvième jour, usée par sa stérile attente, ma prisonnière périt, après avoir déposé ses œufs inféconds sur le treillis de la cloche. Faute de sujet, plus rien à faire jusqu'à l'an prochain.
Cette fois, je prendrai mes précautions, je m'approvisionnerai afin de répéter à souhait les épreuves déjà essayées et celles que je médite. A l'œuvre donc, et sans tarder.
En été, je fais le commerce de chenilles à un sou la pièce. Le marché sourit à quelques bambins du voisinage, mes habituels fournisseurs. Le jeudi, affranchis de l'afTreux verbe à conjuguer, ils courent les champs, trouvent de temps à autre la grosse chenille et me l'apportent agrippée au bout d'un bâton. Ils n'osent la toucher, les pauvres petits; ils sont ébahis de mon audace lorsque je la saisis des doigts comme ils le feraient euxmêmes du familier ver à soie.
Elevée avec des rameaux d'amandier, ma ménagerie me fournit en peu de jours de superbes cocons. En hiver, des recherches assidues au pied de l'arbre nourricier complètent ma collection. Des amis qui s'intéressent à mes études me viennent en aide. Enfin, à force de soins, de courses, de pourparlers commerciaux et d'écorchures dans les broussailles, je suis possesseur d'un assortiment de cocons parmi lesquels douze, plus volumineux et plus lourds, m'annoncent des femelles.
Un déboire m'attendait. Mai arrive, mois capricieux qui met à néantmes préparatifs, cause de tant de tracas. L'hiver nous revient. Le mistral hurle, dilacère les feuilles naissantes des platanes, en jonche le sol. C'est le froid de décembre. Il faut rallumer les flambées du soir, remettre les épais vêtements dont on commençait à s'alléger.
Mes papillons sont très éprouvés. Les éclosions sont tardives, me donnent des engourdis. Autour de mes cloches où les femelles attendent, aujourd'hui l'une,
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demain Tautre d'api ôs l'ordre de naissance, peu ou point de mâles venus du dehors. Il y en a cependant à proximité, car les sujets à grands panaches issus de ma récolte sont déposés dans le jardin aussitôt éclos et reconnus. Eloignés ou voisins, bien peu arrivent, et sans fougue. Un moment ils entrent, puis disparaissent, ne reviennent plus. Les amoureux sont refroidis.
Peut-être aussi la basse température est-elle contraire aux effluves informateurs, que le chaud pourrait bien m exalter et le froid amoindrir, comme cela se passe au * sujet des odeurs. Mon année est perdue. Ah ! qu'elle est pénible, l'expérimentation esclave du retour et des caprices d'une courte saison !
Pour la troisième fois, je recommence. J'élève des chenilles, je cours la campagne à la recherche des cocons. Lorsque mai revient, je suis convenablement pourvu. La saison est belle, répond à mes souhaits. Je revois les affluences qui m'avaient tant frappé en mes débuts, lors de la fameuse invasion, origine de mes recherches.
Chaque soir, par escouades d'une douzaine, d'une vingtaine et plus, les visiteurs accourent. La femelle, puissante matrone ventrue, se tient agrippée au treillis de la cloche. Nul mouvement de sa part, pas même une trépidation d'ailes. On la dirait indifférente à ce qui se passe. Nulle odeur non plus autant que peuvent en juger les narines les plus sensibles de la maisonnée ; nul bruissement que puisse apprécier l'ouïe la plus subtile parmi les miens appelés en témoignage. Immobile, recueillie, elle attend.
Les autres, par deux, par trois et plus, s'abattent sur le dôme de la cloche, vivement le parcourent en tout sens, le fouettent du bout des ailes en continuelle agitation. Pas de rixes entre rivaux. Sans indice de jalousie à l'égard des autres empressés, chacun cherche de son mieux à pénétrer dans l'enceinte. Lassés de leurs vaines tentatives, ils s'envolent et se mêlent au ballet de la foule tourbillonnante. Quelques désespérés s'enfuient
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par la fenêtre ouverte, de nouveaux arrivants les remplacent; et sur le dôme de la cloche, jusque vers les dix heures, les essais d'approche sans cesse recommencent, bientôt lassés, bientôt repris.
Chaque soir, la cloche est déplacée. Je la mets au nord et au midi, au rez-de-chaussée et au premier étage, dans l'aile droite de l'habitation ou cinquante mètres plus loin dans l'aile gauche, en plein air ou dans le secret d'une pièce reculée. Tout ces déménagements brusques, combinés de façon à dérouter, si possible, les chercheurs, ne troublent en rien les papillons. Je perds, à les duper, mon temps et mes malices.
La mémoire des lieux n'a pas ici le rôle. La veille, par exemple, la femelle était installée en certaine pièce de l'habitation. Les empanachés y sont venus voleter une paire d'heures, divers môme y ont passé la nuit. Le lendemain, au coucher du soleil, lorsque je déménage la cloche, tous sont dehors. Bien que de durée éphémère, les plus récents sont aptes à recommencer ure seconde, une troisième fois, leurs expéditions nocturnes. Où iront-ils tout d'abord, ces vétérans d'un jour?
Ils sont renseignés sur le point exact du rendez-vous de la veille. Ils y reviendront, croirait-on, guidés par 'a mémoire; et, n'y trouvant plus rien, ils iront continuer ailleurs leurs investigations. Eh bien, non : contre mon attente, ce n'est pas cela du tout. Nul ne reparaît aux lieux si fréquentés hier au soir, nul n'y fait brève visite. La place estreconnue déserte, sansinformation préalable comme semblerait en exiger le souvenir. Un guide plus affirmatif que U mémoire les convoque autre part.
Jusqu'ici la femelle a été laissée à découvert, sous les mailles d'une toile métallique. Les visiteurs, clairvoyants dans la nuit sombre, pouvaient la voir à la vague luminosité de ce qui pour nous est ténèbres. Qu'adviendrat-il si je l'enferme dans une enceinte opaque) Suivant sa nature, cette enceinte ne peut-elle laisser libres ou bien arrêter les effluves informateurs?
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La physique pratique aujourd'hui la télégraphie sani fils, au moyen des ondes hertziennes. Le Grand-Paon nous aurait-i! devancés dans cette voie? Pour mettre en émoi les alentours, avertir les prétendants à des kilomètres de distance, la nubile qui vient d'éciore disposerait-elle d'ondes électriques, magnétiques, connues ou inconnues, que tel écran arrête et tel autre laisse passer? en un mot se servirait-elle, à sa manière, d'une sorte de télégraphe sans fils? A cela, je ne vois riend'impossible; l'insecte est coutumier d'inventions tout aussi merveilleuses.
Je loge donc la femelle dans des boîtes de nature variée. Il y en a en fer-blanc, en bois, en carton. Toutes 6ont hermétiquement closes, lutées même avec un mastic gras. Je fais également usage d'une cloche de verre reposant sur l'appui isolateur d'un carreau de vitre.
Eh bien, dans ces conditions de rigoureuse clôture. jamais un mâle n'arrive, jamais un seul, si favorables que soient la douceur et le calme de la soirée. N'importe sa nature, métallique ou vitreuse, de bois ou de carton, l'enceinte close met obstacle inirardiissable aux effluvss avertisseurs.
Une couche de coton de deux travers de doigt d'épaisseur a même résultat. Je loge la femelle dans un large bocal, à l'embouchure duquel je ficelle, pour couvercle une nappe d'ouate. Cela suffit pour laisser le voisinage dans l'ignorance des secrets de mon laboratoire. Aucun mâle ne survient.
Servons-nous, au contraire, de boîtes mal fermées, cntre-bâillées; cachons-les même alors dans un tiroir, dans une armoire, et, malgré ce surcroît de mystère, les papillons arrivent aussi nombreux que lorsqu'ils accouraient à la cloche treillissée, en évidence sur une table- J'ai gardé vif souvenir d'une soirée où la recluse attendait dans un étui de chapeau, au fond d'un placard fermé. Les arrivants allaient à l'huis, le choquaient de l'aile, toc-toc, voulant entrer. Pèlerins de passage, venus
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on ne sait d'où à travers champs, ils savaient très bien ce
qu'il y avait là-dedans, derrière les planches.
Ainsi est reconnu inadmissible tout moyen d'information analogue à la télégraphie sans fils, car le premier écran venu, bon conducteur ou mauvais conducteur, arrête net les signaux de la femelle. Pour leur laisser voie libre et les propager au loin, une condition e^i indispensable : c'est l'imparfaite clôture de l'enceinte où la captive est renfermée, c'est la communication de l'atmosphère intérieure avec celle de l'extérieur. Cela nous ramène à la probabilité d'une odeur, démentie cependant par l'expérience où j'ai fait intervenir la naphtaline.
Mes ressources en cocons s'épuisent, et le problème garde son obscurité. Recoramenccrai-je une quatrième année? J'y renonce pour les motifs que voici : un papillon à noces nocturnes est d'observation difficultueuse si je veux le suivre dans l'intimité de ses actes. Le galant, pour aller à ses fins, n'a certes pas besoin d'un luminaire; mais mon infime vision humaine ne peut s'en passer la nuit. Il me faut au moins une bougie, souvent éteinte par l'essaim tournoyant. Une lanterne m'évite ces éclipses, mais sa louche clartée, rayée de larges ombres, ne convient nullement à mes scrupules d'observateur, qui veut voir et bien voir.
Ce n'est pas tout. La lumière d'une lampe détourne les papillons de leur but, les distrait de leurs affaires et compromet gravement, si elle persiste, le succès de la soirée. Aussitôt entrés, les visiteurs accourent éperdument i la flamme, s'y grillent le duvet, et désormais, affolés par la brûlure, sont des témoins suspects. S'ils ne sont rôtis, tenus à distance par une enveloppe de verre, ils prennent pied tout à côté de la flamme, et là ne bougent plus, hypnotisés.
Un soir, la femelle était dans la salle à manger, sur une table, en face de la fenêtre ouverte. Une lampe à pétrole, munie d'un large réflecteur eo émail blanc, brû-
lait appendue au plafond. Les arrivants s'arrêtèrent sur le dôme de la cloche, très empressés auprès de la prisonnière; d'autres, quelques salutations données en passant, allèrent à la lampe, tournoyèrent un peu, puis, fascinés par la gloire lumineuse rayonnant du cône d'opale, ils se campèrent, immobiles, sous le réflecteur. Déjà les mains des enfants se levaient pour les saisir. (( Laissez, dis-je, laissez. Soyons hospitaliers; ne troublons pas les pèlerins venus au tabernacle de lumière. »
De toute la soirée, nul ne remua. Le lendemain, ils y étaient encore. L'ivresse de la lumière leur avait fait oublier l'ivresse des amours.
Avec de tels passionnés pour Téclat de la flamme, l'expérimentation précise et prolongée est impraticable du moment que l'observateur a besoin d'un luminaire. Je renonce au Grand-Paon et à ses noces nocturnes. Il me faut un papillon de mœurs différentes, habile comme lui dans les prouesses du rendez-vous nuptial, mais opérant de jour.
Avant de poursuivre avec un sujet remplissant ces conditions, laissons un moment l'ordre chronologique et disons quelques mots d'un dernier venu alors que j'avais mis fin à mes recherches. Il s'agit du Petit-Paon (Attacus pavonia minor. Lin.).
On m'avait apporté, venu je ne sais d'où, un superbe cocon qu'enveloppait à distance une ample chemise de soie blanche. De ce fourreau, à gros plis irréguliers, aisément se dégageait une coque pareille de conformation à celle du Grand-Paon, mais de volume bien moindre. L'extrémité antérieure, travaillée en nasse au moyen de brins libres et convergents qui défendent l'accès de la demeure tout en permettant la sortie sans effraction de l'enceinte, m'indiquait un congénère du gros papillon nocturne; la soierie portait la marque du filateur.
Et en effet, en fin mars, le jour des Rameaux, dans la matinée, le cocon à nasse me donne une femelle du Petit-Paon, aussitôt séquestrée sous cloche en toile mé-
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Les pèlerins détournés de leur but par la clarté d'une lampe.
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tallique dans mon cabinet. J'ouvre la fenêtre de la pièce pour laisser l'événement se divulguer dans la campagne; il faut que les visiteurs, s'il en vient, trouvent accès libre. La captive s'agrippe au treillis et plus ne bouge d'une semaine.
Elle est superbe, ma prisonnière, avec son velours brun rayé de lignes ondulées. Fourrure blanche autour de la nuque; tache carminée au bout des ailes supérieures; quatre grands yeux où se groupent, en lunules concentriques, le noir, le blanc, le rouge et l'ocre jaune. C'est à peu près, avec coloration moins sombre, la parure du Grand-Paon. Trois ou quatre fois en ma vie j'ai rencontré ce papillon, si remarquable de taille et de costume. Le cocon m'est connu d'hier. Le mâle, je ne l'ai jamais vu. Je sais seulement, d'après les livres, qu'il est moitié moindre que la femelle, de coloration plus vive et plus fleurie, avec du jaune-orangé aux ailes inférieures.
Viendra-t-il, l'élégant inconnu, l'empanaché que j'ignore encore, tant il semble rare dans ma contrée? En ses haies lointaines, aura-t-il avis de la nubile qui l'attend sur la table de mon cabinet) J'ose y compter, et j'ai raison. Le voici qui arrive, plus tôt même que je ne le pensais.
Midi sonnant, comme nous nous mettions à table, petit Paul, attardé par la préoccupation des événements probables, soudain accourt nous rejoindre, la joue allumée. Entre ses doigts bat des ailes un joli papillon saisi à l'instant même, tandis qu'il voletait en face de mon cabiact. Il me le montre, m'interroge du regard.
<( Holà! dis-je, c'est précisément le pèlerin que nous attendons. Replions la serviette et allons voir ce qui se passe. On dînera plus tard. »
Le dîner est oublié devant les merveilles qui se passent. Avec une inconcevable ponctualité, les empanachés accourent aux magiques convocations de la captive. D'un essor tortueux, ils arrivent un par un. Tous snir-
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viennent du nord. Ce détail a sa valeur. En effet, une semaine vient de se passer avec sauvage retour de l'hiver. La bise soufflait tempétueuse, mortelle à l'imprudente floraison de l'amandier. C'était une de ces féroces tourmentes qui, d'habitude, servent ici de prélude au printemps. Aujourd'hui, la température s'est brusquement radoucie, mais le vent du nord souffle toujours.
Or, en cette première séance, tous les papillons accourus à la prisonnière entrent dans l'enclos par le nord; ils suivent le courant de l'air; pas un ne le remonte. S'ils avaient pour boussole une olfaction analogue i la nôtre, s'ils étaient guidés par des atomes odorants dis sous dans l'air, c'est en sens inverse que devrait se faire leur arrivée. Venus du midi, on pourrait les croire in~ formés par les effluves que le vent entraîne; venus du nord, par ce temps de mistral, souverain balayeur de l'atmosphère, comment supposer qu'ils ont perçu à grande distance ce que nous appelons une odeur ? Ce reflux des molécules odorifères, à contresens du torrent aérien, me semble inadmissible.
Pendant une paire d'heures, par un soleil radieux, les visiteurs vont et viennent devant la façade du cabinet. La plupart longtemps cherchent, explorent la muraille, volent à fleur de terre. A voir leurs hésitations, on les dirait embarrassés pour découvrir le point précis où se trouve l'appât qui les attire. Accourus de fort loin eans erreur, ils semblent imparfaitement orientés use fois sur les lieux. Néanmoins tôt ou tard ils entrent dans la pièce et saluent la captive sans bien insister. A deux heures, tout est fini. Il est venu dix papillons.
Toute la semaine, chaque fois vers midi, à l'heure de la plus vive illumination, des papillons arrivent, mais en nombre décroissant. Le total se rapproche de la quarantaine. Je juge inutile de répéter des épreuves qui n'ajouteraient rien à ce que je sais déjà, et me borne à constater deux faits- En premier lieu, le Petit-Paon est ô'^urae, c'est-à-dire qu'il céldbre ses noces aux éblouit-