LE PAYSAN DE LA VALLÉE D'AUGE
Nous nous approchons enfin de cette belle vallée d'Auge qui s'ouvre à nous. Ah! représentez-vous, au milieu du cristal des rivières, un large tapis vert de trente ou quarante lieues carrées; représentez-vous ce beau tapis divisé en vastes compartiments par des haies entremêlées de merisiers. Voyez-le, tout planté de pommiers en fleur; voyez ici des groupes de maisons construites en blanc torchis, couvertes d'un chaume vermeil proprement taillé, offrant toutes des portes et des fenêtres encadrées de briques rouges. Voyez de nombreux troupeaux de vaches qui portent tant de seaux de lait dans leurs mamelles. Ces fermes recouvrent des laiteries souterraines où se manipulent ces rouges fromages de Livarot, ces pains de trente, quarante, cinquanh' livres de ce délicieux beurre d'Isigny, qui fond en approchant de la bouche. Voyez plus loin, à l'extrémité de ces grands herbages, de longs hangars où se retirent la nuit de nombreux troupeaux de jeunes chevaux, déjeunes bœufs, vivant dans la liberté, l'abondance de la nature. Voyez-vous, en même temps, ces joyeux essaims déjeunes bergers, de jeunes nourrisseurs, de fraîches laitières, de fraîches fromagères, sous l'administration patriarcale de ces bons fermiers herbagers qui donnent leurs ordres au milieu des chants delà joie, au milieu de la richesse générale? Car là des ruisseaux delaitfontcouler des ruisseaux d'or,queviennentgrossir la vente de forts chevaux, la vente des énormes bœufs, dont tel
i^ L'EUROPE ET LES EUROPÉENS.
parc, je cite celui de Saint-Léonard, en renferme jusqu'à trois cents têtes, qu'on ne vous donnerait peut-être pas pour deux cent mille francs. Mais sans doute vous voulez savoir ce qui produit la magie de l'engraissage de cette grande armée de bœufs gras, arrivés si maigres du Limousin ou du Poitou? Le voici. Au printemps, plantureux pâturages et forte ration de farine de grains mélangés ; en automne, plantureux pAturages de regains, môme farine, môme ration.
MoNTEiL, le Dix-huitième siècle.