FANATISME DE LA PROPRETÉ EN HOLLANDE
Quitte à me répéter souvent, je vous ai parlé plusieurs fois de celte méticuleuse propreté qui donne à la Hollande, entre les autres pays, un caractère absolument spécial. Dans les villes, j'ai
vu des marchands parcourir les rues et vendre aux ménagères toutes les poudres et tous les liquides en usage pour le polissage et le nettoiement : émeri pour les fers, rouge de Venise pour Targenterie, blanc d'Espagne pour les vitres, tripoli et charbon pulvérisé pour les cuivres, briques anglaises pour les planchers, grès porphyrisé pour lesdalles de marbre, eau-forte, eau seconde^ brosses, peaux, tampons, plumeaux ; une pharmacie et une quincaillerie complètes. J'ai lu, sur des placards, qu'il est interdit aux domestiques de jeter devant les maisons des eaux et des ordures; j'ai vu des conducteurs de tombereau aller chaque matin frapper aux portes et recueillir, les uns les cendres de tourbe brûlée, les autres les épluchures de cuisine. J'ai vu partout, chez les Hollandaises, un besoin de frotter, de laver, de nettoyer; j'ai vu partout une inconcevable propreté. Mais, à Broek, cette manie devient furieuse, c'est de l'hystérie. Il est défendu d'entrer dans le village avec des chevaux ou des chiens, dans un but que vous comprendrez facilement. Les rues sont formées de briques de trois espèces : les unes agencées en trottoirs, les autres en bordures, les dernières enfin en chaussée proprement dite. Toutes sont, chaque jour, fourbies et savonnées à la main, les premières avec de larges brosses, les secondes avec des brosses à ongles, les troisièmes avec des brosses à moustaches; les interstices mêmes sont soigneusement nettoyés avec des cure-dents : on n'y aperçoit pas un brin d'herbe folle, pas une plume d'oiseau, pas un grain de poussière. Le long des maisons, on voit de larges crachoirs de pierre garnis de grès pilé, à l'usage des fumeurs, qui ne peuvent se proinener qu'avec une pipe garnie d'un couvercle, et, sous aucun prétexte, jamais avec un cigare allumé, afin d'éviter que les cendres ne se répandent sur ce pays immaculé. Les domestiques sont tenus d'aller le matin, à cinq heures en été, à six heures eu hiver, battre les vêtements et cirer les chaussures dans les prairies voisines, à cinq cents pas au moins du village et sous le vent. En automne, des enfants payés ad hoc sont chargés de ramasser les feuilles au fur et à mesure qu'elles tombent.
et vont les jeter dans des trous recouverts d'un plancher et d'où le vent ne peut les enlever pour les éparpiller de son haleine. Si la salle de la loterie, à la Haye, est le paradis des araignées de la Hollande, Broek en est l'enfer.
Maxime Du Camp, En Hollande, lettres à un ami.