NOCE DANS LA BRETAGNE D'AUTREFOIS
La demande en mariage. — ... L'isolement des fermes de la }}relagne,rhumeur casanière des habitants et le peu d'occasions qu'ils trouvent de se réunir rendraient les mariages souvent difficiles, si l'usage n'y avait établi une sorte d'entremetteur spécialement chargé de ce genre d'affaires. Cet entremetteur n'est autre que le tailleur, qui, courant de métairie en métairie, connaît toutes les filles et tous les garçons à marier mieux que le recteur lui-même
Si le jeune homme est agréé, au jour convenu le tailleur, portant à la main une baguette blanche et chaussé d'un bas rouge et d'un bas violet, le leur amène accompagné de son plus proche parent. Cette démarche s'appelle demande à la parole,,,.
Le jour du mariage venu, le tailleur, dont les fonctioês ont changé de nature et qui n'est plus désigné que sous le nom de rimeur^ se présente accompagné du futur et de ses parents. Il commence par une apostrophe emphatique à la demeure qu'habite la jeune fille, puis il demande que celle-ci soit amenée à son fiancé ; la famille, on un rimeur chargé de parler en son nom, refuse d'abord. Une lutte de politesses entremêlées de railleries et de maximes morales s'engage; enfin les parents semblent céder : ils amènent une vieille !
« Au front vénérable de cette femme, je juge qu'elle a bien rempli sa tache dans ce monde, dit le rimeur ; mais elle a terminé ce que l'autre doit commencer : ce n'est pas elle que je veux... »
On lui présente une jeune femme, puis un enfant... Enfin on fait paraître la fiancée et il s'écrie : « N'en amenez point d'autres, car voici celle que nous cherchons ! » Alors les deux familles se mêlent et entrent ensemble dans la maison. Le rimeur adresse quelques graves conseils aux futurs et prononce un De profimdis pour les morts du logis
FRAiNCE A9
Le repas. — Ce n'est point ici un de ces repas prodigieux où les invités, au nombre de plusieurs centaines, couvrent des champs entiers : Thiver n'a pas permis cette assemblée sous le ciel. Et c'est dans la ferme, à côté du foyer, où se trouve le vieux fauteuil du père, sous le vaissellier où brillent les vases colorés, c'est devant l'image grossière de Marie, ornée de bouquets, que la table a été dressée pour les deux familles.
Placée près de sa patronne, la mariée écoute, heureuse et timide, les douces paroles que le plm aimé murmure à demi voix. Le repas touche à sa fin, et les deux garçons d'honneur se sont levés. L'un tient le plat recouvert d'une serviette sur lequel doivent être déposées les offrandes des invités ; l'autre remplit un verre pour boire, après chaque largesse, à la santé du donateur.
Car tel est l'usage touchant établi par les aïeux ! Tout travailleur doit apporter son présent aux jeunes gens qui viennent de s'unir pour essayer ensemble la vie sans autre fortune que leur jeunesse. A défaut d'argent, le fermier off're quelques produits de ses cliamps, un peu de lin, de blé, de beurre ou de miel. Telle est la dot des jeunes gens ; c'est l'avance que la communauté chrétienne fait à un frère el à une sœur pour qu'ils puissent se ranger à leur humble place dans le monde.
Emile Souvestre, la Bretagne pittoresque.