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En physique, il n'est bruit aujourd'hui que des rayons de Rœntgen, qui traversent les corps opaques et nous photographient l'invisible. Belle trouvaille, mais combien humble en face des étonnements que l'avenir nous réserve lorsque, mieux instruits du pourquoi des choses et suppléant par notre art à la faiblesse de nos sens, nous pourrons rivaliser tant soit peu avec l'acuité sensorielle de la bête.
Qu'elle est enviable, en bien des cas, cette supério- 1 rite de l'animal! Elle nous dit la pénurie de nos renseignements; elle nous affirme très médiocre notre outillage impressionnable; elle nous certifie des sensations étrangères à notre nature; elle proclame des réalités qui nous stupéfient, tant elles sont en dehors de nos attributs.
Une misérable chenille, la Processionnaire du pm, se fend le dos en soupiraux météorologiques qui hument le temps à venir, pressentent la bourrasque; l'oiseau de rapine, presbyte inconcevable, voit du haut des nues le mulot tapi à terre; les chauves-souris aveuglées guident sans heurt leur essor à travers l'inextricable labyrinthe de fils que leur tendait Spallanzani; dépaysé à des cent lieues de distance, le pigeon voyageur regagne infailliblement son colombier à travers des immensités qu'il n'a jamais parcourues; dans les limites de son modeste coup d'aile, une abeille, le Chalicodome, franchit également l'inconnu, accomplit long trajet et revient à boa amas de cellules
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Qui n'a pas vu le chien cherchant la truffe ignore une des plus belles prouesses du sens olfactif. Absorbé dans ses fonctions, l'animal va, le nez au vent, le pas modéré. Il s'arrête, interroge le sol d'un coup de narines, et, sans insister, gratte un peu de la patte. (( Ça y est, maître, semble-t-il dire du regard; ça y est. Foi de chien, la truffe est là. »
Et il dit vrai. Le maître fouille au point indiqué. Si la houlette s'égare, le chien la fait remettre dans la bonne direction en reniflant un peu au fond du trou. N'ayez crainte des pierrailles, des racines rencontrées : en dépit des écrans et de la profondeur, le tubercule viendra. Nez de chien ne peut mentir.
Subtilité d'odorat, dit-on. Je veux bien, si l'on entend par là que les fosses nasales de l'animal sont l'organe percepteur; mais la chose perçue est-elle toujours une simple odeur dans la vulgaire acception du terme, un effluve comme l'entend notre propre impressionnabilité? J'aurais quelques raisons d'en douter. Racontons la chose.
A diverses reprises, j'ai eu la bonne fortune d'accompagner un chien des mieux experts en son métier. Certes il ne payait pas de mine, l'artiste que je désirais tant voir travailler : chien quelconque, placide et réfléchi, disgracieux, mal peigné, non admissible aux intimités du coin du feu. Talent et misère fréquemment vont de pair.
Son maître, célèbre rabassier^ du village, convaincu que mon dessein n'était pas de lui dérober ses secrets et de lui faire un jour concurrence, m'admit en sa compagnie, gracieuseté non prodiguée. Du moment que je n'étais pas un apprenti, mais un simple curieux qui dessinait et mettait par écrit les choses végétales souterraines, au lieu d'apporter à la ville mon sachet de trou-
I. Rabasso est le nom provençal de la truffe. D'où le terme de rabassier pour désigner un chercheur de truffes.
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vailles, gloire de la dinde aux fêtes de la Noôl, l'excell eat homme se prêta de son mieux à mes vues.
II fut convenu entre nous que le chien agirait à sa guise, avec la récompense obligatoire après chaque dé couverte, n'importe laquelle, un croûton de pain gros comme l'ongle. En tout point gratté de la patte il serait fouillé et l'objet indiqué serait extrait sans préoccupation de sa valeur marchande. Dans aucun cas, l'expérience du maître ne devait intervenir pour détourner la bête d'un point où la pratique des choses n'indiquerait rien je commercial, car aux morceaux de choix, accueillis, bien entendu, quand ils se présentaient, mon relevé botanique préférait les misérables productions non admises au marché.
Ainsi conduite, l'herborisation souterraine fut très fructueuse- De son nez perspicace, le chien me fit indifféremment récolter le gros et le menu, le frais et le pourri, l'inodore et l'odorant, le parfumé et l'infect. J'étais émerveillé de ma collection, comprenant la majeure partie des champignons hypogés de mon voisinage.
Quelle variété de structure et surtout de fumet, qualité primordiale en cette question de flair! Il y en a sans rien autre d'appréciable qu'un vague relent fungique, qui partout se retrouve, plus ou moins net. II y en a qui sentent la rave, le chou pourri; il y en a de fétides, capables d'apuantir l'habitation du collectionneur. Seule la vraie truffa possède l'arôme cher aux gourmets.
Si l'odear comme nous l'entendons est son unique guide, comment fait le chien pour se reconnaître au milieu de ces disparates? Est-il averti du contenu du sol par une ^^manation générale, l'efïluve fungique, commune aux diverses espèces? Alors surgit question bien embarrassante.
'''étais attentif aux champignons ordinaires, dont beaucoup, encore invisibles, annonçaient leur prochaine sortie en crevassant le sol. Or en ces points, où mon
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regard devinait le cryptogame refoulant la terre sous la poussée de son chapeau, en ces points où la vulgaire odeur fungiquc était certainement très prononcée, je n'ai jamais vu le chien faire station. Il passait dédaigneux, sans reniflement, sans coup de patte. La chose cependant était sous terre, pareille de fumet à ce qu'il nous indiquait parfois.
Je revins de l'école du chien avec la conviction que le nez dénonciateur de la truffe a pour guide mieux que l'odeur telle que nous la concevons d'après nos aptitudes olfactives. Il doit percevoir en plus des effluves d'un autre ordre, pleins de mystères pour nous, non outillés en conséquence. La lumière a ses rayons obscurs, sans effet sur notre rétine, mais non apparemment sur toutes. Pourquoi le domaine de l'odorat n'aurait-il pas ses émanations clandestines, inconnues de notre sensibilité e^ perceptibles avec une olfaction différente.
Si le flair du chien nous laisse perplexes en ce sens qu'il nous est impossible de dire au juste, de soupçonner même ce qu'il perçoit, du moins il nous affirme clairement quelle erreur serait la nôtre si nous rapportions tout à la mesure humaine. Le monde des sensations est bien plus vaste que ne le disent les bornes de notre impressionnabilité. Faute d'organes assez subtils, que de faits nous échappent dans le jeu des forces naturelles!
L'inconnu, champ inépuisable où s'exercera l'avenir, nous réserve des moissons auprès desquelles l'actuel connu est mesquine récolte. Sous la faucille de la science tomberont un jour des gerbes dont le grain paraîtrait aujourd'hui paradoxe insensé. Rêveries scientifiques? — Non pas, s'il vous plaît, mais réalités indiscutables, positives, affirmées par la bête, bien mieux avantagée que nous sous certains rapports.
Malgré sa longue pratique du métier, malgré l'arôme du tubercule qu'il cherche, le rabassier ne peut deviner la truffe, qui mûrit l'hiver sous terre, à un pan ou deux de profondeur; il lui faut le concours du chien ou du
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porc, dont l'odorat scrute les secrets du sol. Eh bien, ces secrets, divers insectes les connaissent, mieux encore que nos deux auxiliaires. Pour découvrir la tubéracée dont se nourrit leur famille de larves, ils possèdent un flair d'exceptionnelle perfection.
De truffes extraites de terre gâtées, peuplées de vermine et mises en cet état dans un bocal avec couche de sable frais, j'ai obtenu autrefois d'abord un petit coléoptère roux (Anisotoma cinnamomea, Panz.), puis divers diptères, parmi lesquels un Sapromyze qui, par son mol essor, sa débile tournure, rappelle le Scatophaga scyhalaria^ la mouche à velours fauve, hôte paisible de l'excrément humain dans l'arrière-saison.
Celle-ci trouve sa truffe à la surface du sol, au pied d'un mur ou d'une haie, refuge habituel dans la campa- « gne; mais l'autre, comment sait-elle en quel point, sous m terre, est la sienne, ou plutôt celle de ses vers? Pénétrer là-dedans, se mettre en recherche dans les profondeurs, lui est interdit. Ses frêles pattes, que fausserait un grain de sable à remuer; ses ailes d'envergure encombrante dans un défilé; son costume hérissé de soies, contraires à la douce glissade, tout enfin s'y oppose. La Sapromyze doit déposer ses œufs à la surface même du sol, mais au lieu précis qui recouvre la truffe, car les vermisseaux périraient s'ils devaient errer à l'aventure jusqu'à la rencontre de leur provende, toujours très clairsemée.
La mouche rabassière est donc informée par l'olfaction des points favorables à ses desseins maternels; elle a le flair du chien chercheur de truffes, et mieux encore sans doute, car elle sait de nature, n'ayant rien appris, et son rival n'a reçu qu'une éducation artificielle.
Suivre la Sapromyze en campagne ne manquerait pas d'intérêt. Tel projet me paraît peu réalisable. L'insecte est rare, prestement s'envole, se dérobe à la vue. L'observer de près, le suivre en ses recherches, demanderait grande perte de temps et une assiduité dont je ne me sens pas capable. Un autre découvreur de champignons
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hypogés nous dédommagera de ce quele diptère trds difficilement nous montrerait.
C'est un gentil scarabée noir, à ventre pâle et velouté, tout rond, gros comme un fort noyau de cerise. La nomenclature officielle le nomme Bolboceras Gallicus, iMuls. Par la friction du bout du ventre contre le bord des élytres, il fait entendre un doux pépiement pareil à celui des oisillons lorsque la mère arrive au nid avec la becquée. Le mâle a sur la tête une gracieuse corne, imitée, en petit, de celle du Copris espagnol.
Dupé par cette armure, j'ai d'abord pris l'insecte pour un membre de la corporatioo des bousiers, et je l'ai élevé comme tel en volière. Je lui ai servi les friandises stercorales les mieu.x appréciées de ses prétendus confrères. Jamais, au grand jamais, il n'a voulu y toucher. Fi donc! de la bouse, à lui ! Et pour qui le prendon! C'est bien autre chose que demande le gourmet! Il lui faut, non précisément la truffe de nos festins, mais son équivalent.
Ce trait de mœurs ne m'a pas été connu sans patientes investigations- A la base méridionale des collines sérignanaises, non loin du village, est un bosquet de pins maritimes alternant avec des rangées de cyprès. Là, vers la Toussaint, après les pluies automnales, abondent les champignons amis des conifères, en particulier le Lactaire délicieux, qui verdit aux points froissés et pleure du sang quand on le rompt. Dans les journées clémentes de Tarrière-saison, c'est la promenade favorite de la maisonnée, assez éloignée pour exercer les jeunes jambes, assez proche pour ne pas les excéder.
On y trouve de tout : vieux nids de pie, en fagots de buissons; geais qui se chamaillent, après avoir gonflé le jabot de glands sur les chênes du voisinage ; lapins qui tout à coup, la petite queue blanche retroussée, détalent d'une touffe de romarins; géotrtipes qui thésaurisent pour Ihiver et amoncellent leurs déblais sur le seuil du logis. Et puis le beau sable, doux à la main,
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favorable au forage de tunnels, à la construction dci baraquements que l'on tapisse de mousse et que l'oi surmonte d'un bout de roseau en guise de cheminée ; les délicieux goûters d'une pomme au son des harpes éoliennes qui doucement sibilent entre les aiguilles des pins!
Oui, pour les enfants, c'est un vrai paradis, où l'on se rend en récompense de la leçon bien sue. Les grands y trouvent aussi leur part de satisfaction. En ce qui me concerne, j'y surveille depuis de longues années deux insectes sans parvenir à connaître leurs intimes secrets de famille. L'un d'eux est le Minotaure Typhée, dont le mâle porte sur le corselet trois épieux dirigés en pvant. Les anciens auteurs l'appelaient le Phalangiste, à cause de son armure, comparable aux trois rangées de lances de la phalange macédonienne.
C'est un robuste, insoucieux de l'hiver. Toute la mauvaise saison, pour peu que le temps s'adoucisse, il sort discrètement de chez lui, à la tombée de la nuit, et cueille, dans l'étroit voisinage de son terrier, quelques crottins de mouton, olives de vieille date qu'a desséchées le soleil de l'été. Il les empile en chapelet au fond de son garde-manger, ferme la porte et consomme. Les victuailles émiettées, taries de leurs avares sucs, il remonte à la surface et renouvelle ses provisions. Ainsi se passe l'hiver, exempt de chômage, à moins que le temps ne soit trop dur.
Le second de mes surveillés au bois de pins est le Bolbocère. Son terrier, disséminé de-çà, de-là, pêlemêle avec celui du Minotaure, est aisé à reconnaître Celui du Phalangiste est surmonté d'une volumineux taupinée dont les matériaux sont montés en cylindre ce la longueur du doigt. Chacun de ces boudins est ui e charge de déblais refoulés au dehors par le mineur, poussant de l'échiné en dessous. L'orifice est en outre fermé toutes les fois que l'insecte est chez lui, approfondissant le puits ou jouissant en paix de son avoir.
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i c gîte du Bolbocdre est ouvert et simplement eniOuréd'un bourrelet de sable. Sa profondeur est médiocre un pan ou gudre plus. Il descend d'aplomb dans un sol très meuble. Aussi est-il aisé d'en faire l'inspection si l'on a soin de pratiquer d'abord en avant une tranchée qui permet après d'abattre la paroi verticale tranche par tranche avec la lame d'un couteau. Le terrier apparaît alors dans toute son étendue, de l'embouchure au fond, sous forme d'un demi-canal.
Souvent la demeure violée ne renferme rien. L'insecte eu est parti de nuit, ayant terminé là ses affaires. 11 est allé s'établir ailleurs. C'est un nomade, un noctambule, qui, sans regret, quitte son domicile et à peu de frais en acquiert un second. Souvent aussi, au fond du puits, se rencontre l'insecte, tantôt un mâle, tantôt une femelle, et toujours isolé. Les deux sexes, également zélés au forage des terriers, travaillent à part, ne collaborent pas. Ce n'est pas ici, en effet, logis familial, nourricerie de jeunes; c'est manoir temporaire, creuse de chacun peur son propre bien-être.
Parfois rien autre ne s'y trouve que le puisatier, surpris dans son travail d'excavation; parfois enfin — et le caj» n'est pas rare — l'ermite de la crypte enlace de ses pattes un petit champignon hypogé, entier ou entamé. Convulsivement il le serre, ne veut s'en séparer. C'est son butin, son avoir, sa fortune. Des miettes éparpillées dénotent que nous l'avons surpris festoyant.
Enlevons-lui sa pièce. Nous reconnaîtrons une sorte de bourse irrégulière, anfractueuse, close de partout, variant de la grosseur d'un pois à celle d'une cerise. L'extérieur en est roussâtre, chagriné de fines verrues; l'intérieur en est lisse et blanc Les spores, ovoïdes et diaphanes, sont contenues, en rangées de huit, dans de longs sachets. A ces caractères se reconnaît une production cryptogamique souterraine, voisine des truffes et dénommée par les botanistes Hydnocystis arenarta, Tul.
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Le jour se fait sur les mœurs du Bolbocdre et sur*
la cause de ses terriers si fréquemment renouvelés. Dans le calme du crépuscule, le trotte-menu se met en campagne, pépie doucement, s'encourage de sa chanson. Il explore le sol, l'interroge sur son contenu, j exactement comme le chien à la recherche de la truffe. L'olfaction l'avertit que le morceau désiré est làdessous, recouvert de quelques pouces de sable. Certain du point précis où gît la chose, il creuse tout droit, d'aplomb, et l'atteint infailliblement. Tant que les vivres durent, il ne sort plus. Béatement il consomme au fond du puits, insoucieux de l'orifice ouvert ou à peine obstrué.
Lorsque plus rien ne reste, il déménage, en quête d*une autre miche, qui sera l'occasion d'un nouveau terrier abandonné à son tour. Autant de champignors consommés, autant de demeures, simples stations à repas, buffet du pèlerin. Ainsi se passent, en liesse de table, d'un domicile à l'autre, l'automne et le printemps, saisons de l'Hydnocyste.
Pour étudier de prés, chez moi, l'insecte rabassier^ il me faudrait petite provision de son mets favori. Le chercher moi-même, en fouillant au hasard, serait peine perdue; le petit cryptogame n'est pas si fréquent que jf puisse me flatter de le rencontrer sous ma houlette si je n'ai pas un guide. Le chercheur de truffes a besoin de son chien ; mon indicateur sera le Bolbocére. Me voilà rabassier d'un nouveau genre. Je livre mon secret, quitte à faire sourire mon initiateur aux herborisations souterraines, si jamais il apprend ma singulière concurrence.
C'est en des points restreints, assez souvent par groupes, que viennent les champignons hypogés. Or, l'insecte a passé là ; deson flair subtil, il a reconnu l'emplacement bon, car les terriers y sont nombreux. Donc, fouillons au voisinage des trous. L'indication est exacte. En quelques heures, grâce aux pistes des Bolbocères, je suis pos-
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sesseur d'une poignée d'Hydnocystes. C'est la première fois que je récolte ce champignon. Capturons maintenant l'insecte, ce qui ne présente aucune difficulté. Il n'y a qu'à fouiller les terriers.
Le soir même j'expérimente. Une ample terrine est remplie de sable frais, passé au tamis. A l'aide d'une baguette de la grosseur du doigt, jepratiquedans le sable six puits verticaux, de deux décimètres de profondeur et convenablement espacés. Un Hydnocyste est plongé au fond de chacun d'eux; une fine paille le surmonte, pour m'indiquer plus tard l'emplacement précis. Enfin les six cavités sont comblées avec du sable tassé. Sur cette surface bien égalisée, partout la même, abstraction faite des six pailles, repères de valeur nulle pour l'insecte, je lâche mes Bolbocères, maintenus captifs sous une cloche en toile métallique. Ils sont huit.
D'abord rien autre que l'ennui inévitable après les événements de l'exhumation, du transport et du parcage en lieux inconnus. Mes dépaysés cherchent à fuir, escaladent le treillis, se terrent tout au bord de l'enceinte. La nuit vient et le calme se fait. Deux heures plus tard, je les visite une dernière fois. Trois sont toujours terrés sous un mince rideau de sable. Les cinq autres ont creusé chacun un puits vertical au pied même des pailles qui m'indiquent la place des champignons enfouis. Le lendemain, lasixième paille a son puitscommelesautres.
C'est le moment de voir ce qui se passe là-bas. Le sable est méthodiquement enlevé par tranches verticales. Au fond de chacun des terriersestun Bolbocère, entrain de manger sa truffe, l'Hydnocyste.
Répétons l'épreuve avec les vivres entamés. Même résultat. En une brève séance nocturne, la friandise est devinéesous terre et atteinte au moyen d'une galerie qui descend d'aplomb au point où gît la pièce. Nulle hésitation, nulle fouille d'essai, dirigée par à peu près. Ainsi l'aflirme la surface du sol, partout telle que je l'avais laissée eu l'égalisant. Dirigé par la vue, l'insecte n'irait
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pas plus droit à l'objet convoité; il fouille toujours au pied des pailles, mesrepèies. Dans ses recherches àcoups de narines, le chien flairant les truffes atteint à peine ce degré de précision.
L'Hydnocyste possède-t-il donc odeur vive, qui puisse donner avis si formels au flair de son consommateur > Nullement. Pour notre odorat, c'est chose neutre, dépourvue de tout caractère olfactivement appréciable. Un menu caillou, extrait du sol, nous impressionnerait tout autant avec son vague relent de terre fraîche. Comme révélateur des produits fungiques hypogés, le Bolbocdre est ici l'émule du chien. Il lui serait même supérieur s'il généralisait. Mais c'est un spécialiste étroit : il ne connaît que l'Hydnocyste. Rien autre, que je sache, ne lui agrée, ne l'invite à fouillera
L'un et l'autre scrutent le sous-sol de très près, à fleur de terre; et l'objet cherché est à médiocre profondeur. Avec quelque peu d'éloignement, ni le chien ni l'insecte ne percevraient des effluv b aussi subtils, pas même le fumet de la truffe. Pour impressionner àgrande distance, sont nécessaires des odeurs fortes, capables d'être perçues de notre grossière olfaction. Alors de tous côtés accourent, venus de loin, les exploiteurs de la chose odorante.
Si mes études ont besoin de disséqueurs de cadavres, j'expose une taupe morte au soleil, en un coin reculé de l'enclos. Dès que la bête se ballonne, gonflée par les gaz de la putréfaction, et que la fourrure commence à se détacher de la peau verdie, surviennenten nombre Silphes et Dermestes, Escarbots et Nécrophores, dont on ne trouverait pas un seul dans le jardin ou même dans le voisinage sans intervention de pareil appât.
Ils ont été avertis par l'olfaction, bien loin à la ronde, lorsque moi-même je suis à l'abri de la puanteur en me
I. Depuis que ces lignes sont écrites, jel'ai trouvé consommant une vraie tubéracée, le Tuber Requienii Tul., de la grosseur d'une cerise.
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reculant de quelques pas. En comparaison de leur odorat, iemien est misère; maisenfin, pour moi comme pour eux, il y a réellement ici ce que notre langage appelle odeur.
J'obtiens mieux encore avec la fleur de l'Arum serpentaire [Arujn dracwiculus) ^ si étrange par sa forme et son incomparable infection. Figurons-nous une ample lame lancéolée, d'un pourpre vineux, longue d'une coudée, qui inférieurement se convolute en une bourse ovoïde de la grosseur d'un œuf de poule. Par Torifice de cette sacoche s'élève du fondunecolonne centrale, longue massue d'un vert livide, entourée à la base de deux bracelets, le premier d'ovaires, le second d'étamines. Telle est sommairement la fleur ou plutôt l'inflorescence de l'Arum serpentaire.
Durant une paire de jours, il s'en exhale épouvantable odeur de charogne, comme n'en donnerait pas le voisinage de quelque chien pourri. Au gros de la chaleur et sous le vent, c'est odieux, intolérable. Bravons l'atmosphère apuantie, approchons-nous, et nous verrons curieux spectacle.
Avertis par l'infection, qui au loin se propage, accourent au vol divers insectes charcutiers de petits cadavres, crapauds, couleuvres et lézards, hérissons, taupes et mulots, que le paysan rencontre sous sa bêche et rejette éventrés sur le sentier. Ils s'abattent sur la grande feuille qui, teintée de pourpre livide, produit l'effet d'un lambeau de chair faisandée ; ils trépignent, grisés par la senteur cadavérique, leur délice; ils roulent sur la déclivité et s'engouffrent dans la bourse. En quelques heures d'un soleil vif, le récipient est plem.
Regardons là-dedans, par l'étroite embouchure. Nulle part ailleurs ne se verrait telle cohue. C'est une délirante mêlée d'échinés et de ventres, d'élytres et de pattes, qui grouille, roule sur elle-même avec des grincements d'articulations accrochées, se soulève et s'affaisse, remonte et replonge, mise en branle par un continuel remous. C'est uncbaccha.nalc, u n a:cès ^réaéraldQcieliriumiremens.
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Quelques-uns, rares encore, émergent de la masse. Par le mât central ou la paroi de l'enceinte, ils grimpent au goulot. Vont-ils prendre l'essor et fuir? Point. Sur le seuil du gouffre, presque libres, ils se laissent choir dans le tourbillon, ressaisis d'ivresse. L'appât est irrésistible. Nul n'abandonnera l'assemblée que le soir, ou même le lendemain, lorsque se seront dissipées les fumées capiteuses. Alors les emmêlés se dégagent de leurs mutuelles étreintes, et lentement, comme à regret, quittent les lieux, s'envolent. Au fond de la diabolique bourse reste un amas de morts et de mourants, de pattes arrachées etd'élytres disjointes, suites inévitables de la frénétique orgie. Bientôt vont venir cloportes, forficules et fourmis, qui feront curée des trépassés.
Que faisaient-ils 1?? Etaient-ils prisonniers delà fleur, convertie en un traquenard qui permet l'entrée et empêche la sortie au mt^yen d'une palissade de cils convergents? Non, ils n'étaient pas prisonniers; ils avaient toute liberté de s'en aller, comme le témoigne l'exode final, qui se fait sans entrave aucune. Dupes d'une senteur fallacieuse, travaillaient-ils à l'établissement des œuis comme ils l'auraient fait sous le couvert d'un cadavre? Pas davantage. Dans la bourse du serpentaire, nulle trace de ponte. Ils étaient venus, convoqués par un fumet de bête crevée, leur suprême délice; la griserie cadavérique les avait saisis, et ils tournoyaient affolés en un festival de croque-mort?
Au plus fort de la bacchanale, je veux me rendref compte du nombre des accourus. J'éventre la sacoche" florale et je transverse son contenu dans un flacon. Tout ivres qu'ils sont, beaucoup m'échapperaient pendant le recensement, que je désire exact. Quelques gouttes de sulfure de carbone immobilisent la cohue. Alors le dénombrement constate au delà de quatre cents. Telle était la houle vivante que je regardais grouiller tantôt dans la bourse du serpentaire.
Deux genres, Dermeste et Saprin, l'un et l'autre fer-