POPULATIONS DIVERSES DE LA FRANCE (TRAITS COMPARATIFS
C'est dans les grandes villes, surtout à Paris, que se montre le Français par excellence, car c'est là que viennent chercher un refugeceux qui se distinguent par une originalité réelle, ceux que l'air trop enfermé des petites villes finirait par étouffer. Dans la cité commune à tous, se rencontrent et s'influencent mutuellement les provinciaux de toutes les parties de la France : les méridionaux de Provence ou de Gascogne, bavards, agiles, toujours en mouvement; les hommes des plateaux, âpres au travail et lents à l'amitié; les gens de la Loire, à l'œil vif, à l'intelligence lucide, au tempérament si bien pondéré ; les Bretons mé-
n L'EUROPE ET LES EUROPÉENS.
lancoliques, vivant parfois comme dans un rêve, mais soutenus dans la vie réelle par la plus tenace volonté ; les Normands à la parole lente, au regard scrutateur, pinidents et mesurés dans leur conduite ; les Lorrains, Vosgiens, Francs-Comtois, ardents à la colère, prompts à l'entreprise. Tous ces Français de provenances diverses, réunis dans une grande ville comme en un lieu de rendez-vous commun, s'influencent mutuellement ; leurs traits distincts prennent un air de famille ; de leurs qualités et de leurs défauts s'est constitué, comme une résultante, le caractère général du peuple français.
Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.
Champagne. — Dans cette naïve et maligne Champagne, dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois degrés : la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi ; l'éloquence et la rhétorique bourguignonnes, la grâce et Tironie champenoises. C'est le dernier fruit de la France et le plus délicat.
Normandie. — Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la conquête ; aujourd'hui, conquête sur la nature, agriculture, industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan ; et l'élan va parfois au sublime : témoin tant d'héroïques marins, témoin le grand Corneille.
Bretagne. — Le génie de la Bretagne est un génie d'indomptable résistance et d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle
Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation poétique qui a subsisté si longtemps chez les Celtes
d'Irlande et d'Ecosse, qui chez nos Bretons même& n'est pas tout à fait éteint, devient pourtant une singularité rare.
Bourgogne. — La Bourgogne semble avoir encore quelque chose des Burgundes ; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient fie la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur (le ses formes. La chair et le sang dominent ici , l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire.
Auvergne. — Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on ^ële sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et lourde atmosphère. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer, comme l'herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs pierreries communes, leurs fruits communs, qui descendent "de l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle qu'ils préfèrent ; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Ils ont beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées ; et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de celte race, une sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
Provence. — Le génie de la basse Provence est violent, bruyant, barbare, mais non sans grâce. L'esprit d'égalité ne peut surprendre dans un pays de républiques, au milieu de cités grecques et de municipes romains. Dans les campagnes mêmes, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la France ; les paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des Maures ; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte et resserrer le lit
du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, intelligentes... C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour la parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés du langage.
MiCHELET, Histoire de France.