‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 102 sur 132 · CÉRÉMONIE RELIOJEUSE AU CAIRE - LE D088EH · texte numérisé non relu

CÉRÉMONIE RELIOJEUSE AU CAIRE - LE D088EH

Il y a bien longtemps, sous le règne d'un musulman mamelouk, un santon très-pieux et faiseur de miracles, nommé Saad Eddin (bonheur de là religion), dressa ses tentes près du Caire avant de traverser les sables de la mer Rouge pour se rendre à la Mecque. Dès que le sultan eut appris que ce saint homme était arrêté dans les environs de sa ville, il descendit vers lui, escorté d'une grande suite, et le pria de vouloir bien venir habiter dans son palais. Le cheikh refusa. Le sultan ne se tint pas pour battu, il revint le lendemain, apportant des cadeaux magnifiques et suppliant de nouveau Saad-Eddln d'entrer au Caire : « Je le veux bien, répondit-il, mais j'y ferai un miracle éclatant, afin que les musulmans prévaricateurs écoutent ma voix et se repentent de leurs péchés, qui sont en abomination aux yeux de Dieu l'unique. » On disposa aloi'S, d'après l'ordre de Saad-Eddîn, et sur la route qu'il devait parcourir, tous les vases de verre qu'on put trouver dans la ville. Il monta à cheval et se rendit de s^ tente au palais du sultan sur cette voie fragile, sans briser un seul verre. C'est en commémoration de cet événement merveilleux qu'on exécute le Dosseli ; seulement, à cette heure, au lieu d'étendre des bouteilles et des flacons sous les pas du cheval, on y met des hommes.

Le chef des derviches saadites (ordre fondé par Saad-Eddîn) et des derviches ri faîtes (ordre fondé par Rifaï, disciple de Saad-Eddîn) a seul le droit de passer à cheval sur le sentier humain

Une multitude immense et diaprée de tous les* costumes de l'Orient remplissait l'Ezbekyeh. Je m'étais juché sur un petit mur qui dominait l'emplacement réservé à la cérémonie. Sur les maisons, dans les arbres, sous les lentes, il y avait des curieux; il y en avait à pied, en voilure, achevai, sur des ânes, sur des

dromadaires. Un vent de nord-est dur et froid soufflait sans relâche. Je grelottais comme en plein hiver parisien.

Après deux longues heures d'attente, vers midi, je vis de grands mouvements qui se faisaient au loin, et à travers la foule j'aperçus une autre foule qui ondulait comme un serpent. Deminus, enivrés de leurs propres hurlements, fanatisés de macérations et d'abstinence, des hommes marchaient en sautant autour des étendards qu'on portait parmi eux. Escortés par des eunuques qui frappaient à grands coups de bâton ceux qui sortaient des rangs, ils poussaient tous des cris inarticulés, dont la rumeur éclatante et confuse montait vers moi comme une tempête. Quelques-uns d'entre eux s'étaient passé dans les muscles pectoraux ou dans les lèvres des broches de fer qu'ils avaient alourdies d'une orange à chaque bout. La broche et les oranges tremblotaient, à chaque mouvement, dans leur chair ensanglantée. Ils arrivèrent ainsi, courant, bousculant, refoulant la multitude qui ne s'écartait pas assez vite devant ce flot furieux ; et, sous la surveillance et le bâton des eunuques, ils se couchèrent par terre, l'un à côté de l'autre, sur le ventre, en sens inverse, les bras droits le long du corps, impassibles et disant tout bas quelques prières dont le murmure étoufi'é et indécis ressemblait au bourdonnement d'une ruche. Un bommepassa plusieurs fois sur tous ces corps, tassant les uns, écartant les autres et les foulant aux pieds. Enfin, un grand silence se fit, et Cheikh Khodary apparu! monté sur un cheval bai brun que deux sais tenaient en main. Son visage, très-pâle, était encadré d'une jeune barbe noire et coifiié d'un turban de cachemire vert. Il regarda avec une sorte d'effroi cette route où peut-être deux mille hommes étaient étendus. Il arrêta son cheval, leva les mains vers le ciel et pria ; puis, à un geste qu'il fit, les saïs entraînèrent son cheval, montèrent sur cette roule humaine, et l'atroce voyage commença. Le cheikh tendait toujours ses mains vers Dieu ; il se renversait peu à peu comme succombant sous le poids de sa mission ; deux hommes s'étaient élancés qui le soutenaient par derrière : toutes les fois que son cheval mettait le pied entre deux corps, il était secoué

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sur sa selle et semblait près de tomber.Amesurequ'il passai!, les patients volontaires se relevaient et se perdaient dans la foule qui se ruail vers eus. Je n'entendis pas un cri de douleur, pas

une plainte. Le cheikh entra dans une grande maison, où sa lâche était terminée. Au reste il n'avait plus conscience de luimôme; quand on le descendit de cheval, il était évanoui.

Maxime Du Camp, le Nil.

LES P8YLLE8

A côLé des saltimbanques viennent naturellement se placer les psylles, qui sont fort redoutés au Caire; les serpents leur obéissent, ils peuvent les chasser ou les attirer à volonté. Descendent-ils directement des ophiogènes de l'ancienne Egypte ? Outils appris par transmission héréditaire le secret des magiciens qui luttèrent contre Moïse devant le trône de Pharaon, ou ne sont-ils que de très-adroits prestidigitateurs qui jouent avec des serpents, comme les nôtres jouent avec des muscades? Je n'en sais rien.

Je fus curieux de voir de près, d'examiner leurs gestes avec des yeux non prévenus et de me rendre compte, s'il est possible, de leur manière d'opérer; j'en fis donc venir chez moi. Ils arrivèrent au nombre de trois : un vieillard, un jeune homme et un enfant de quinze ans. Ils portaient une besace dans laquelle grouillaient pêle-môle quelques scorpions, deux vipères hayeh et une grande couleuvre noire qui se rencontre dans le Mokattam. L'enfant prit la couleuvre, s'en entoura le corps, l'approcha de ses lèvres et la fit glissera différentes reprises entre sa blouse et sa chair nue. 11 lui cracha dans la gueule, appuya fortement son pouce sur la tête de l'innocent reptile, qui devint immédiatement droit et inflexible comme un bâton. Cet effet, qui étonne d'abord, est très-facile à obtenir. Il suffit de comprimer violemment le très-faible cerveau d'un serpent pour lui donner une attaque de catalepsie qui l'immobilise dans une roideûr telle qu'on le briserait plutôt que de le ployer.

Le psylle, à ma prière, entra dans ma chambre, en fit le tour et revint en disant qu'il y avait une vipère. Il se déshabilla devant moi afin de bien me prouver qu'il n'y aurait dans son opération ni fraude, ni supercherie, et, frappant sur les murailles avec une courte baguette, il se mit à sifllersur un mode triste, monotone et lent. Puis il entonna une sorte d'incantation singulière et im-

péralive, qu'il interrompait pour recommencer son sifflement adouci. II disait : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux, je t'adjure! je t'adjure ! Si tu es dedans, si tu es dehors, parais ! parais ! Je t'adjure par le nom si grand que je n'ose le dire ! Si tu veux obéir, parais ! Si tu veux désobéir, meurs ! meurs ! meurs ! » Puis il lançait en avant ses bras et son corps, qu'il agitait en place. Il se tenait à la porte de ma chambre, d'où je vis sortir un petit serpent grisâtre qui rampait avec agilité sur des nattes luisantes. Lepsyllele saisit et me le montraavec orgueil, enme demandant : Bakhchich ketii\ c'est-à-dire, textuellement, beaucoup de pour-' boire. L'expérience était bien faite, je l'avoue, mais elle ne m'a pas convaincu: le jeune incantateur a parfaitement pu, profitant d'un moment d'inattention de ma part, lancer dans ma chambre un serpent qu'il avait jusque-là tenu caché sous son aisselle.

Maxime Du Camp, le NiL

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