LE CRIQUET CENDRÉ
ment Ce n'est pas tout â tait cela. Ce mot implique violence; et de violence il ne saurait y en avoir, à cause de l'instabilité de l'équilibre. Que, troublé par un effort, l'insecte vienne à choir, et c'est fait de lui. Il séchera sur place, ou tout au moins, ne pouvant s'étaler, ses organes du vol resteront misérables chiffons. Le Criquet ne s'arrache pas : il coule délicatement hors de son fourreau. On dirait qu'un doux ressort l'en expulse.
Revenons aux élytres et aux ailes, qui n'ont fait aucun progrés apparent depuis leur sortie des étuis. Ce sont toujours des moignons à fines rayures longitudinales, presque des bouts de cordelettes. Leur déploiement, qui durera au delàde trois heures, est réservé pour la fin, alors que l'insecte est au complet à nu et dans sa station normale.
Nous venons de voir le Criquet se retourner la tête en haut- Ce redressement suffit pour ramener les élytres et les ailes dans leur naturelle disposition. D'une extrême souplesse et courbées par le poids, elles pendaient, dirigeant leur bout libre vers la tête de l'animai renversé.
En ce moment, toujours par l'effet de leur poids, cllel sont rectifiées et dans l'orientation normale. Plus de courbure en pétales de fleurette, plus de direction intervertie, ce qui ne change rien à leur mesquine apparence.
En son état de perfection, l'aile est en éventail. Un faisceau rayonnant de robustes nervures la parcourt dans le sens de la longueur et fournit la charpente de la voilure, apte à s'étaler et à se replier. Dans les intervalles, s'étagent, innombrables, de menus croisillons qui font du tout un réseau à mailles rectangulaires. L'élytre, grossière et bien moins étendue, répète cette structure par carreaux.
Ni dans l'une ni dans l'autre, sous forme de bout de cordelette, rien ne se voit de ce tissu à mailles. Tout se borne à quelques rides, quelques sillons flexueux annonçant que les moignons sont des paquets d'une étoffe savamment pliée et réduite au moindre volume
2^6 MŒURS DBS INSECTES
L'étalage de la pièce commence vers l'épaule. Où ne se distinguait d'abord rien de précis se voit bientôt une aire diaphane subdivisée en mailles d élégante netteté.
Petit à petit, avec une lenteur qui défie la loupe, cette aire augmente d'étendue aux dépens du bourrelet informe terminal. Sur les confins des deux parties, le bourrelet qui se développe et la gaze déjà développée, en vain mon regard persiste : je ne vois rien, pas plus que je ne verrais dans une lame d'eau. Mais attendons un moment, et le tissu à carreaux se montre avec une parfaite netteté.
A s'en tenir à ce premier examen, on dirait vraiment qu'un fluide organisable brusquement se fige en réseau de nervures ; on croirait se trouver en présence d'une cristallisation semblable, par sa soudaineté, à celle d'une dissolution saline sur le porte-objet du microscope. Eh bien, non : ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. La vie, dans ses ouvrages, n'a pas cette brusquerie.
Je détache une aile à demi développée, et je braque sur elle l'œil puissant du microscope. Cette fois, je suis satisfait. Sur les confins où semblait se tisser à mesure le réseau, réellement ce réseau préexiste. J'y reconnais très bien les nervures longitudinales déjà fortes ; j'y vois, pâles il est vrai, et sans relief, les croisillons transverscs. je retrouve le tout dans le bourrelet terminal, dont je parviens à déployer quelques lambeaux.
C'est reconnu. L'aile n'est pas en ce moment un tissu sur le métier, où l'énergie procréatrice promènerait sa navette; c'est un tissu déjà complet. Il ne manque à sa perfection que l'étalage et la rigidité, l'équivalent du coup de fer à l'empois donné à notre lingerie.
En trois heures et davantage, l'explanation est parachevée. Les ailes et les élytres se dressent sur le dos du criquet en une énorme voilure, tantôt incolore, tantôt d'un vert tendre, comme le sont, en leur début, les ailes de la cigale. On est émerveillé de leur ampleur quand on songe aux mesquins paquets qui les représentaient
1, Criquet cendré. — 1', Nervalure d'une aile. 2, Balanin éléphant victime de sa longue mécaniqu(
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d'abord. Comment tant d'étoffe a-t-ellc pu y trouver place!
Les contes nous parlent d'un grain de chènevis qui contenait la lingerie d'une princesse. Voici un autre grain plus étonnant encore. Celui du conte, pour germer, se multiplier et donner enfin la quantité de chanvre nécessaire au trousseau, mettait de longues années ; celui du Criquet fournit à bref délai somptueuse voilure.
Lentement, ce superbe cimier qui se dresse en quatre lames planes prend consistance et coloration. Le lendemain, la coloration est au degré requis. Pour la première fois les ailes se plissent en éventail et se couchent à leur place ; les élytres infléchissent leur bord externe en une gouttière qui se rabat sur les flancs. La transf^ormation est terminée. Il ne reste plus au gros Criquet qu'à durcir davantage et à rembrunir le gris de son costume au milieu des joies du soleil. Laissons-le à ses félicités et revenons un peu en arriére.
Les quatre moignons, issus de leurs fourreaux peu après la rupture du corselet suivant sa carène médiane, contiennent, nous venons de le voir, les élytres et les ailes avec leur réseau de nervures, sinon parfait, du moins déterminé dans le plan général de ses innombrables détails. Pour déployer ces pauvres paquets et les convertir en opulente voilure, il suffit que l'organisme, fonctionnant ici comme pompe foulante, lance dans leurs canalicules, déjà préparés, un flot d'humeurs tenues en réserve pour ce moment, le plus laborieux de tous. Avec cette canalisation tracée à l'avance, une fine injection explique l'étalage
Mais, encore renfermées dans leurs étuis, qu'étaient donc les quatre lames de gaze? Les spatules alaires, les ailerons triangulaires de la larve sont-ils des moules dont les plis, replis et sinuosités façonnent leur contenu à leur image et tissent le réseau de l'élytre et de l'aile futures?
Si nous sommes en présence d'un réel moulage, l'esprit a le repos d'une halte. Nous nous disons : Il est
tout simple que la chose moulée soit conforme à la cavité du moule. Mais ce repos n'est qu'apparent, car le moule à son tour réclamerait l'origine de l'inextricable complication exigée. Ne remontons pas aussi haut. Pour nous tout y serait ténèbres. Bornons-nous auxfaits observables.
Je soumets à l'examen de la loupe un aileron de la larve, mûre pour la transformation. J'y vois un faisceau d'assez fortes nervures rayonnant en éventail. Dans les intervalles, d'autres nervures, pâles et fines, sont intercalées. Enfin, plus délicates encoreet coudées en chevrons, de nombreuses lignes transversales, très courtes, complètent le tissu.
C'est bien là une ébauche sommaire de l'élytre future mais quelle différence avec l'organe mûr ! La disposition rayonnante des nervures, charpentes de l'édifice, n'est du tout la même ; le réseau formé par les nervures transversales n'annonce en rien la prochaine complication. Au rudimentaire va succéder l'infiniment complexe, au grossier l'excellent en perfection. Même remarque au sujet de la languette alaire et de son résultat, l'aile finale.
C'est de pleine évidence quand on a sous les yeux a la fois l'état préparatoire et l'état définitif: Taileron de la larve n'est pas un simple moule élaborant la matière à son image et façonnant l'élytre sur le modèle de sa cavité.
Non, la membrane attendue n'est pas encore là-dedans sous forme d'un paquet qui, déployé, nous étonnera par l'ampleur et l'extrême complication de son tissu. Ou, pour mieux dire, elle s'y trouve, mais à l'état potentiel. Avant d'être chose réelle, elle est chose virtuelle qui, néant encore, est capable de devenir. Elle s'y trouve comme le chêne se trouve dans son gland.
Un fin bourrelet diaphane cerne le bord libre tant de la spatule alaire que de l'aileron élytral. Sous un fort grossissement, on y voit quelques douteux linéaments de la future dentelle. Gela pourrait bien être le chantier où la vie va mettre ses matériaux en mouvement. Plus rien