HABITANTS DE SAINT-ETIENNE — INDUSTRIE DES RUBANS
La mode, un jour, adopte telle nuance, tel dessin ; — au moment où nous écrivons ces lignes, c'est le satin rouge sang de bœuf qui a toutes ses préférences ; — le lendemain, elle ne peut les souffrir ; huit jours après, elle en raffole de nouveau.
.Le fabricant doit être aux aguets pour chercher à surprendre ses fantaisies ou s'ingénier à lui en suggérer. Là est tout le secret pour faire rapidement fortune. Aussi chaque fabricant a-t-il ce que nous pourrons appeler par analogie ses reporters. Ce sont leurs commis les plus intelligents, les plus alertes, qu'ils chargent de cette besogne délicate. Ils les envoient à Paris à la fin de
chaque saison. Ufes reporters vont et viennent dans les grands magasins, chez les tailleurs en renom, chez les modistes du monde élégant. Ils interrogent celui-ci, celle-là, sur les goûts de leurs clients ; ils leur soumettent des dessins et des modèles nouveaux. Ils flânent aux vitrines, dans les rues, partout où il y a de la foule, pour chercher quelque chose d'original.
A leur retour, le fabricant, sur leurs indications, prépare son oeuvre dans le plus grand secret, et un beau jour, lorsqu'il juge le moment propice, il la lance sur le marché. Le lendemain, il est millionnaire ou à demi ruiné. Il a manqué ou devancé le coche ; son ruban est à la mode ou n'est pas agréé. C'est ce flair, ce don de prescience, d'intuition, qui, avec le bon goût et l'habileté de l'ouvrier, assurent à la fabrication française une supériorité incontestable.
L'Allemagne et la Suisse produisent plus que nous et à meilleur marché pour les articles de qualité inférieure, mais nous sommes toujours les maîtres du marché pour les belles qualités de rubans. La supériorité des fabriques étrangères, sous le rapport de la production à bon marché, tient à une cause toute particulière, l'organisation économique du travail. En Suisse et en Allemagne, le système de la grande manufacture prévaut. A Saint- Étienne, les ateliers où sont réunis de nombreux métiers mus mécaniquement ou à bras d'homme sont l'exception. C'est à peine si, sur les dix-sept mille métiers environ que possède la fabrique stéphanoise, on en compte quinze cents mus par la vapeur ou hydrauliquement. En outre, il y a en Suisse ou en Allemagne proportionnellement huit fois moins de fabricants pour le même nombre de métiers. A Saint-Étienne, les habitudes et les goûts des ouvriers et des patrons sont opposés en général au régime manufacturier. L'ouvrier passementier possède son métier installé dans sa maison, qui, le plus souvent, lui appartient. Il a autour de lui sa famille, qui prend part aux divers travaux que nécessite le lissage des rubans. La femme fait le ménage et les bobines; la jeune fille ourdit, dévide, appareille ou échantillonne; le mari et le fils barrent. L'ouvrier est chez lui ; il préfère, avec
raison, cette vie indépendante, malgré les chômages qui peuvent
survenir, à la vie de l'usine, peut-être plus sûre, mais plus
asservissante ; et, quoique le salaire soit moins élevé, il vit plus
économiquement. Dans ses moments de loisir, le dimanche, il
cultive le jardinet attenant à la maison, qui fournit à sa cuisine
un supplément précieux.
Marius Vachon, Tour de France.