L'ANGLAIS A NOËL
L'Anglais se montre en tout un peuple traditionnel; pour lui, c'est surtout la coutume qui est sainte. De toutes les solennités religieuses, la plus profondément gravée est Noël {Christmas),
On s'y prépare plusieurs semaines à Tavance. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement du nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la ville de Londres; les grands bœufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les bateaux par desombres beuglements; les étalages de viande s'amoncellent en pyramides devant l'échoppe des bouchers. C'est surtout le soir, dans les quartiers populeux de Londres, par exemple dans Wliitechapel, qu'il faut voir, au milieu d'une foule tumultueuse, ces montagnes de comestibles à la lueur des mille becs de gaz dont la flamme libre oscille sous le vent. On s'occupe en même temps d'orner l'intérieur des maisons : les murs de chaque parloiir sont tendus de guirlandes de laurier, de lierre et de houx; c'est le houx qu'on préfère, car il détache en vigueur, sur son feuillage vert foncé, des baies rouges qui couronnent admirablement, disent les vieilles chansons, la tête du sombre hiver. Une branche de gui, souvenir des -vieilles superstitions celtiques, attachée au plafond, pend au milieu de la chambre, quelquefois même à Tentrée de la porte. Le gui {mistletoe) ne se distingue pas seulement par ses feuilles délicates et ses jolis fruits blancs, il donne à chaque homme admis dans la maison le privilège d'embrasser toute jeune fille attirée — par mégarde sans doute — sous le rameau sacré.
Noël est arrivé. « Sois le bienvenu , vieux père Noël, avec ta barbe blanche ! » — C'est le cri des enfants, et, si matinal qu'il soit, ce cri a été précédé, dans les campagnes, par le chant du coq. On croit encore, dans quelques villages de l'Angleterre, que le coq mêle cette nuit-là sa voix aux mystères de la fête, et
qu'il salue depuis dix-huit cents ans l'aube d'une ère nouvelle. La barbe blanche de Noël, c'est la neige. Il y a pourtant des exceptions, selon les années ; mais les Anglais n'aiment pas les Noëls verts. « Noël vert, cimetière gras », dit le proverbe.
Les rideaux des plus humbles fenêtres sont éclairés par un soleil intérieur : la bûche de Noël (Christmaslog) est dans l'âtre ; elle brûle en illuminant de joyeux visages. « Un foyer propre, un bon feu qui flambe et une bonne femme qui sourit, c'est, dit le proverbe anglais, la richesse d'un homme pauvre. » Or, il y a bien peu de cheminées qui ne pétillent et bien peu de femmes qui ne sourient, en Angleterre, le jour de Noël. L'heure du repas est le moment solennel de la fête. Le fameux plumpudding, ce signe culinaire de la nationalité anglaise, apparaît bientôt, accueilli par le bruit des jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la table; l'aïeul môme sourit, sous ses lourdes lunettes, à la vue des belles flammes bleues et rouges que jette à la surface des mets l'eaude-vie brûlante : il sourit à sa jeunesse, qui a duré ce que dure cette flamme; il sourit surtout à la jeunesse qui le remplace.
Au dessert paraît l'arbre de Noël ; nouvelle joie, nouveaux cris. Enfin commencent les jeux, la danse... Puis la nuit se termine par une libation de vin fait avec les baies du sureau {elder-berry winé)y et qu'on boit bien chaud, bien épicé, bien sucré, pour se procurer des rêves îigréables. La fête n'est point enterrée : elle renaît avec le jour suivant et se prolonge, malgré la reprise des travaux quotidiens, durant six semaines. Le théâtre avec ses pantomimes, le Gryslal-Palace avec ses divertissements d'hiver, les salles de concert, les bals, tout concourt à retenir longtemps ce vieil hôte bien-aimé de la Grande-Bretagne, le père Christmas, à la tête couronnée à la fois de glace et de feuillage. — Il y a toute une littérature de Noël, qui consiste en contes, en poésies, en lectures morales.
Alphonse Esquiros, VAnglete)re et la vie anglaise.