LA FÊTE DES COUTUMES AU DAHOMEY
On me mena vers une haute plate-forme où trônait le roi, et d'où Sa Majesté adressait à son peuple ce que l'on pourrait appeler un prêche de guerre, car il lui promettait de le conduire, dès le mois de novembre, à Tattaque d'Abbéokuta. Des cauris, des vêtements et des flots de rhum furent distribués à la foule en forme de péroraison.
Yis-à-vis de la plate-forme et dans, toute la largeur de la place, élaient alignées des rangées de têtes humaines, fraîches et saignantes, et tout le sol du marché était saturé de sang.
Ces têtes étaient celles d'un certain nombre de captifs provenant de la prise d'Ichagga et que l'on avait massacrés la nuit précédente, après avoir épuisé sur eux l'art diaboliqu3 des tortures ! . .
Cinq jours encore se passèrent pendant lesquels on me retint confiné dans ma demeure, avec défense expresse de hasarder un pas ou un regard au dehors après le coucher du soleil. Tout d'un coup le sol d'Abomey fut ébranlé par une violente secousse de tremblement de terre ; je fus conduit de nouveau sur la place du Marché, où je trouvai le roi siégeant sur sa plate-forme au milieu de ses éternelles amazones. Il me dit que ce que je prenais pour un tremblement de terre n'était autre chose que l'esprit même de son père se plaignant du peu de soin que l'on apportait à la célébration des Coutumes antiques et sacrées. Puis il fit approcher trois chefs ichaggans, spécialement chargés par lui d'aller apprendre à son père que les Coutumes seraient dorénavant obseiTées mieux que jamais. Chacun de ces malheureux reçAit de 'a main du roi une bouteille de rhum, une filière de cauris.., puis fut immédiatement décapité.
On apporta ensuite vingt-quatre mannes ou corbeilles, contenant, chacune, un homme vivant, dont la tête seule passait au dehors. On les aligna un instant sous les yeux du roi, puis on les précipita, l'un après l'autre, du haut de la plate-forme sur le sol
delà place, où la multitude, dansant, chantant et hurlant, se disputait cotte aubaine, comme, en d'autres contrées, les enfants se disputent les dragées de baptême. Tout Dahomyen assez favorisé du sort pour saisir une victime et lui scier la tête pouvait aller échangera l'instant même ce trophée contre une filière de cauris (environ 2 fr. 50); ce n'est que lorsque la dernière victime eut été décollée et que deux piles sanglantes, Tune de têtes, l'autre de troncs mutilés, eurent été élevées aux deux bouts de la place, qu'il me fut permis de me retirer chez moi.
EuscHART, trad. par F. de Lanoye {Tour du Monde).