L*AMI
Moi, vous apprendre quelque chose? à vous?
Vous voulez rire?
LB CRlfDIT FONCIER,
Et pourquoi pas? Ne serait-ce que les propos des médisants ? Tout le monde les recueille avant nous; et pourtant j'ai un grand intérêt à les savoir : mon conseil est si austère ! ( Lui caressant le genou avec la main.) Voyons, mon ami , que dit-on de nous? soyez franc I
l'ami.
Ehieh!
Gomment, eb! eh! J'ai donc touché juste; on nous censure» n'est-ce pas ?
l'ahi* Qui ne censure-t-on pas ? c'est le lot commun.
le CRÉDIT FONCIER.
Mais encore sur quoi? à quel propos? pour quels faits ? Ya-t-on jusqu'à contester notre succès?
l'ami.
Succès de bourse, nont On trouve même qu'il ?a trop haut, et que vous devriez y mettre ordre.
LE CRÉDIT FONCIER
Trop de succès? le reproche est original 1 J'en
ferai part à mon conseil ; son austérité en sera désarmée. Âhl trop de succès! vraiment?
l'ami.
Oui 9 et l'on insiste. Comment , dit-t-on « eux aussi ? eux du Crédit Foncier ? qui l'eût cru de gens si graves ? ne pouvaient-ils pas laisser de semblables moyens aux sociétés en l'air, sans objet comme sans racines? Pourquoi y recourir? pourquoi s'y prêter? Il y avait là un but sérieux et qu'il fallai't poursuivre sérieusement; une expérience chanceuse, peut-être, mais curieuse assurément. Étaitce le cas d'y mêler des questions de jeu, de primes, d'écarts, de reports, enfin tout l'attirail des spéculations purement aléatoires? N'eût-il pas été plus sage d'en faire une opération décente, modeste, ennemie de tout bruit prématuré « attendant son jour et ne voulant être jugée que sur preuves ! Voilà les propos que l'on tient.
LE CRÉDIT FONCIER
Propos d'envieux I Est-ce noire faute si l'opiDion nous porte ?
L'âUI. y
L'opinion? quelle opinion? celle de la Bourse?
DEUXISME TABLEAU. 95
X On prétend que vous la faites et il est naturel qu'elle soit à vous. Oft se formerait-elle d'ailleurs, si ce n'est sous vos yeux et par vos soins? Nulle autre part on n'en trouverait les éléments. A peine êtes-vous organisés à Paris et tout est à créer pour la province. Point d'exercice complet, point de compte annuel, rien qui puisse fixer l'esprit sur la valeur réelle de vos titres et les chances de vos opérations. Savez-vous seulement comment se comportera votre énorme machine? Savez-vous combien d'annuités seront régulièrement acquittées, combien vous reviendront à remboursement et jusqu'à quel point l'expropriation^ cette compagne de l'hypothèque, grèvera votre gestion d'embarras imprévus et d'inévitables ennuis? Sur tout cela, vous n'avez guère que des présomptions. Et au milieu de résultats si incertains, quand l'entreprise est encore à l'état d'ébauche , les actions s'élèvent à près du double de leur prix nominal. Je vous le répète, c'est aller trop vite.
LE CRÉDIT FONCIER
Qu'est-ce que cela prouve? qu'on augure bien de l'afiSadre, qu'on y entrevoit de grands profits.
l'ami.
Ne pariei pas si haut; ?oilà un mot compromettant,
LB GIliDIT FORGIBII.
Quel mot ?
l'amu
Celui de profit ; il serait» aisé de le retoamer contre vous.
LB CREDIT FOIICIBR.
Bah ! c'est pourtant un mot qui sonne bien à Toreille.
l'aui.
Écoutez : vous n*étes pas , à tout prendre , une société comme une autre, ne relevant que d'ellemême et maîtresse de ses mouvements. Vous avez été comblés de faveurs et ces faveurs sont autant de chaînes. (La physionomie du Crédit Foncier se rembrunit de nouveau. ) Vous avez obtenu un privilège à peu près général et le droit d'hypothéquer d'une certaine façon les neilf dixièmes de la France. Vous avez en outre obtenu des subsides en argent, les dix miUions que vous savez.
DIUXliMI TABLEAU. 97
LB CREDIT FONCIBR,
{Avee mélaneolie.) A qui le dites-yous ?
l'a MU
Eh bien ! n'ayez-vous pas peur qu'un jour ou Tautre le commissaire du gouyernement , chargé de yous suryeiller, ne yienne yous dire : a Messieurs, ce qu*a fait l'État, il l'a fait non pour yos actionnaires, mais pour les gens qui ont recours à yos seryices. Il n'a pas youlu garnir les poches de ceux qui spéculent sur yos titres, mais bien procurer aux propriétaires d'immeubles de l'argent à un intérêt très-réduit. Voici pourtant que yos actions montent à yue d'oeil; que faut-il en penser? De deux choses l'une : ou cette hausse repose sur une illusion, et alors c'est égarer le public; ou elle est fondée, et alors le but de l'État est manqué, yos conditions de prêt sont encore trop lourdes. Il faut les réduire de tout le proBt que yous faites en excès.)»
LB CREDIT FONCIER
Vraiment? on nous dirait cela. Ce serait un singulier langage et une prétention qui ne le serait pas moins. Ahl çà, yoyons, est-ce sérieux? Point de hausse, de grande hausse dans les actions.
Mais, à ce compte, y aurait-il une affaire possible? Et les millions qu'il nous faut? et les versements? Allez , mon cher, c*est déjà assez dur en Tétat des choses ? L'argent n'est pas commode à mener : que les malveillants essaient.
l'ami.
Que voulez-vous ? C'est le destin des grandes créations que d'être enviées et dénigrées. Il y en a qui vous ajournent à cinq ans ; il y en a qui doutent qu'une institution de crédit puisse se fonder sur des rentrées précaires; il y en a qui prétendent que vous n'aurez pas la Qeur des placements, d'autres qui se demandent comment, dans un appareil aussi vaste , vous saurez vous garantir des rouages défectueux. EnGn, c'est un feu roulant de critiques, d'objections, de pronostics : qu'y faire ? marcher; c'est une réponse d'un caractère antique et digne de vous.
LE CRÉDIT vo^ciEK^ fièrement.
Nous le ferons, mon cher, nous le ferons.
l'ahi, se levant.
Et pardonnez-moi si je me suis ouvert si franchement ', c'est que vous l'avez voulu. ( Son chapeau
à la main et près de partir.) Hon Dieu, un dernier conseil et prenez-le en bonne part. Modérez vos agents ; qu'ils ne mettent plus le feu à vos titres ; c*est un ami, un véritable ami qui vous parle, croyez-le. Et là-dessus, adieu.
LE CRÉDIT FONCIER, fe raccompagnant.
Adieu. {Poignées de mains; t ami sort,)