SCENE YI
LE CRÉDIT MOBILIER
i ( Un mois après. Le quart d'heure de Rabelais. Notre héros n*a plus tes mêmes airs de triomphe; il ne porte pas la tête si haut^ ne foule pas le tapis (Funpas sifler.)
Réussir! aujourd'hui, à quoi bon? Où est le mérite? Qui ne réussit pas? C'est seulement du plus au moins. Nous voici aux nues ; eh bien ! après ? Tant il est vrai que réussir n'est pas tout. Le lendemain de leur émission, nos titres s'élevaient à quatre fois leur valeur : qu'est-ce que cela prouve? Que nous avons garni nos caisses; mais après? Nous referions ce mouvement trois fois, quatre fois, cinq fois ; nous nagerions dans l'or, nous regorgerions de profits, qu'il faudrait encore et toujours répéter ce déplorable mot : Après ? C'est là qu'on nous attend, c'est le piège, c'est l'embûche.
( Il cède à un accès de dépit, se jette sur un divan, tire un cigare de son étui, l'allume et
cherche une inspiration dans la fumée qui s'en échappe; après une pause, il reprend) :
Tant de bruit et rien au bout I Quelques millions, c*est Trai ; ihais on s'y blase. Rien, e'est-àdire rien de grand, de monumental, rien de ce que j'étais en droit d'attendre. Voyez le bel honneur quand nous aurons réussi à monter une nouYelle maison de banque ! Comme s'il en manquait ! La noble tâche que de glaner çà et là quelques escomptes, d'émettre quelques bons, de faciliter quelques reports, d'avancer quelques sommes sur dépôts de titres ! Comme si c'était du nouveau ! Non^ je ne l'avais pas compris ainsi : j'ai l'âme plus haut placée. J'avais rêvé pour mon institution des destinées tout autres ; je l'avais mise sur un piédestal moins obscur. J'y liais l'avenir du globe, l'amélioration de la race humaine , l'extinction du paupérisme, et une foule d'autres questions inutiles à énumérer. Mais , surtout , j'y attachais la pensée d'une grande afifaire, d'une très-grande affaire. Laquelle? Peu importe; seulement, je la voulais très-grande ; plus grande elle eût été , mieux elle m'eût' convenu. L'approvisionnement de Paris, le
monopole des eaux de la Seine , la jonction du canal de rOurcq à la mer par une voie fluviale accessible aux plus gros navires, des projets gigantesques, dignes du gouvernement, dignes de moi ; voilà ce que j'avais arrangé dans ma tète. C'était travailler pour la postérité, subjuguer l'estime de vingt générations, marcher vers cette popularité qui se manifeste par des statues. Et rien ne vient 1 et j'en suis encore à chercher ! Oh 1 une affaire 1 une affaire 1 J'en rêve la nuit, j'y songe le jour, j*y épuise mes facultés d'être sensible et pensant. Qui donc m'indiquera une bonne , une excellente affaire ? Il y a là trente millions qui attendent, il y en aura soixante, s'il le faut» et nous les multiplierons par les ressources du crédit. Un si bel instrument et pas de quoi l'exercer! Tant de moyens d'agir et pas de but ! Non, cette situation ne peut durer ; je la trancherai, si elle ne se dénoue pas. (// sonne; un laquais entre.) Ma voiture.
LE LAOUAIS.
Elle est en bas. Monsieur.
LE CRÉDIT MOBILIER
Mes gants ! ma canne ! mon chapeau I
PREMIER TABLEAU. «i^