‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 1 sur 80 · PARIS MICHEL LÉVY FRËRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MICHEL LÉVY FRËRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUK VIYIBNNB, 9 BIS

L*ntMr et ieié4itein m réieneit le éroil 4e tndietMii et de rcfre^ietioi k l'Étniier.

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GROQUBMITAINB

Y songez-vous? Écrire aujourd'hui? Dire librement sa pensée sur ce qui se passe? Blâmer le ' mal, louer le bien , berner les sots» démasquer les cliarlatans, est-ce possible, grands dieux!

Voilà ce que j'entends répéter autour de moi avec des airs effarés et un accent mélancolique.

Et je réponds : Pourquoi pas? où serait l'obstacle? Sous quelque gouvernement que l'on vive, môme le plus parfait , n'y a-t-il pas quelques travers à railler et quelques ridicules à peindre? Manque-t-il de ces vices qui marchent le front levé et ivres d'eux-mêmes, auxquels l'esprit du temps résiste mal et qui, s'ils n'étaient combattus, corrompraient jusqu*à la moelle les générations

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qui arrivent? Dès lors comment hésiter et prévoir des entraves? Non , la lice est ouverte , et tous les cœurs sincères y sont conviés : qui oserait se ranger du côté des mauvaises habitudes et des mauvaises mœurs?

Même sous les régimes les plus ombrageux cette liberté fut laissée aux écrivains, et ils eu usèrent avec une louable hardiesse. Dieu me gar<?<' de faire des rapprochements; ils sont toujours < ^i écrasants ou inexacts. Mais en citant les noms <1 * La Bruyère et de Beaumarchais, il est permis de se souvenir des époques où ils ont écrit et ( * rappeler sous quel règne vécut Juvénal, qui i • ménagea personne, pas même le favori de Tempt

reur. Encore une fois, je ne compare rien, ni 1( hommes, ni les temps. La seule conséquence qu je veuille en tirer, c'est qu'une part a toujours é\v. laissée à la plume dans la conduite et la surveillance des sociétés, et que, sans elle, bien de:^ passions resteraient sans frein, bien des écarl'^

sans châtiment.

Pourquoi tlonc ne reprendraîs-je pas mon rôl:" avec une entière sérénité d'esprit? Ce n'est pour

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moi un rôle ni d'emprunt , ni de circonstance , je Tai plusieurs fois rempli et sous des régimes bien divers. Et d'ailleurs que faire de mieux? à quoi employer plus utilement les loisirs que les événements m'ont faits? où trouver une occupation plus saine, un débouché plus naturel?

Je sais bien que la passementerie donner mais tout le monde ne peut pas se faire passementier.

Je sais qu'en se tenant sur le passage des grands financiers, on peut assister au baptême d'une affaire et attraper au vol quelques-uns de ces coupons qu'ils jettent à leurs parasites en guise de dragées; mais les goûts sont libres et je n'en ai aucun pour la mendicité^ môme sous sa forme la plus perfectionnée.

Bref, tout bien pesé, je retourne au drapeau sous lequel j'ai fait mes premières armes et gagné mes meilleurs chevrons. Je redeviens ce que j'étais , un modeste peintre de mœurs, affranchi de tout lien et ne relevant que de ma conscience. Je parlerai des mœurs comme je les juge , comme je les vois ; j'en parlerai en homme qui , dans aucune circonstance de sa vie, n'a manqué de justice ni

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de modération ; mais qui ne manque pas non pins de sincérité ni de courage. J'en parlerai de manière à faire aimer ce qui doit être aimé, haïr ce qui doit être haï. Surtout j'aurai le soin d*écarter de mes tableaux tout ce qui pourrait ressembler à de la prévention ou à de la colère; je trouverai dans le respect constant de moi-même la volonté et la force de respecter les autres , m*appliquant à voir toute chose en soi et en dehors des noms propres , et repoussant comme indigne d'une main généreuse l'arme blessante des personnalités. Tel est mon dessein, et, si j*y échoue, c'est qu'à l'œuvre les facultés n'auront pas répondu aux intentions.

— Tout ceci est bon pour vous, dit une voix à mes côtés; mais moi?

Je me retourne ; c'est mon éditeur.

— Oui , moi , ajoute-t-il; on dirait vraiment que vous ne me comptez pour rien. Vous faites vos déclarations publiques, vous prenez des engagements et tracez des programmes sans me demander seulement si j'y accède. Oubliez-vous, par hasard , qu'il ne peut rien vous survenir de fâcheux sans

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que je n'y sois mêlé , qu'une page , un mot de vous suffisent pour attirer sur ma tête les foudres de la persécution, briser ma carrière, ruiner mon établissement, et quel établissement! me vouer au souci, à la ruine, à l'exil peut-être, sans compter la paille fétide des cachots?

— Assez, mon ami , n'allons pas plus loin; l'émotion vous égare. Vous êtes dans un jour d'idées noires ; vous cédez à des terreurs répandues dans l'air et qui sont d'autant plus vives qu'elles manquent de motif. Vous croyez aux calomnies, aux chimères qui se débitent ; pour un rien vous plongeriez votre front dans les profondeurs de votre manteau, à la manière antique et en homme qui attend le coup fatâJ.

Voyons , remettez vos esprits et raisonnons de sang-froid. Vous parlez de paille et de cachots, il n'y en a plus; c'est passé d'usage; il y a des cellules à Mazas , très-saines , très-aérées , au rapport de toutes les commissions , et où Ton est comblé d'égards , au dire de tous les prisonniers.

Mettons les choses au pire ; vous y voici ; vous y êtes : ne vous récriez pas ; de plus fiers que vous

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7 ont passé. Tous y êtes donc sous bonne garde et derrière d'excellents verrous. Comprenez-vous alors votre situation? Tous les avantages du monde et point d'inconvénients. Vous allez voir.

D'abord vous êtes jeune. Jeune? c'est le bel âge pour la persécution; Tauréole en sied à la jeunesse; c'est un titre, une date, un souvenir pour les vieux jours.

Ensuite vous avez pour vous le célibat. Le célibat? Apanage précieux; et quel prix de plus il tirerait de la circonstance? Point de femme qui viendrait gémir sur votre sein ; point d'enfants qui sangloteraient à vos pieds; rien de ce qui peut ébranler un cœur stoîque.

Allons, allons, vous seriez trop heureux d'aller au martyre à si bon compte et d'en ceindre les palmes à si peu de frais. Vous en convenez , n'estce pas? Vous désarmez? Eh bien , je passe outre.

— Et moi donc? dit une autre voix.

Je me retourne , c'est mon imprimeur.

Il y a écho dans la plainte , écho dans le grief. De nouveau il s'agit d'une responsabilité en jeu , de risques à courir, de dommages, d'amende, de

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procès et 16 resfe. On dirait vraiment que nous sommes en pays d'ogres, à qui un auteur ne sufGt plus et qui éprouvent le besoin de dépecer du même coup un éditeur et un imprimeur avec les accessoires qui s'y rattachent. .

Non^ je ne veux, ni ne puis croire à rien de pareil : ce sont là des^ fantômes, et pour s'en as*» surer il suffit de marcher droit à eux. Non , il n'y a jamais eu crime d'État à dire honnêtement et sensément leur fait aux parasites et aux bouffons de tous les régimes, aux éternels coureurs de places et de faveurs, aux immuables adorateurs des soleils qui se lèvent, aux oiseaux de proie qui font leur pâture des événements et les estiment en raison du profit qu'ils en tirent, aux braves à la suite qui se cachent pendant le combat et enflent leurs joues après la victoire, eftfin à cette foule d'esprits mobiles, envieux ou ingrats, qui passent en un jour de l'hommage à l'insulte et trouvent dans les idoles détruites un marchepied naturel pour se mieux rapprocher de celles qui sont debout.

Prenez garde , me dit-on encore, voilà des gens

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bien forts sous tous les règnes et bien écotités. J'en conviens; mais il y a quelque chose de plus écouté et de plus fort qu'eux , c'est le cri de la conscience publique; c'est la voix de l'éternelle morale et de l'éternel bon sens.

Je me mets sous leur égide et je commence.

L*AOB D*OB

Il est convenu que nous y touchons et j'ai l'esprit trop bien fait pour nier ce que tant de gens attestent. D'ailleurs comment nier? Les âges d*or ont leur cachet» et rœil le moins clairvoyant les reconnaît à des signes qui ne sont point équivoques. Le genre est classé ; il a des règles , des traditions; essayons d*y recourir.

Que disent les prophètes hébreux et en particulier Isaîe? Qu'à un moment donné le Seigneur créera de nouveaux cieux et une terre nouvelle, où la paix régnera sans interruption et d'où la discorde sera à jamais bannie. Par suite , les mœurs des êtres animés se modifieront sensiblement; le loup et l'agneau prendront, sur le même pré, ^eurs repas en commun ; le lion se nourrira d'her-

bage et le serpent de poussière : quant à Thomme, il n'aura guère plus de besoins que les séraphins et les anges , boira de l'eau de source et vivra de Tair du temps.

Voilà pour les Hébreux ; voyons maintenant les Latins et en particulier Ovide. De quelles couleurs ce poète revêt-il sob âge d*or? Des plus brillantes que Ton puisse imaginer. Saturne règne , et c'est un monarque qui s'y entend : Rbée est près de lui et l'aide dans son administration. Que de mer* veilles I Les métaux précieux se montrent à fleur de terre sans que personne daigne les ramasser, les épis se reproduisent d'eux-mêmes ; les fruits les plus exquis naissent spontanément et s'oiFrent en abondance à la main de l'homme. Veut-il apaiser sa faim? il a le miel que distillent les arbres. Veutil se désaltérer? il a des fleuves de nectar et de lait : quant aux vêtements , à peine en est-il ques* tion ; un printemps éternel se charge d'y suppléer.

Tels sont les deux âges d'or connue celui des Hébreux, celui des Latins : en sommes-nous là, et quels traits ont-ils de communs avec le nôtre? Ceci vaut la peine d'être examiné. Autrement oh

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glisserait en fraude quelque faux dge d'or, obtenu à Taide de la chimie ou de F^lectricité, en place du véritable Age d'or, contrôlé, poinçonné, et franc de tout alliage. Vérifions donc les choses de près.

De tous ces signes distinctifs, quel est le principal, le plus frappant? L'abondance des métaux précieux. Hébreux et Latins sont d'accord làdessus : l'or, aux temps prédits, doit devenir aussi commun que les caijloux et se multiplier .d'une manière indéfinie. Voilà où se reconnaîtra l'âge authentique, annoncé par les prophètes et les poëtes de l'antiquité.

£h bieni ce premier signe est acquis; j'en atteste le lingot si longtemps exposé sur l'un de nos boulevards. L'or court les rues, c'est de notoriété publique; il se répand sur toutes les coutures, c'est un fait non moins évident : point de collet, de parement , ni de revers qui puisse désormais se dire 4 Ysbn de ses atteintes; il prend mille formes ingénieuses afin de s'imposer, tantôt le plumetis , tantôt la cannetille ; il s'agite , il se métamorphose, comme un article qui craint la mé-

vente et cherche des débouchés à tout prix. Et ce ne sont pas là de chimériques terreurs. La science commence à le tenir pour suspect; des économistes le déclarent à jamais avili ; il n'est pas jusqu'à la nature , cette vénérable mère des hommes et des métaux, qui ne se prononce contre lui. Ici, sur une côte déserte de l'Amérique, la terre se met à enfanter de For; les montagnes en confectionnent et les fleuves en charrient; là, dans les solitudes de l'Australie , se révèle inopinément un autre laboratoire où l'or se trouve en blocs de tous les titres et de toutes les dimensions; de mille côtés on signale des gîtes nouveaux; en Asie, en Afrique, même dans cette vieille Europe si remuée en tous sens et où il reste si peu de chose à découvrir.

A de pareils signes le doute n'est plus permis : sur ce point du moins , notre âge a cause gagnée. Sans compter que des amis de l'humanité se proposaient naguère d'abolir l'infâme capital et de nous faire avoir l'argent pour rien. Nouveau point de rapprochement avec les temps annoncés par Ovide et par Isaïe!

Au second indice maintenant : quel est-il? Paix perpétuelle parmi les hommes, accord parfait , absence de débats publics, et par allégorie le loup et l'agneau paissant en commun, le lion et le tigre se mettant au régime de la luzerne.

En sommes-nous à cette pastorale? Mille voix se disposent à dire non; moi je dis oui, et je prouve. gens de peu de foi , où sont vos yeux que vous ne voyez rien? N'existe-t-il pas près de vous, à vos portes, une Société des Amis de la Paix, qui en a accepté l'entreprise, sans subsides, sans rétribution et sous la seule charge de quelques petits discours? Ne la voit-ou pas se former en congrès, partout où le besoin s'en fait sentir, à Francfort, à Londres, à Paris, afin d*y rendre sensibles les avantages de l'institution ? N'élit-elle pas un président, des secrétaires , un bureau ; n'a-t-elle pas des orateurs avec des tours de parole régulièrement maintenus? Que vous faut-il de plus, esprits sceptiques et exigeants ! Où serait la paix perpétuelle, si ce n'est là ? Rien n'y manque, pas même des procès verbaux. Et lorsqu'un nuage obscurcit son programme, la Société n'accourt - elle pas vers le

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