‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 33 sur 132 · BRETONS ET NORMANDS - DÉPART POUR LA PÈCHE DE LA MORUE · texte numérisé non relu

BRETONS ET NORMANDS - DÉPART POUR LA PÈCHE DE LA MORUE

Dans les ports qui expédient de nombreux navires, le dépari a lieu à la même heure, et offre un spectacle solennel que les curieux viennent contempler de loin. Les matelots accourent d'un pas ferme, comme il convient à des gens résolus, plus préoccupés du succès qui les attend que des soucis qu'ils laissent après eux. Ils sont suivis jusqu'au pont du navire par les mères, les épouses et les filles, qui marchent, non pas éplorées, avec, des cris et des larmes indignes de leur mâle courage, mais tristes et gravement recueillies, se demandant avec anxiété si la mer n'engloutira pas encore cette fois quelques victimes comme les années précédentes, et le souvenir des sinistres les plus récents émeut toutes ces âmes qui affectent la confiance. Chaque femme, pour proléger la vie qui lui est chère, a allumé un cierge qui brûle devant l'autel de la Vierge, patronne des marins, et une quête sera faite entre les familles pour faire dire des messes à l'intention des absents. Au signal donné, la flottille s'avance vers le large, portée sur le jusant de la marée, et les regards, les adieux, les bénédictions du cœur et de la main suivent jusqu'au bout de l'horizon ces

navires qui déploient au vent leurs blanches voiles, trois-mûts, bricks, goélettes, rivalisant d'ardeur pour fendre les flots de leur proue à la fois amincie et renforcée.

La traversée est longue, car huit cents lieues de mer séparent la France de Terre-Neuve. Elle est pénible, La prière du soir, (chantée en commun, fortifie les cœurs à la fin des rudes journées de manœuvres. Quatre semaines environ après le départ, si Ton a échappé aux glaces et aux tempêtes, un air plus tiède et les traînées écumeuses des brisants annoncent l'approche des terres. Une atmosphère chargée de brouillards entoure les navires et retiendrait à distance les nouveaux venus; mais les vétérans savent qu'entre les brumes du large et la côte se trouve souvent une zone lumineuse bien dégagée ; ils s'avancent sans crainte, et, suivant leur destination, arrivent à Saint-Pierre ou à Terre- Neuve.

Jules Duval, les Colonies.

Page 1