‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 2 sur 80 · U L*Â6ED'0B · texte numérisé non relu

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point menacé? Il fau| la voir alors, Tentendre snrtoQt. Comme elle par]e aux honames d*État responsables du repos du monde ! Comme elle leur signifie que, le jour où il sera troublé, elle leur retirera son estime !

Oui, c'est l'âge prédit, et le congrès de la paix en est le précurseur. Voyez comme tout invite à le croire. Naguère il existait sur beaucoup de points des avis opposés; ceux-ci voyaient d*une façon y ceux-là d'une autre ; on se permettait de différer d'opinion, de ne pas tout envisager du même œil ; on allait plus loin encore, ou ne craignait pas de rendre ce dissentiment public , on raisonnait, on discutait : incroyable auc|ace { De là un tapage, un bruit à irriter les plus patients. Aujourd'hui, combien les choses ont changé ! Quel calme parfait! quel accord I quelle touchante unanimité! Pas une voix qui s'élève , pas un débat qui éclate ! L'esprit de concorde est descendu sur la terre pour y subjuguer trente-six millions d'âmes qui composaient un ménage passablement désuni. Or, comment trouver à ce fait une explication qui ne soit mythologique ? Est-ce Astrée ? Est-ce Rhée et Sa-

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turneî Est-ce Apollon devenu gardien de troupeau ? Est-ce Orphée désarmant les peuples de la Thraceî Uun d'eux à coup sûr; peut-être tous à la fois.

fteste un dernier signe et qui n'est pas le moins décisif. L'homme , dans cet âge heiireiix , sera ramené , dit-on , à ses goûts naturels ; il renoncera de lui-même aux boissons fermentées et trouvera dans Teau de source des jouissances d'un caractère tout à fait nouveau.

C'est le irait final et il est pour nous. Qu'annoncet-on en effet, qii'apprend-on de tous côtés? Quel est le cri de détresse poussé à Fenvi? La vigne est malade ! la vigne est malade ! Et les guérisseurs se pressent autour des ceps endommagés. C'est un insecte, s'écrient les uns ; c'est un parasite , répondent les autres ; c'est ceci, c'est cela. Puis viennent les remèdes, et chacun fournit le sien, avec ou sans garantie du gouvernement. Qui taille, qui brosse, qui rogne, qui administre le soufre, ou le chlore, ou tout autre mélange, aussi ingénieux qu'impuissant.

Assez , Messieurs , et ne vous échauffez point au

hasard. Si la vigne est malade, c'est que les temps sont proches et que le règne de Teau claire arrive. En veut-on une preuve de plus? les Sociétés de Tempérance se chargent de la fournir. Expédierait* elle des apôtres sur tous les points du globe, si l'invention de Noé n'avait fait son temps et si le campéche et la limaille de fer ne l'avaient ruinée dans l'estime des populations. D'ailleurs, l'eau claire n'est pas seulement une doctrine, elle est une science qui a un nom , des professeurs , des appareils et des établissements. Elle régénère les âmes et guérit les corps : le temps aidant, elle cassera aux gages la Faculté et ruinera toutes les pharmacies. Voilà les phénomènes écrits dans les cieux.

Ainsi plus d'incertitude, plus d'hésitation : nous tenons euGn cet âge longtemps entrevu ; nous y vivons, nous y sommes. Des trois signes principaux, aucun ne nous a failli : abondance de For, paix perpétuelle et réhabilitation de Teau claire. La Californie répond au premier, le congrès de la paix au second , les sociétés de tempérance répondent au troisième. Quel doute ne céderait pas à ce rapprochement victorieux I

Mais ce n*est rien encore, et d'autres témoignages existent indépendamment de ceux que fournit l'antiquité. Ici pourtant j'éprouve le besoin de faire une pause. Muse du dithyrambe, ce serait le cas de t'invoquer 1 Donne-moi, 6 déesse ! la moindre partie du soufiQe qui anime tes favoris habituels ; donne-moi cette verve d*admiration qui ne les abandonne jamais et n'éprouve pas de lassitude. Que je pénètre leur secret, que je m'inspire de leur procédé et que ma voix ne paraisse pas trop enrouée auprès de la leur !

Par où commencer et par où finir? Les clartés m'éblouissent, les prospérités m'inondent ; je sens le vertige me gagner et le terrain se dérober sous moi. Est-ce un rêve, est-ce une réalité? A mes cAtés tout se transfigure : les maisons tombent en coupes réglées et ouvrent à l'air et au soleil des domaines nouveaux ; l'aile du Louvre en est à fleur de sol et montre avec fierté ses arasements , les quais se renouvellent , les chaussées s'empierrent, le Champde-Mars se propose de doubler ses surfaces , TArc de rÉtoile rougit de se sentir à l'étroit, le bois de Boulogne attend des boulingrins et compte sur

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une petite rivière. Ce n'est de toute part que travaux en projets et travaux en cours d'exécution : on refait les niveaux, les alignements, le pavé des rues, l'asphalte des trottoirs ; on rebâtit la France. Que de moellons et de plâtras! que d'affôuillemehts et d*habitations déchaussées! Jamais ^lus beau spectacle ne frappa l'œil et ne réjouit le cœur du maçon.

Et cette activité n'est point isolée, elle a des échos partout. Les forges se rallument, les métiers battent, le fer retentit, mille mains industrieuses tissent la laine et le fil, la soie et le coton, les entrepôts se vident , les navires s'équipent , la spéculation se réveille, l'industrie de luxe reprend son éclat, celle des modes son empire ; Paris redevient la capitale du chiiFon et du colifichet, le séjour favori des riches désœuvrés. Aussi quel bruit, quel mouvement, quels airs de fête ! Les équipages se croisent en tous sens, les livrées se multiplient, les hôtels s'emplissent, les magasins étalent des merveilles aux yeux fascinés. On n'entend parler que de spectacles et de bals, de concerts et de réceptions, de velours, de dentelles, de brocart, de

toilettes à miner un nabab, d^agrafes en diamants, de robes à la duchesse. Comment résister à tant de séductions et se défendre de tant de splendeurs ? Ceux qui boudent on les enrichit bon gré mal gré ; le flot des prospérités, en montant toujours, Gnit par les atteindre et les porter comme les autres. Hélas ! c*est une épreuve où expirent bien des ressentiments; le siècle est si peu rigoriste. Que de gens sont disposés à souscrire au marché d'Ésaii et à vendre leur droit pour un plat de lentilles 1

Ainsi , toutes les preuves sont faites ; notre âge d'or est le bon ; celui que les anciens ont annoncé, celui qui se manifeste par lui-même; il est Tâge d'or et pour ceux qui TafOrment et pour ceux qui le nient ; il est visible dans les parures et les ameublements, dans les soupers fins et les chevaux de prix, dahs les soieries à quatre-vingts francs le mètre et l'augmentation du prix des loyers; il est surtout visible à la Bourse , entre une et trois heures de l'après-midi, et c'est là qu'il convient de l Tétudier. Nous y retrouverons les deux traits qui

le complètent : le miel distillé des arbres, les fleuves de nectar et de lait.

Mais ceci demande à être traité à part et sérieusement.

J'ai assez vécu pour savoir comment se faisaient autrefois les fortunes et posséder les éléments d'une comparaison avec la manière dont elles se font aujourd'hui.

Dans toute profession, humble ou élevée, il existait naguère des conditions sans lesquelles et hors desquelles le succès était impossible : il fallait, pour réussir, une'aptitude spéciale, de l'ardeur, de Faclivité, beaucoup de soin et un peu de bonheur ; il fallait surtout de la persévérance et du temps.

Un notaire avait bien des actes à passer, bien des minutes à remplir, avant d'arriver à ce moment où le repos lui était permis» et où il jouissait du sort rêvé par les poëtes et les sages : l'oisiveté accompagnée de dignité.

Un manufacturier avait à supporter bien des fatigues, bien des nuits sans sommeil, à essuyer plus

d'ane perte, à vaincre plus d'an découragement, avant de placer son industrie sur un pied solide et la léguer à ses successeurs affranchie d'embarras.

Le banquier môme , cet arbitre du crédit, malgré les millions qui se succédaient dans ses mains, employait de longues années h en acquérir un ou deux qui fussent bien à lui et qu'il pût, au moment de sa retraite, mettre à l'abri des événements.

Il en allait ainsi dans toutes les situations de la vie ; le succès n'était qu'au prix de constants efforts ; il couronnait une carrière. Celui-ci l'obtenait à la suite d*opérations lointaines , celui-là , après lôs servitudes d'un commerce de détail , tous avec le concours et l'aide du temps. Rien de plus sain ni d'un meilledir exemple. L'argent gagné de cette façon avait du moins une signification honnête ; il représentait une épargne lente et laborieuse, un travail utile et des services rendus. Même avec l'emploi de moyens suspects et de formes moins scrupuleuses, la fortune n'arrivait pas du jour au lendemain, sans souci , sans peine et dans un coup de dés ; elle était encore le produit des années.

Toilà comment les choses se passaient jadis : on

vient de changer tout cela et de fond en comble. Il existe maintenant une manière de faire fortune, qui n'exige ni travail de corps ni dépense d'esprit, et suffit pour convertir, du matin au soir, un pauvre diable en millionnaire. Et il n'y a point là d'exagération; les exemples abondent; au besoin, les noms propres ne manqueraient pas. Tel courtaud de boutique est parti, hier, du bourg natal avec un bâton à la main et un havresac sur les épaules, qui parle aujourd'hui d'acheter tous les grands domaine^ qui sont à vendre , les châteaux historiques, les forêts d'apanage, les plus beaux sites, les plus belles eaux, les résidences que l'amour ou la gloire ont rendues célèbres.

C'est à la Bourse que se professe cet art nouveau de faire fortune en un clin d'oeil ; c'est là qu'il tient école pour la tentation et le pervertissement des âmes. Et cet enseignement n'est ni timide, ni honteux ; il ne cherche pas l'ombre, il ne rougit pas de lui-même ; non, il aime au contraire le bruit et ' l'éclat ; il tranche de l'important ; il a le geste aisé, le verbe haut, et toute l'assurance que donne une position autorisée.

Tristes leçons! fatal exemple! Et comment le sens moral d*an peuple n'en serait-il pas profondément atteint I Qai ne se dégoûterait d*an travail lent et ingrat , d'une aisance péniblement acquise, au spectacle de ce succès insolent, de cette surprise faite aux divinités du hasard ? Qui voudrait encore rendre la justice, mettre son épée a^ service du pays, ouvrir un sillon, manier Foutil ou la plume , arracher à la nature ou à Tart leurs derniers secrets, agrandir le champ des connaissances humaines, si vraiment il existe un procédé plus prompt et plus sûr d'atteindre le faite d'une société que l'argent domine, un procédé commode, accessible à tous, qui n'est le fruit ni de l'expérience ni de l'étude, qui supplée ou résume les autres moyens de parvenir, abrège les délais, abolit la lutte, et conduit à de meilleurs résultats au prix de moindres efforts ?

Mon Dieu 1 je ne veux rien forcer ; rien grossir outre mesure; je n'entends pas faire le procès à mon siècle ni trop exiger de lui ; il n'enest aucun qui soit exempt de souillures*, et c'est une vieille maxime que celle qui conseille de gouverner les hommes à l'aide

de leurs vices platôt qae de leurs vertus. J'admets donc qu'un aliment soit donné aux impatiences de l'esprit de gain et aux ardeurs des tempéraments aléatoires : cet aliment naturel , c'est le marché des fonds publics et des titres du même ordre et du même rang. Il est bon pour le crédit d'un État, utile pour ses créanciers, que de semblables* valeurs trouvent chaque jour un placement assuré, rapide, avantageux, et ce but ne saurait être atteint, si la spéculation ne s'en mêle. Jusque là point d'objection : ainsi comprise, l'institution se justifie et se défend. Mais a-t-on su la maintenir dans cette limite? N'a-t-elle pas été détournée de son objet et presque dénaturée ? Est-ce bien encore un marché de fonds publics, loyal, sincère, comme il convient de l'être sôus l'œil d'un gouvernement, ou bien un champ de foire, où la grosse caisse retentit et où le public, attiré par le bruit, va, de tréteau en tréteau, porter son tribut à des spéculations équivoques ?

Entrons dans l'enceinte et assurons-nous des faits. Quelles rumeurs! quel tumulte I quels cris! L'oreille s'y perd et ne recueille que des sons con-

fas ; on dirait une meute qui remplit Tair de ses aboiements. C'est pourtant là, du moins l'affirmet-on, qu'i) faut étudier les défaillances et les retour» de l'esprit public, l'opinion qui prévaut, l'influence qui règne, le degré de confiance qu'inspire un gouvernement; c'est de là que se dégagent la paix de l'Europe, la sécurité du pays, l!activité des transactions, le bon état des finances, toutes nos garanties, toutes nos ressources, toutes nos prospérités. Vraiment, à n'en juger que par l'aspect des lieux, il serait difficile de rien imaginer de pareil : des groupes qui se forment, des clameurs qui se croisent ; quelques hommes s'agitant dans une enceinte, d'autres se pressant au dehors, tout se résumerait là, tout en partirait et viendrait y aboutir. Â quoi tient la destinée dès empires 1

Mais du moins cette foule a la conscience de la mission qu'elle remplit; étudions-la. A coup sûr, ce n'est pas par la majesté qu'elle brille ; ses airs n'ont rien d'imposant, et on ne se douterait guère qu*elle a dans ses mains le repos du monde. Le langage est-il mieux assorti; écoutons : il s'agit d'actions, d'obligations, de primes à grand écart,

de marchés à terme ou au comptant, de titres réels ou éventuels, de livraisons od de promesses. Mots étranges, et la scène ne Test pas moins 1 Les offres et les demandes voltigent dans Tair, se mêlent, se rencontrent, se heurtent. — Mille chemins? dit l'un. — Je prends ! dit Tautre. — Deux cents comptoirs? — Cinq cents mines? — Trois cents canaux? — Huit cents zincs? — Deux mille docks? — Quinze cents palais? — Là-dessiis, les enchères s'éçhauffent| les meneurs donnent, les compères suivent, il y a hausse sur toutes les valeurs et la patrie est encore une fois sauvée.

Tel est le spectacle; jouissez-en, ne l'approfondissez pas. £t d'abord, en regardant de près aux hommes qui échangent ces mille chemins, ces deux inille docks, ces quinze cents palais, il serait aisé de reconnaître que ces chemins sont dans les nues , ces docks fabuleux , ces palais imaginaires, et que vendeurs ni acheteurs ne sont en mesure lii de fournir les titres , ni de les recevoir. Ensuite il y aurait de la naïveté, si ce n'est de l'indiscrétion à rechercher les motifs de ces mouvements qui éclatent comme la foudre, mettent

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les zincs au feu et les canaux hors de prix, comme si les canaux et les zincs avaient changé , dans les vingt-quatre heures, de nature et de propriétés. Que si pourtant on insiste, la réponse est prête :

— Pourquoi cette hausse? direz-vous.

— Parce que.

— Mais encore?

— Vous êtes bien curieux*

Voilà tout ; à moins que , dans un jour de bonne humeur, les auteurs de ces surprises ne consentent à imaginer quelque conte bleu dont rient les initiés et «qu'accueillent les esprits crédules. Et encore est-ce là un excès d'attention , une faveur, une grâce : d'ordinaire les chefs de partie y apportent moins de façon; ils n'aiment à faire les choses qu'à leurs heures et à leur gré, si bien que l'un d'eux , consulté au sujet d'une valeur qu'il avait émise et qui tournait au délaissement, prononça ces mots dignes de l'antiquité :

— Nous n'avons pas le temps d'aviser aujourd'hui ; j'y songerai plus tard.

Quand il daigna y songer, il y eut deux cents francs de hausse.

Ainsi va la Bourse et l'illusion n'est plus possible sur le caractère qu'elle prend : les faits parlent trop haut et avec trop d'évidence. Ce n*est plus là un marché de rentes dans la saine et utile acception du mot ; mais bien un tapis vert devant lequel viennent s'asseoir des pontes audacieux et des pontes timides; une partie assez mêlée où les moindres sommes ont leur place à côté des portefeuilles les mieux garnis, où toutes les conditions sont représentées, banquiers, bourgeois, douairières, portiers, employés en retraite, et où les fonds du grand seigneur peuvent se trouver aux prises avec les épargnes de ses laquais.

C'est donc un jeu, un jeu public, le seul qui survive aux jeux abolis : maintenant allons plus loin, est-ce un jeu sincère? De tout temps, et avec juste raison , la police a eu l'œil ouvert sur les industries qui consistent à fixer la fortune au moyen d'apprêts ingénieux ou d'illicites tours de main; elle veut que les dés soient francs et les cartes loyales. Rien de mieux ; mais dans les marchés de Bourse tout est -il de bon aloi? Les chances y sont-elles égales des deux côtés? N'y

sait-on pas les moyens de maîtriser le hasard, de se le rendre favorable, d'écarter les risques et d'opérer à coup sûr? Voici les parties en présence; il snfBt de les voir agir.

Ceux-ci sont les parrains d'ane affaire; ils en connaissent le fort et le faible ; elle est dans leurs mains, à leur disposition. Rien n'est ignoré d'eux, ni ce qu'elle a d'apparent, ni ce qu'elle a de caché ; ils en règlent la marche , ils en combinent l'efTet extérieur. Veulent-ils lui imprimer un élan? ils ont le choix du jour, des moyens , du terrain ; ils peuvent préparer leurs forces, réunir des auxiliaires, s'assurer du dévouement de leurs agents. Est-il besoin d'un aiguillon de plus? ils tiennent en réserve, pour le moment opportun , une annonce qui est de nature à entraîner les esprits; par exemple, un dividende élevé, une faveur du gouvernement, une combinaison d'intérêts entre des spéculations rivales. Levier puissant, et qui y résisterait? Personne ne l'essaie et la chose va, de soi; la spéculation s'anime, les demandes abondent, les titres sont au feu. Quand il y a excès, commence la manœuvre inverse. Alors les par-

rains de Taffaire s'en retirent visiblement; ils réalisent leurs profits et laissent le champ libre aux acquéreurs de la dernière heure; ils font plus encore , ils agissent de façon à ce que les titres s'ayilissent de nouveau afin de préparer les éléments d'une autre reprise. Tel est le cercle ingénieux dans lequel roulent ces opérations, il y a de quoi en tirer vingt fortunes. Au fond, qu'importe l'affaire? qui s'y arrête? qui en prend souci? c'est un prétexte, rien de plus.

Maintenant, en face d'hommes ainsi armés, forts par eux-mêmes, forts par leurs relations, connaissant leur but et assurés de l'atteindre , que Ton place un autre groupe de financiers, qui, soit calcul, soit rivalité d'état, opèrent dans un sens opposé, non pas d'une fagon régulière, mais brusquement, par saccades, et à l'aide de retours offensifs; puis, entre ces deux puissances toujours aux prises, qu'on se figure, si c'est possible, la masse indisciplinée des petits spéculateurs, dea petits capitalistes, des petits rentiers, qui ne savent de quel cêté se mettre ni où trouver un abri, qui changent de jeu sans motif ou s'obstinent hors

sa LE TEMPLE DE LA RICHESSE.

de propos, et, au moment du choc, effarés, éperdus , vaincus d'avance par le bruit et les émotions du combat, mal servis par leurs hésitations « abandonnés de ceux qui les ont conduits sur le terrain , finissent par être écrasés et foulés aux pieds par les deux armées belligérantes; et ron pourra juger si c*est là une partie égale , loyale , qui laisse des chances ouvertes de Fun et de l'antre côté, comme le veut la justice et comme il convient entre gens d'honneur, ou bien une de ces parties meurtrières dont le dénouement est prévu et où des râteaux impassibles ramassent les dépouilles de tous ceux à qui le cœur ou les forces ont manqué.

11 serait temps de s'arrêter; la Bourse prend des ambitions trop grandes; elle empiète sur la politique, elle empiète sur la morale, elle ira plus loin encore si on ne la contient. Comme toutes les puissances de la terre , elle a été gâtée par ses flatteurs ; Tivresse de Tencens est si malsaine I On lui a tant dit qu'elle est la colonne des gouvernements, la clef de voûte des États, l'arc-boutant des empires, qu'elle se croit désormais en droite

LE TEMPLE DE Là RICHESSE. 33

de prétendre à tout et de tout oser. Aussi comme elle étend son domaine et dans un sens suspect 1 combien elle admet de ces titres secondaires ou véreux, qui brillent pendant quelques heures comme des feux follets , et disparaissent en laissant dans une fondrière les malheureux qui s'y sont fiés ! Combien elle multiplie les pièges et que d'amorces elle répand! Comme elle fait chaque jour une part plus grande au crédit équivoque, aux opérations de passage, aux manœuvres du jeu, et cela au préjudice du crédit sérieux , des négociations de bon'aloi et des placements durables!

Encore si la Bourse s'en tenait aux ftmes qui lui sont acquises et vont vers elle naturellement; aux grands financiers et à leurs assidus , aux capitalistes qui cherchent des émotions , aux hommes déclassés en quête d'un dernier abri , aux vétérans des tripots publics , aux brelandiers de toutes les classes et de toutes les volées, il n'y aurait pas lieu de s'en préoccuper aujourd'hui plus qu'hier et de pousser un cri d'alarme. Ce sont là des clients obligés et elle les aura toujours. Mais ses ravages ont porté plus loin ; ils ont atteint une

population qui devrait rester constamment en dehors de son influence. Tout y a contribué : la hausse universelle des valeurs, le scandale de quelques fortunes, la vogue de certaines opérations. Comment s'en défendre? il n'était question que de cela. Le bruit en parvenait aux oreilles les plus humbles et les plus paisibles; il allait troubler le père de famille près de son foyer, l'artisan dans sa mansarde, le commerçant derrière son comptoir : point de cerveau qui ne reçût un choc, point de chevet qui n'eût ses rêves. Il est si doux de s'enrichir sans travail I

Assez , d'iin pareil jeu : l'honneur du pays s'y perdrait , sa fortune aussi : il n'en peut sortir que de mauvais penchants et de mauvaises mœurs , le dégoût des carrières honnêtes et des fonctions utiles, enfin l'habitude de poursuivre Isî richesse à coups de dés et de demander aux faveurs du hasard ce qu'il faut attendre de l'esprit de conduite, habitude fatale où s'énervent les forces d'un peuple et ses plus nobles facultés, et qui, éii ifînvétérant, pervertirait d'une manière irrémédiable les nouvelles générations.

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