‹ Moeurs et caractères des peuplesChapitre 71 sur 132 · LES MAGYARS · texte numérisé non relu

LES MAGYARS

On sait quelle terreur les Hongrois, que l'imagination populaire confondait avec les Huns d'autrefois, inspirèrent aux populations agricoles de l'Europe occidentale. Passant comme un tourbillon sur leurs petits chevaux nerveux, ils ne s'arrêtaient que pour massacrer et brûler, puis disparaissaient aussitôt : on ne savait s'ils étaient des hommes comme les autres. D'après le vieil historien Jornandès, les Huns descendaient des femmes que Filimer, roi des Goths, chassa de son armée parce qu'elles entretenaient un commerce avec les démons. Les peuples de l'Europe occidentale, qui, pendant une partie du moyen âge, eurent à subir les incursions des Magyars, propagèrent des légendes analogues pour justifier leur terreur. Pour eux, ces Hongrois, ces « Ogres », étaient en effet des êtres surnaturels, d'origine diabolique. Une longue dent, semblable à la défense d'un sanglier, sortait du côté gauche de leur bouche ; leur visage, disait-on, était couvert de cicatrices et de difformités provenant des morsures et des entailles qu'avaient faites leurè mères pour les habituer à la douleur et les rendre terribles à voir ; ils aimaient à se nourrir de chair crue, à boire le sang qui jaillit en écumant des blessures ; leur nom, répété par les nourrices dans les heures de veillée, épouvante encore les petits enfants. Il est en effet vrai que, pendant le premier siècle de leur séjour en Europe, les Hongrois, fiers de leur bravoure et de la terreur qu'on avait d'eux, aimaient à parcourir l'Europe en excursions de pillage

De son passé, le Hongrois a gardé la libre allure, le geste

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digne, le regard droit et fier. Il a une très-haute idée de sa race et se sait noble, puisque la noblesse était autrefois le privilège des hommes libres ; aussi emploie-t-il volontiers des formules de politesse révérencieuse, qui d'ailleurs ont perdu leur sens primitif : il parle à son camarade en lui donnant le litre de a Ta Grâce ! » Le mot becsûlel (honneur) revient constamment dans son langage ; tout ce qu'il fait doit être digne d'un galant homme. Très-brave, il aime à redire les hauts faits de sa nation, à réciter les grands exploits de guerre ; mais souvent il est naïf aussi ou plutôt insouciant, et TAllemand, le Juif, réussissent facilement à le tromper, en le prenant par les hauts sentiments, car, de tous les peuples de l'Europe, il est celui qui a le plus la passion du grand. « Mon peuple périra par l'orgueil », disait Szechenyi, le « grand comte >, qui devint fou de chagrin en voyant, en 1849, la Hongrie s'engager dans une voie qu'il croyait fatale à son pays. Mais, si le Magyar est trop fier pour être habile, il se distingue par une singulière âpreté juridique et défend le droit écrit avec une ténacité d'Anglais. Très-passionné pour sa patrie, il chérit son Danube, sa Tisza, sa plaine uniforme et sans bornes. « Hors de la Hongrie, la vie n'est point la vie », dit un de ses anciens proverbes. « N'avons-nous pas tout ce qu'il faut à l'homme? Le Banat nous donne le blé, la Tisza le vin et la viande, la montagne le sol et l'or. Notre terre nous suffit ! »

Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle.

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