‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 10 sur 80 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

Un peu de votre emprunt, Monsieur, un peu de votre emprunt; on le dit si bon.

LE. CRÉDIT Mobilier.

Vous vous méprenez, mes amis, je n*ai point d'emprunt.

AUTRES voix.

De votre machine alors. Monsieur; on assure qu'il y a des monts d'or à gagner dessus.

LE CRÉDIT MOBILIER s^ûttenSissant.

Aveu précieux à recueillir l témoignage significatif I Nous prenons 1 nous devenons populaires I Eh bien ! je me montrerai digne de ce succès ; je me sens en fonds de grandeur. (Avec un geste

approprié au discours.) Mes amis, mes enfants > relevez- vous ; j'exauce vos vœux , je m'y rends ^ je m'exécute. C'est le grand jour, le jour des largesses ; il y en aura pour tout le monde, les humbles comme les puissants. Je veux faire beaucoup d'heureux. (Allant du côté de ses commis.) Que l'on donne deux promesses d'action à chacun de mes fournisseurs; quatre à mon coreligionnaire, et six à cette mère de huit enfants. C'est à titre d'encouragement et pour qu'elle s'occupe du neuvième : je ne suis pas malthusien.

LES SUPPLIANTS, en chœur.

Vive le Crédit Mobilier! ^rand homme! 6 noble cœur!

LE CRÉDIT UOBILIER, à part.

Je sens les larmes me gagner : c'est du Berquin , décidément, c'est du Berquin.

( Pendant que cette distribution a lieu, un homme pénètre^ans la pièce en manière d'ouragan , se fait jour à travers les personnes qui V encombrent ^ arrive jusqu* au Crédit Mobilier en dépit des obstacles et se précipite dans ses bras.)

l'inconnu.

Ah! je te trouve enfin! Ça n'est pas malheureux!

LE CRÉDIT MOBILIER essayaut de se dégager.

Mais^ Monsieur, que signifient ces procédés!

Chez moi! En public!

l'inconnu.

Que je te presse de nouveau sur mon cœur!

c'est un besoin impérieux. (// essaie de joindre T effet à la menace; le Crédit Mobilier le tient cette fois en res' pect.)

LE CRÉDIT MOBixiBR, froidement.

Plus de ces violences. Monsieur, ou je vous fais jeter à la porte. Qui étes-vous?

l'inconnu.

Comment ! tu ne me reconnais pas? vrai 9

LE CRÉDIT MOBILIER

Non , je vous assure.

l'inconnu.

Tu ne reconnais pas ton petit Gabriel , ton condisciple au collège , celui dont tu faisais les pensums et qu'il t'a valu de si jolis coups de martinet.

LE CREDIT MOBILIER

Dans tous les cas, Monsieur, le moment est singulièrement choisi pour une reconnaissance. Il me semble que vous auriez pu attendre à demain.

l'inconnu.

Merci ! pour que les oiseaux fussent tous dénichés. [D'un ion de reproche,) Comment, camarade , vous faites une affaire , une superbe affaire , et vous ne songez pas à votre petit Gabriel. Ingrat!

LE CRÉDIT mobilier, Icvaut Us ycux au ciel.

Souvenirs de l'enfance, voilà de vos coups.

Exécutons-nous ; c'est le seul moyen de s'en délivrer. [A un commis.) Cinq éventualités d'action à monsieur.

l'inconnu.

merci I merci! Dieu, que je te reconnais là!

Jeufie, tu promettais tant) Et comme tu as tenul Viens de nouveau sur mon cœur, viens !

[Même jeu qu'auparavant.) LE CRÉDIT mobilier, le Tcpoussant avec perte.

De la tenue , ou il n'y a rien de fait.

^ l'inconnu.

i Ohl alors, je retire l'accolade. N'importe , c'est mal à toi : tu es généreux» mais tu n'es pas démonstratif : encore si ta avais lâché les dix coupons!

( Il se mêle aux autres personnages. ) UN GARÇON, entrant.

Monsieur, il y a dans l'antichambre je ne sais comhien de domestiques en livrée avec des lettres de duchesses, de marquises, de comtesses, vicomtesses et baronnes. Us prétendent ne pas sortir les mains vides , et coucheront là , s'il le faut. Leurs ordres sont formels.

LE CRÉDIT MOBILIER, se frottant les mains.

fie plus fort en plus fort : il y a engouement ; il y a vertige.

UN AUTRE GARÇON, ovec des airs effarés.

Monsieur, Monsieur, ça se gâte au dehors ; voici des groupes qui se forment ; on nous enlèvera d'assaut , si vous n'y prenez gardé. Il se dit dans la foule que Ton bat monnaie ici et qu'on y donne de Tor à poignée à qui en demande. Entendez-voiA ces cris? {Clameurs confuses.)

LE GRéDIT MOBILIER.

Une émeute, ce serait le comble ! Hais ce jeu n'est pas du goût de l'autorité. [Aux garçons de bureau,) Qu'on fenne les portes de l'hAtel et qu*on envoie chercher deux gendarmes à cheval. Il y aura deux promesses d'action pour chacun d'eux : c'est le moins qu'on puisse faire en faveur de cet estimable corps. Allez.

( Les garçons de bureau sortent.)

Comme ça marche ! comme c'est monté 1 comme ça prend couleur ! [Se frottant les mains avec une volupté évidente.) Je sais quelqu'un qui en séchera de dépit. Bah ! qu'importe I Pourquoi a-t-il l'esprit si mal fait ! Fi des envieux ! Chacun son tour icibas et le tour du mobilier est enfin venu. [Se ravisant.) Mais, j'y songe, le plus délicat de la besogne n'est pas fait, [regardant à sa montre) et il n'y a pas une minute à perdre. ( A ses commis.) Emportez ces papiers dans les bureaux, et qu'on me laisse : j'ai besoin d'être seul.

( Les employés se hâtent défaire disparaitre tout

* ce qui encombre les tables; le cabinet se vide peu à peu. )

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