‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 11 sur 80 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE CRÉDIT MOBILIER, seul. Il prend un fauteuil et s'asseoit devant le feu. Un carton est sous sa main ; il en tire une liste qu'il étudie

" avec beaucoup d^atéention.

C'est cela, c'est cela I et pourtant ils n'y sont pas tous. J'y aperçois plus d'un vide et aussi plus d'un double emploi. Mes deux assistants y ont passé, on le voit bien ; c'est infesté de leurs parasites. Tranchons dans le vif.

( // prend une plume et biffe çà et là. De temps en temps un mouvement d^épaules trahit ses impressions.)

Quand on pense qu'il faut compter avec ces gens^à ! Moi qui les connais si bien , qui sais au juste ce qu'ils valent 1 Parce qu'ils tiennent une plume, et Dieu sait comment! parce qu'ils barbouillent de noir les colonnes d'un journal I £h bien, oui, il le faut, c'est de rigueur : on risquerait trop à s*en passer : à tout instant on les aurait dans les jambes. D'ailleurs, pourquoi ces scrupules ? Il

ne s^agit pas de décerner des prix de vertu , bien loin de là. C'est un jour de liesse, et je veux que tout le monde en ait sa part^ je veux que le crédit mobilier laisse une date dans le pot au feu des écrivains. Oui, Messeigneurs, vous en aurez tous; oui, on donnera du ton à vos potages. Tous, absolument tous : les propriétaires , les actionnaires , les gérants responsables ou non, les hommes sérieux, les hommes de paille, les rédacteurs du haut et du bas, les découpeurs de faits, les coureurs de nouvelles, les traducteurs, les sténographes, les metteurs en pages, les caissiers, les employés, les compositeurs, les plieuses, les porteurs, tous, jusqu'aux apprentis, sur qui retombent les soins les plus vulgaires de Tatelier. Allez-vous vous en donner, mes amis I allez-vous porter des toasts en l'honneur de votre bienfaiteur 1 Quelle noce ! il me semUe que j*y suis. Surtout n'y épargnez rien ; festinez, mangez, buvez, dansez même ; le crédit mobilier paiera les violons.

UN GARÇON DE BUREAU, entr'ouvrant la porte.

Monsieur, une estafette qui arrive.

LB CRÉDIT MOBILIER

Qu'elle attende ; les journaux avant tout. (// compulse de nouveau ses listes et les charge d^annotations.) Voyons, il y a là deux espèces bien distinctes : les aigrefins, les innocents. Aux innocents, que leur faut-il? Quelques actions au plus ; avec peu de chose on les jette dans Tivresse. C'est du fruit nouveau pour eux. Mais les aigrefins, on ne les mène pas ainsi. On ne leur octroie rien à ceux-là 9 ils exigent : ils n'attendent pas leur compte, ils font celui des gens. C'est tant, disentils, et le chifiFre est rond. (// touche un nom du doigt sur Vune de ses lisies.) Celui-ci, par exemple, quatre cents actions ; voilà un appétit robuste. Qu'j faire? Cet homme a un. pied dans la finance, un autre dans la presse, et s'alimente aux deux râteliers. Va pour les quatre cents actions ; il sait le métier, du moins, et ne les galvaudera pas. [Désignant un autre nom.) Celui-là deux cents actions ; prétention énorme en apparence ; eh bien ! j'estime que nous en sommes quittes à bon marché. C'est le sanglier du journalisme, et lorsqu'il joue du boutoir, c'est à coups redoublés. Quant aux

autres, les chiffres sont discrets : cent, soixante, cinquante y trente actions. Allons, voilà qui est bien ; la pudeur est de mise partout , elle est Tindice d'une belle âme. Point d'objection ; passons. ( // continue à couvrir les listes de notes confiden-tielies.) Au menu peuple maintenant : que de bouches à nourrir, et quelles bouches I Que la manne du crédit mobilier les remplisse et les apaise, au moins pour quelques mois. Et surtout n'oublions pas les plumes folâtres, les plumes de paon , l'art hérissé , l'art bien peigné, les hommes de la ligne, ' les hommes de la couleur, les austères et les déhanchés. Devant le crédit mobilier, les écoles s'effacent; il les confond dans ses aumônes et les couvre toutes de ses bienfaits. ( // compte. ) Deux, trois, quatre, cinq, six actions à chacun, qui plus, qui moins , une pluie d'or, une rosée de coupons. Vont-ils renforcer leur nourriture I Allons, voilà qui est fait et bien fait ; c'est du Mécène, du pur Mécène : je marche évidemment sur les traces de ce Romain.

( // sonne; des commis entrent, des garçons de bureau aussi. )

LE CREDIT MOBILIER^ à Utl COmtniS.

Voici des listes qui sont en état; vous suivrez exactement les indications marginales. {Le commis s'incline.) Surtout expédiez les titres promptetement, et, s*il le faut, mettez-vous plusieurs à la besogne. [Le commis sort. S adressant à un garçon de bureau.) Maintenant, faites entrer Testafette.

( Veslafette entre et remet au Crédit Mobilier un pli revêtu du sceau ministériel. Celui-ci le dé-cacheté et du premier coup d'œil en saisit le contenu ; il ne peut retenir un mouvement de joie.)

LE CRIÊDIT MOBILIER.

L'ampliation du décret I {Se tournant du côté de ses commis.) Messieurs , notre affaire est signée. Vive le crédit mobilier! Le voici, vous en aurez tous.

(Les commis répètent le cri avec un enthousiasme incroyable.)

M * LES DEUX GRËDITS.

Page 1