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LES HABITANTS DE L'ENOADINE

Dix mille habitants environ peuplent l'Engadine. Si peu nombreux qu'ils soient, la terre ne suffirait pas ici à nourrir ses enfants, car, hormis les pâturages, quelques maigres champs d'orge ou de blé, un peu de seigle, de lin ou d'avoine, le sol

ne produit que cailloux, le ciel que frimas. Le mélèze ou l'arole, seule essence des forêts, met des siècles à pousser. Comment en serait-il autrement, à 5000 ou 6000 pieds de hauteur, sous le manteau de neige d'un janvier persistant, sans parler de ces surprises d'été où le mercure du thermomètre se livre à des écarts de 30 degrés en vingt-quatre heures? «L'Engadine a neuf mois d'hiver et trois mois de froid », dit plaisamment un proverbe. La boutade est plus vraie qu'on ne pense. Que font alors les fils de cette rude mère? Loin de la maudire, ils l'aiment davantage. Ils veulent lui tenir compte de ce dont la Providence l'a déshéritée. Seulement, pour ne point épuiser sa mamelle aride, ils la quittent au matin de la vie. Par sept routes livrant à leur initiative l'accès du monde extérieur, ils vont chercher fortune au loin, qui en Italie, qui en France, ceux-là en Allemagne, quelques-uns jusqu'en Russie. Esprits ouverts, génies industrieux, ils se montrent capables de plus d'un métier. Leur aptitude aux langues est extrême. Ils naissent commerçants, surtout hôteliers; la confiserie constitue la vocation du plus grand nombre. Ils éprouvent le besoin de reproduire, en pâte de massepain ou en sucre filé, les blocs et les séracs qu'admira leur enfance.

Pendant ce temps, les années s'accumulent sur leur tête ; ils vieillissent sous des cieux étrangers. Mais le clocher du village est resté dans leur mémoire, et, quand les ombres du soir approchent, ils le rejoignent avec l'orgueil d'une fortune laborieusement conquise. Alors, aux lieux où fut le chalet paternel, s'élève une coquette villa. Rien ne leur coûte pour Torner, ni la blanche pierre finement découpée, ni le balcon de fer forgé, ni la fleur des climats tempérés transplantée à grands frais. Dans l'intérieur, le bois de cembro noir et poli revêt les murs ; les vieux bahuts fouillés par la main d'un artiste meublent la chambre d'honneur. Ils n'ont plus désormais qu'à se laisser vivre. Leurs derniers jours s'écoulent doucement au foyeragrandi delafamille, entre le repos bien gagné de l'heure présente et un vieux souvenir pour le passé. Ainsi s'explique l'élégance inattendue de ces villages perdus où mainte construction se rencontre qui ne dépa-

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lerait pas les rues de nos villes. Et c'est aussi pourquoi les cinq ou six principales langues de l'Europe, rapportées dans le barrage de ceux qui reviennent, se parlent en ce coin reculé des Grisons.

Li vallée, d'ailleurs, a son dialecte à elle, dialecte national aussi ancien que le français ou Tallemand. Elle en est justement fièrc. C'est le romansch ou ladin^ singulier mélange de celte, d'étrusque et de latin. Les philologues l'ont comparé, non sans raison, à la langue d'oc. Un reflet d'espagnol et d'italien le colore. Il trahit dans la terminaison des mots quelques-unes de chaudes sonorités qui semblent un écho prolongé de la lyre du troubadour. Cet idiome possède sa grammaire, même son journal (*) ; il a toujours eu sa littérature et ses poètes. Durant les nuits d'hiver, les jeunes filles, assises dans la salle basse autour du poêle monumental, abandonnent parfois la Bible massive pour chanter quelque légende, où les châteaux, les chevaliers et l'esprit de la montagne jouent leur rôle tour à tour

Point de mendiants en Engadine, point de ces ragazzi exploiteurs qui s'embusquent aux montées, armés de quatre brins de fleurs ou d'une jatte de fruits verts, plaie cuisante du touriste dans le Valais et l'Oberland. Ici l'indigène a le souci de sa dignité. Hospitalier, non quémandeur, il donne plus volontiers qti'il ne reçoit. L'agriculture et l'élève du bétail sont ses occupations. La chasse lui sert de délassement. Elle lui aide à oublier les mois de tourmente, elle lui plaît, en dépit, peut-être même à cause du péril, et par quelque quartier de venaison toujours bien accueilli ajoute le confortable à son nécessaire.

Stpehen LiÉGEARD, A travers VEngadine.

1. La Fogl (VEngladine (la Feuille de TEngadine) paraît chaque semaine à Zulz.

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