‹ Moeurs des insectesChapitre 61 sur 64 · LB CRIQUET CENDRÉ · texte numérisé non relu

LB CRIQUET CENDRÉ

de visible, plus rien qui fasse pressentir le prodigieux réseau dont chaque maille doit avoir prochainement sa forme et sa place déterminées avec une précision géométrique.

Pour que la matière organisable se configure en lame degazeetdécrivel'inextricable labyrinthe de la nervation, il y a donc mieux et plus haut qu'un moule. Il y a un plan prototype, un devis idéal qui impose à chaque atome emplacement précis. Avant que la matière se mette en branle, la configuration est déjà virtuellement tracée, les voies des courants plastiques sont déjà réglées. Les moellons de nos édifices, se coordonnent d'après le devis médité par l'architecte; ils sont assemblage idéal avant d'être assemblage réel.

De mêmc,railed'unCriquet, somptueuse dentelleémcrgeanî d'un étui mesquin, nous parle d'un autre Architecte, auteur des plans sur lesquels travaille la vie.

Sous une infinité de manières, la genèse des êtres soumei à nos méditations des merveilles bien supérieures à celles de l'Acridien; mais, en général, elles passent inaperçues, obombrées qu'elles sont par le voile du temps. La durée, en de lents mystères, nous dérobe les plus étonnants spectacles si l'esprit n'est pas doué d'une tenace patience. Ici, par extraordinaire, les faits s'accomplissent avec une promptitude qui s'impose à l'attention, même hésitante

Qui veut voir un peu, sans fastidieux délais, avec quelle inconcevable dextérité travaille la vie, n'a qu'à s'adresser au gros Criquet des vignes. L'insecte lui montrera ce que, par une extrême lenteur, cachent à notre curiosité la semence qui germe, la feuille qui s'étale, la tleur qui s'organise. On ne peut voir pousser le brin d'herbe; on voit très bien pousser l'élytre et l'aile du Criquet.

La stupeur vous saisit devant cette sublime fantasmagorie du grain de chènevis devenu en quelques heures superbe toile. Ah ! c'est une fière artiste que la vie promenant sa navette pour tisser la voilure d'un Criquet,

200 MCEURS DES INSECTES

de l'un de ces insectes de rien dont Pline disait déjà; In his tam parvis, ferè nuilis^quœ vis^ quœ sapientia, quant tnextricabilis perfectio !

Comme le vieux naturaliste a été bien inspiré cette fois ! Répétons avec lui : (( Quelle puissance, quelle sagesse, quelle inextricable perfection dans l'infime recoin que vient de nous montrer l'Acridien des vignes I »

J'ai ouï dire qu'un savant chercheur, pour qui la vie n'est qu'un conflit de forces physiques et chimiques, ne désespérait pas d'obtenir un jour artificiellement la matière organisable, le protoplasme, comme dit le jargon officiel. Si c'était en mon pouvoir je m'empresserais de donner satisfaction à l'ambitieux.

Eh bien, soit : vous avez préparé de toutes pièces le protoplasme. A force de méditations, d'études profondes, de soins minutieux, de patience inaltérable, vos vœux sont exaucés; vous avez extrait de vos appareils une glaire albuminoïde, aisément corruptible et puant en diable au bout de quelques jours ; bref, une saleté. Que ferez-vous de votre produit >

L'organiserez-vous > Lui donnerez-vous structure d'édifice vivant ? Avec une seringue Pravaz, l'injecterezvous entre deux lamelles impalpables pour obtenir ne serait-ce que l'aile d'un moucheron >

Le Criquet agit à peu prés de cette façon-là. Il injecte son protoplasme entre les deux feuillets de l'aileron, et la matière y devient élytre parce qu'elle y trouve, comme guide, Tarchétype idéal que j'invoquais tantôt. Elle est régie dans le labyrinthe de son cours, par un devis antérieur à la mise en place, antérieur à la matière même.

Cet archétype coordonnateur des formes, ce primordial régulateur, l'avez-vous au bout de votre seringue? — Non. — Eh bien, alors jetez votre produit. Jamais la vie ne jaillira de cette ordure chimique.

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