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LES PAUVRE8 DE LONDRES

Plus qu'aucune autre ville du monde, Londres renferme des troupeaux de déshérités, fatalement rejetés hors du mouvement de la civilisation et qui ne s'en approchent que pour être broyés par elle. Le reste du globe ne saurait nous offrir de plus douloureux spectacle. Le dénûment de<îes êtres voués à la misère, leur abjection morale, leur ignorance profonde, vont croissant d'année en année. On Ta dit avec une force d'expression aussi effrayante qu'elle est juste, les lois économiques qui ont donné à l'Angleterre une royauté si incontestable sur le monde, ont en même temps broyé et pétri dans la boue une partie de sa population. Ces parias de la nation qui s'appelle elle-même la joyeuse Angleterre, merry England^ naissent, végètent et meurent dans des ruelles sombres, auxquelles un rideau de fumée acre dérobe ce dernier bien des malheureux qu'on appelle poétiquement la lumière des cieux. Ici la terre détrempée n'est plus qu'une boue visqueuse et gluante , l'humidité suinte à travers les murailles nues des caves où grouillent des êtres aux joues hûves, aux traits flétris, à l'œil hagard, qui n'ont plus rien de ce qui fait l'homme, — dont la vie s'étiole dans l'ordure, et dont les joies mêmes ont quelque chose de plus poignant, de plus effrayant, que leur douleur, car elles accusent davantage encore leur irrémédiable dégradation. Les statistiques, dont les chiffres ont parfois une incomparable éloquence, établissent que chaque année des milliers de personnes meurent à Londres par manque d'air et de lumière, et que cent mille hommes capables de travailler se demandent le malin ce qu'ils pourront bien faire dans la journée pour dîner le soir.

Une chose qui nous a toujours frappé chez les pauvres de Londres, c'est une sorte de résignation fataliste et de lassitude accablée. Ils ne se drapent point dans leurs haillons comme le

mendiant de Castille dans son orgueil ; ils ne rienl point au nez de la misère comme les Italiens sans le sou et sans souci, qui se consolent de tout en étirant leurs membres au soleil ou en regardant la Madone. Mais ils ont pu dompter le sentiment de j'évolte de l'orgueil indigné qui, chez nous, empoisonne la souffrance, Taigrit, la corrompt et pousse ceux qui ne possèdent pas à la révolte contre ceux qui possèdent.

Cette grande force de la hiérarchie sociale, qui domine et asservit toute l'Angleterre, fait sentir sa puissance jusqu'ici. On dirait que les misérables savent qu'il doit y avoir des pauvres et qu'ils trouvent naturel de l'être.

Louis Énault, Londres.

LE DERB

Le Derby est une grande plaine verte, un peu onduleuse. Sur un liane montent trois échafauds publics et plusieurs autres plus petits. En face, des tentes, des centaines de boutiques, des écuries improvisées sous la toile, et un pêle-mêle incroyable de voitures, de chevaux, de cavaliers, d'omnibus particuliers ; il y a peut-être ici deux cent mille têtes humaines. — Rien de beau ni même d'élégant : les voitures sont des véhicules, et les toilettes sont rares; on ne vient pas ici pour se montrer, .mais pour regarder; le spectacle n'est intéressant que par sa masse. Du haut du stand, l'énorme fourmilière grouille et sa rumeur monte. Mais au delà, sur la droite, une ligne de grands arbres; derrière eux les ondulations bleuâtres, indistinctes, de la campagne verdoyante, font un cadre magnifique au tableau médiocre. Quelques nuages blancs comme des cygnes voguent dans le ciel, et l'on voit leur ombre courir sur l'herbe; une brume légère, pleine de soleil.

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ptaoc dans les luintains, ol l'air iilumîué enveloppe eonnnc une gloire la plaine, les collines, l'immense espace et toute l'atfitalion (le la kermesse humaine.

C'est une kermesse, en effet ; ils sont venus pour s'anjuser avec fracas. Partoul drs boliémiennes, des chanteurs et danseurs grotesques déguisés en nègres, des tirs à l'arC et à !a carabine, des ■i;harlatans qui à roups d'éloquence débitent leurs chaînes de

montre, des jeux de quilles et de bâton, des musiciens de toute espèce, et la plus étonnante lilc de rabs, calèches, droschkis, four-in-Iiands, avec pâtés, viandes froides, melons, fruits, vins, surtout de Champagne. On déballe, on va boire et manger, cela refait l'animal et l'exalte ; la grosse joie et le franc rire sont l'effet de l'estomac rempli. — Devant cette ripaille toute prèle, Taspacl des pauvres est pénibleà voir; ils tûclienl de vous vendre des poupées d'un sou, des mémoriaux du Derby, de vous faire jouer au jeu de biton (annt Sally), d'obtenir le cirage de vos bottes.

90 L'EinOPE ET LES EUROPÉENS.

Presque tous ressemblent à de misérables chiens affamés, battus, lépreux, qui attendent un os sans l'espérer beaucoup. Ils sont venus à pied la nuit et comptent pour dîner sur les miettes de la grande ripaille. Beaucoup sont couchés par terre entre les pieds des promeneurs et dorment béants, la face en Tair. Les figures ont une expression d'hébétement ou d'ûpreté douloureuse. La plupart sont pieds nus, tous horriblement sales, et de plus ridicules; la cause en est qu'ils ont de vieux habits de gentlemen, d'anciennes robes élégantes, de petits chapeaux jadis portés par déjeunes filles. Cette défroque, qui a passé sur trois ou quatre corps, en se délabrant au passage, me fait toujours mal à voir. Elle avilit; par elle, l'être qui s'en affuble se déclare ou s'avoue le rebut de la société. Un paysan, un ouvrier, un manœuvre est chez nous un homme différent, non pas un homme inférieur; sa blouse est à lui, comme à moi mon habit ; elle n'a servi qu'à lui. Cet usage des haillons est plus qu'une singularité, il dénote un manque de fierté ; les pauvres ici se résignent à être le marchepied d'autrui.

Cependant une cloche sonne, et la course se prépare. Les trois ou quatre cents policemen font vider la piste ; les échafauds sont comblés, et en face d'eux la prairie n'est plus qu'une grosse tache noire. Nous montons à nos places; rien de grandiose. A cette distance, les foules sont des fourmihères; les cavaliers et Tes voilures qui avancent et se croisent ressemblent à des scarabées, à des hannetons, à de gros bourdons sombres éparpillés sur un tapis vert. Les jockeys, en rouge, en bleu, en jaune, en couleur mauve, font un petit tas à part, comme un vol de papillons posés. Probablement je manque d'enthousiasme, mais il me semble assister à un jeu d'insectes. — Trente-quatre coureurs. Après trois faux départs, quinze ou vingt font masse, les autres sont par peliti^paquets, et on les voit avancer le long de la piste. Pour l'œil, la vitesse n'est pas très-grande; c'est celle d'un chemin de fer vu aune demi-lieue : en ce cas, les wagons ont l'air de petits chariots d'enfant qu'un enfant traîne ou bout d'un fil. Certainement, ici

rimpression physique n'est pas plus forte, et il ne faut parler ni d'ouragan, ni de tourbillon. — Pendant plusieurs minutes, la tache brune, semée de points rouges et clairs, chemine régulièrement sur le vert lointain. Elle tourne, on sent venir le premier groupe : « Chapeaux basi > et toutes les têtes se découvrent, et tout le monde se lève; un hourrah étranglé court sur les échafauds. Les figures froides ont pris feu ; des gestes courts, saccadés, remuent subitement les corps flegmatiques. En bas, dans l'enceinte des paris, la secousse est extraordinaire, comme une danse de Saint-Guy universelle: imaginez un tas d'automates qui reçoivent une décharge électrique et gesticulent de toutes leurs pièces comme des télégraphes fous. — Mais le spectacle le plus curieux est celui de la marée humaine qui, tout de suite et tout d'un coup, s'épand et roule sur la piste derrière les coureurs, pareille à un flot d'encre. La masse noire immobile a fondu subitement et coule ; en un instant elle s'étend énorme, à perte de vue, et la voici devant les échafauds. Sur deux ou trois rangs, les policcmen font digue et boxent au besoin pour protéger le carré où ils reçoivent chevaux et jockeys. On va peser et vérifier.

Il y a un moment grandiose, celui pu les chevaux ne sont plus qu'à deux cents pas ; en un instant la vitesse devient tout d'un coup visible, et le peloton de cavaliers et de chevaux fond en avant, cette fois, comme une tempête.

Un cheval peu connu, Caractacus, a gagné, et de très-près. On ne pariait pour lui que un contre quarante ; au contraire, on pariait un contre trois ou deux contre neuf pour deux autres trèsrenommés: partant mécomptes et débâcle.

A mon sens, ces paris sont pour l'esprit ce que l'eau-de-vîe est pour le palais, un excitant nécessaire à des machines lourdes et rudes ; il leur faut des impressions violentes, la sensation d'un risque énorme ; ajoutez-y l'instinct militant et hasardeux : tout pari est un duel, et tout gros pari est un danger. — Quant awx raisons qui rendent si universelle et si nationale la passion des chevaux et des courses, il me semble qu'il faut les chercher dans la vie gymnastique et rustique: les gens aisés ou riches vivent

l)-2 I/EUROPE ET LES EUROPÉENS.

une grande partie de Tannée à la campagne ; dans un pays boueux, on ne se promène l)ion qu'à cheval ; leur tempérament a besoin du grand mouvement physique. Toutes ces mœurs aboutissent xiu Derby, qui est leur fôle spéciale.

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