‹ Moeurs des insectesChapitre 63 sur 64 · LB HANNETON DES PINS · texte numérisé non relu

LB HANNETON DES PINS

tine, et, sans mieux s'informer, il l'appliqua par i peu près. Le mot nous est parvenu, tout embaumé d'antiquité ; les naturalistes modernes l'ont cueilli, et voici comment l'un de nos plus beaux insectes est devenu le foulon. La majesté des siècles a consacré l'étrange appellation.

Malgré tout mon respect pour le vieux langage, le terme du foulon ne m'agrée, parce que, en la circonstance, il est insensé. Le bon sens doit avoir le pas sur les aberrations de la nomenclature. Pourquoi ne pasdire Hanneton des pins, en souvenir de l'arbre aimé, paradis de l'insecte pendant les deux ou trois semaines de sa vie aérienne î Ce serait très simple, on ne peut mieux naturel : raison majeure pour venir en dernier lieu.

Il faut errer longtemps dans la nuit de l'absurde avant d'atteindre le vrai, rayonnant de lumière. Toutes nos sciences en témoignent, même celle du nombre. Essayez d'additionner une colonne de nombres écrits en chiffres romains; vous y renoncerez, abêti par la confusion des symboles, et vous reconnaîtrez quelle révolution a faite dans le calcul la trouvaille du zéro. C'est toujours l'œuf de Colomb, fort peu de chose, en vérité, mais il faut y songer.

En attendant que l'avenir rejette dans l'oubli le malencontreux foulon, disons, quant à nous, Hanneton des pins. Avec cette expression, nul ne peut se méprendre : notre insecte fréquente uniquement les pins.

Il est de belle prestance, rivalisant avec celle de l'Oryct nasicorne. Son costume, s'il n'a pas les somptuosités métalliques chères au Carabe, au Bupreste, à laCétoiïic, est du moins d'une rare élégance. Sur un fond noir ou marronse distribue un épais semis de taches capricieuses faites de velours blanc. C'est modeste et superbe à la fois.

Comme panaches, le mâle porte au bout de ses brèves antennes sept grands feuillets superposés, qui, s'étalant en éventail ou se referment, traduisent les émotions

l64 MŒURS DES INSECTES

éprouvées. On prendrait d'abord ce magnifique feuillage pour un appareil sensoriel de haute perfection, apte à percevoir de subtiles odeurs, des ondes sonores presque muettes et autres avis ignorés de nos sens; la femelle nous avertit de ne pas trop nous engager dans cette voie. Ses devoirs maternels lui imposent une impressionnabilité pour le moins aussi grande que celle de l'autre sexe, et cependant ses panaches antennaires sont très petits et se composent de six maigres feuillets.

A quoi bon alors l'énorme éventail du mâler L'appareil à sept feuillets est pour le Hanneton des pins ce que sont pour leCérambyx leslongues cornes vibrantes; pour rOnthophage, la panoplie du front; pour le Cerfvolant, les andouillers fourchus des mandibules. Chacun, à sa manière, se pare d'extravagances nuptiales.

Le beau Hanneton paraît vers le solstice d'été, à peu près en même temps que les premières Cigales. La précision de sa venue le range dans le calendrier entomologique, non moins bien réglé que celui des saisons. Lorsque viennent les plus longs jours, ces jours qui n'en finissent plus et dorent les moissons, il ne manque pas d'accourir à son arbre. Les feux de la Saint-Jean, réminiscence des fêtes du soleil, allumés par les enfants dans les rues du village, n'ont pas date mieux ponctuelle.

A cette époque et aux heures crépusculaires, tous les soirs, si le temps est calme, l'insecte vient visiter les pins del'enclos. Je le suis du regard dans ses évolutions. D'un essor silencieux, non dépourvu de fougue, les mâles surtout virent et revirent en étalant leurs grands panaches antennaires; ils vont aux rameaux où les femelles les attendent; ils passent, repassent, se profilent en traits noirs sur les pâleurs du ciel où meurent les dernières clartés. Ils se posent, repartent, recommencent leurs rondes affairées. Que font-ils là-haut pendant ia quinzaine de soirées que dure le festival?

L'affaire est évidente : ils font un brin de cour aux belles, iU continuent leurs hommages jusqu'à la nuit

Ll HANNETON DBS PINS 26$

close Le lendemain matin, mâles et femelles occupent d'habitude les rameaux inférieurs. Ils s'y trouvent isolés, immobiles, indifférents à ce qui se passe autour d'eux. Ils ne fuient pas la main qui va les saisir. Appendus par les pattes d'arrière, la plupart grignotent une aiguille de pin; doucement ils somnolent, le morceau à la bouche. Le crépuscule revenu, ils reprennent leurs ébats.

Voir CCS ébats dans les hauteurs de l'arbre n'est guère possible ; essayons de les voir en captivité. Quatre paires sont cueillies le matin et mises dans une ample volière avec des ramilles de pin. Le spectacle ne répond guère à mon attente; la privation de 1 essor en est cause. Tout au plus, de temps à autre, un mâle se rapproche de sa convoitée; il étale ses feuillets antennaires, les agite d'un léger frisson, s'informant peut-être s'il est agréé; il fait le beau, il met en évidence ses mérites cornus. Etalage inutile : la femelle ne bouge, comme insensible à ces démonstrations. La captivité a des tristesses difficiles à surmonter. Je n'ai pu en voir davantage. La pariade doit se faire, paraît-il, à des heures avancées de la nuit, si bien que j'ai manqué le moment propice.

Un détail surtout m'intéressait. Le Hanneton des pins possède une musique. La femelle en est douée pareillement. Comme moyen de séduction et d'appel, le prétendant en fait-il usage? Au couplet de l'énamouré, l'autre donne-t-elle réponse par un couplet semblable? Que cela se passe de la sorte dans les conditions normales, au milieu de la ramée, c'est fort possible, mais je ne l'affirmerais pas, n'ayant jamais rien entendu de pareil ni sur les pins ni dans la volière.

Le son est produit par l'extrémité du ventre, qui, d'un mouvement doux, remonte, s'abaisse tour à tour en frôlant, de ses derniers segments, le bord postérieur des élytres maintenues immobiles. Il n'y a pas d'outillage spécial, ni sur la surface frottante, ni sur la surface frottée. La loupe y cherche ea vain de tiaes stries propres à

t66 MOEURS DBS INSECTES

bruire. De part et d'autre, c'est lisse. ^Comment alors s'engendre le son>

Promenons le bout du doigt mouillé sur une lame de verre, sur un carreau de vitre; nous obtiendrons un son assez nourri, non dépourvu d'analogie avec 'celui du Hanneton. Mieux encore : pour frictionner le t^rre, servons-nous d'un morceau de gomme élastique, 'aouf reproduirons assez fidèlement les sonorités de l'insecte. Si la mesure musicale est bien gardée, on s'y méprendrait, tant l'imitation réussit.

Eh bien, dans l'appareil du Hanneton, la pulpe du bout du doigt, le morceau de gomme élastique, sont représentés par les mollesses du ventre que l'insecte meut; le carreau de vitre est la lame des élytres, lame mince, rigide, éminemment apte à vibrer. Le mécanisme sonore du Hanneton est donc des plus simples.

TABLE DES MATIERES

Page»

La fable de la Cigale et la Fourmi i

La Cigale. — La sortie du terrier 15

La Cigale. — Le chant 26

La Cigale. — La ponte. — L'éclosion 37

La Mante. — La chasse » 5^

La Mante. — Les amours < 65

La Mante. — Le nid 71

Le Carabe doré. —L'alimentation 84

Le Carabe doré. — Mœurs nuptiales 91

Le Grillon champêtre 9^

Le Grillon d'Italie 106

Le Sphex languedocien m

Les Abeilles maçonnes 135

Le Grand-Paon 149

Le Minime à bande 168

Le Bolbocère 180

Le Balanin éléphant 197

La Bruche du pois 213

La Bruche des haricots «33

Le Criquet cendré > v 248

Le Hanneton des pins .•,...,,. , 261

Librairie OH. DELAQRAVE, 13, rue Soafflot, Paris J.-H. FABRE

Souvenirs Entomologîques

(Études snr Tlnstinct et les Mœurs des Insectes)

Chaque série torme un vommc in-8. illustré, broché.. 3 fr. 50 Relié toile 5 fr. »

TABLE DES MATIÈRES

ilérie

I Le Scarabée sacré.

XIII Une ascension au mont

II La Volière.

Ventoux.

III Le Cerceris bupresticide.

XIV Les Emigrants.

IV Le Cerceris tubercule.

XV Les Ammophiles.

V Un savant tueur.

XVI Les Bembex.

VI Le Sphexà ailes jaunes.

XVII La chasse aux diptères.

VII Les trois coups de poi-

XVIII Un Parasite. — Le Cocon.

gnard.

XIX Retour au nid.

VIII La Larve et la Nymphe.

XX Les Chalicodomes.

IX Les hautes théories.

XXI Expériences.

X Le Sphex languedocien.

XXII Echange des nids.

XI Science de l'instinct.

Notes.

XII Ignorance de l'instinct.

Série

I L'Harmas.

II L'Ammophile hérissée, m Un sens inconnu. Le Ver

grh.

IV La théorie de l'Instinct.

V Les Eumènes.

VI Les Odynères.

VII Nouvelles recherches sur

les Chalicodomes.

VIII Histoire de mes Chats.

IX Les Fourmis rousses.

X Fragments sur la Psychologie de l'Instinct.

XI La Tarentule à ventre noir.

XII Les Pompiles.

XIII Les Habitants de la ronce.

XIV Les Sitaris.

XV La Larve primaire dei Sitaris.

XVI La Larve primaire des

Méloès.

XVII L'Hypermétamorphose.

Page 1