LE ROI DES 6ÂISSIERS
(// parait au sommet du perron^ comme la statue du Commandeur y le geste fier ^ Vair impassible^ en homme accoutumé à faire la loi. On sent le maître et non le parvenu. Les deux Crédits essaient de soutenir son regard; mais il y éclate tant de millions qu'ils en éprouvent des éblouissements. Un peu confus ^ ils se dérobent par une des portes d'entrée : le Roi des Baissiers les accompagne d'un geste passablement dédaigneux.)
Liguez-vous, mirmidons, enflez-yous pour paraître plus gros, peu importe; vous n'échapperez pas è votre destin. Ah I vous voulez arriver à la taille des demi-dieux, marcher sur le même plan, mener le même bruit, assembler on dissiper les mômes nuées. Eh bien! essayez : je suis prêt. Vous verrez ce qu'il en coûte de faire monter la moutarde au nez d'un homme tel que moi.
{Coup de tonnerre de Bourse, La toile tombe.)
LBB FAVORIS DV DBBTIM
n y a eu un moment, et c'est encore bien près de nous, où Ton eût dit que toute la population française allait s'enrichir, se créer des rentes et s'élever par la fortune aux honneurs de l'oisiveté. La recette était des plus simples ; il ne s'agissait que d'acheter, acheter toujours, sans trêve ni merci. Un automate eût pu le faire, et rien de plus clair que le résultat. On avait un titre pour mille francs aujourd'hui, je suppose : le lendemain il valait onze cents francs» douze cents francs le jour d'après, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eût doublé de prix. Au début, on n'avait qu'un gousset de garni ; en moins d'un clin d'œil l'autre l'était : l'art de la magie ne connaît rien de mieux.
On conçoit qu'une semblable manière d'acqué-
rir ait jeté on grand trouble et exercé de profonds ravages dans YSme des portiers. Aucune classe ne reçoit à un plus haut degré Timpression des événements. Malheureusement ils s'y sont pris trop tard. A peine en cite-t-on cinq ou six qui, mieux avisés ou plus heureux, ont opéré à temps et acheté aux BatignoUes ou aux Thèmes des propriétés charmantes, dont on leur tire le cordon à eux qui l'ont tant tiré. Les autres ont manqué l'occasion ou n'en ont profité que d'une manière incomplète ; les plus maladroits se sont jetés dans la mêlée lorsqu'il n'y avait plus que des blessures à recevoir. C'est une revanche à prendre.
Dans la banlieue il y a eu quelques veines heureuses pour les marchands de vins en exercice et les blanchisseurs retirés. L'épicerie a, dit-on, frappé juste, la mercerie moins ; mais où l'effet a été le plus violent, c'est dans le sein de la bourgeoisie. Il serait difficile de raconter toutes les scènes auxquelles ont donné lieu, dans ces ménages ordinairement si serrés, les surprises inattendues de la fortune. A de certains signes , aucun œil humain n'eût pu s'y tromper. Changeait-on le meuble du
m LES FAVORIS DU DSSTIlf.
salon? couvrait-on les parquets de tapis? madame donnait-elle un thé, prenait-elle une voiture de remise, achetait-elle un chapeau ou une robe dans les magasins en renom ? allait-on au bal, avait-on loge au fliéâtre? Monsieur se coiffaitJl d'un chapeau neuf ou commandait-îl un paletot noisette? On pouvait dire sans hésiter et en toute ^connais* sance de cause : la Bourse a passé par là.
Voyons plus haut maintenant, abordons les hommes en relief , ceux que la voix publique a désignés comme les favoris du destin et les héros de cette course à la hausse. Il se peut qu'au milieu de fluctuations plus récentes, il y ait eu à décompter pour eux, et je ne jurerais pas qu'une portion de leurs profits ne soit restée sur ce champ de bataille ; mais je prends les choses avant le moment du déclin et à Tapogée de la réussite. Les voici tous ; saluons les plus célèbres, les gentilshommes de la spéculation, ceux qui comptent dans la politique ou dans la finance I Hais pour un nom connu que de noms obscurs I Que de nouveaux astres dans le monde des millionnaires? D'où sortent-ils? de bureaux de publicité ou de revues mensuelles , des
derniers recoins de industrie ou de la banque. Et qu*ont fait ces gens-là pour monter si haut? Ils ont osé.
Il en est un surtout dont j'éprouve le besoin de dire quelques mots et de tracer l'esquisse. C'est un mortel né sous une étoile heureuse et qui n'a qu'une passion dominante, celle d'acheter indéjQniment. Il achète tout ce qui se présente; il s'achèterait lui*méme si la vente d'un blanc était tolérée en pays chrétien. A part cet excès il a commis tous les autres, comme on va le voir.
Parti de sa province avec un bagage fort léger, il arriva à Paris, il y a quelques années de cela, n'ayant pour se défendre contre les atteintes du besoin que le goût impérieux sur lequel s'est élevée sa fortune. Il acheta dès le premier jour; il acheta ce qu'on voulut bien lui céder, et ce n'était pas grand'chose : ses capitaux ne lui permettaient point d'écart. Seulement il y gagna de s'entretenir la main et d'alimenter son penchant. Depuis lors il ne fit qu'acheter de plus en plus, achetant quoi que ce soit, pourvu qu'il achetât. Cette passion est de celles que rien n'assouvit et qui s'excitent au lieu
i2i LES FAVORIS DU DESTIN.
de s'apaiser par un fréquent exercice. Témoin les brocanteurs.
Inutile de dire sur quels objets se porta d'abord cette soif d'acheter; Tintérèt réel ne commence que lorsqu'elle trouva enfin un théâtre et des éléments sérieux. Ce fat au moment où les chemins de fer remplirent la Bourse de leurs coupons. Notre héros en acheta, la chose va de soi, il en acheta tant qu'il le put, on devait s'y attendre. Mais là encore il rencontra une limite, et il fallut s'arrêter. Alors que fit-il ? Ne pouvant en acheter, il offrit d'en prendre en pension. L'idée était neuve, elle eut du succès ; il lui en arriva de toutes parts. Il était hs craindre que ces chemins, mis au régime commun, ne fissent mauvais ménage et que les médiocres n'endommageassent les bons . Notrehéros y pourvut, les apprivoisa, les nourrit de dividendes et parvint à les faire vivre dans la même caisse, en parfait accord. Dès ce moment le problème était résolu; il ne restait plus qu'à en tirer tout le parti possible. Ce fut fait, et il y eut plus d'un million au bout.
Ainsi cette idée fixe d'acheter avait abouti à un
succès : ce succès ne fit que s'accrottre. Plus il achetait, plus notre héros désirait acheter. Il toucha à tout ce qui parut, en prit plus ou moins, se gorgea de valeurs , se bourra de titres , accepta sans regarder, tant et si bien que lorsque la hausse survint, elle le souleva tiinsi pourvu et le porta en plein courant de bénéfices.
Ce fut alors que sa manie se montra sous un jour nouveau et inattendu ; il se mit à acheter des journaux. Déjà il en avait un d'un caractère spécial ; c'était bien assez pour charmer les loisirs d'un homme ; il désira mieux , il en voulut avoir qui parlassent au public tout entier et fussent universels, politiques et littéraires, conformément à leur titre. Notre héros avait entendu dire quun journal est & la fois une arme et un talisman, une arme pour contenir les uns, un talisman pour fasciner les autres, et qu'habilement conduit, il rend des services variés et qui ne sont pas tous honorifiques. C'en fut assez pour le décider. Il entra dans cette voie pleine d'embûches et d'avertissements.
Il acheta donc un journal, un grand journal, ce qui lui donna l'idée et le goât d'en acheter un se-
cond. Celui-ci était un routier, qui avait battu tous les buissons de l'opinion et blanchi sous des harnais bien divers : pour expier les péchés de son jeune ftge, en vieillissant» il s'était fait capucin et brûlait chaque jour ses faux dieux d'autrefois , les pieds nus , le cierge au poing et la corde au cou. Jamais spectacle plus salutaire n'émut le cœur du juste et ne troubla celui du mécréant. C'est à de pareils tjaits que se reconnaît le doigt d'en-haut ; seul il a le don de toucher de telles flmes.
Toujours est-il que notre héros , en veine d'acheter, voulut, coûte que coûte, acheter ce patriarche des journaux, ce vieux pécheur que venait de visiter la grâce et qui s'administrait des coups de discipline si exemplairement. La négociation était délicate et offrait plus d'un écueil. Le journal en question appartenait alors à un Monsieur qui s'y trouvait bien , s'y carrait, y roucoulait quelques articles de loin en loin , s'y donnait des airs profonds et y faisait beaucoup de poussière. Or il s'agissait de mettre le prix à tout cela : c'était fort cher. Quand on en vint aux premiers chiffres , un cri de surprise échappa à l'intrépide acquéreur ; il
LES FAVOmS DU DESTIN. 127
se sentit fléchir, se voila le front et ne voulut plus en entendre parler. Hais bientôt la vocation reprit le dessus : on eût dit qu'une voix d'en-haut lui criait : Achète I achète 1
Il se remit donc en ligne, et un rendez-vous fut pris ; les deux parties devaient s'y trouver en présence. On a des entrevues célèbres , celle de Tile des Faisans, celle de Tilsitt : aucune ne valut celle-là ; il faudrait une plume d'ambassade pour en célébrer dignement les beautés. En quête des meilleurs arguments, et comprenant l'éloquence à la manière de Quintilien , Facquérenr avait bourré de billets de banque toutes les poches de ses habits ; le vendeur se contentait de porter haut sa cravate et de s'y rengorger avec la grâce d'un gentilhomme accompli. Sa partie avait mis chapeau bas, lui resta couvert; il fixait ainsi les' degrés d'importance et la différence des conditions. Il resta couvert comme un souverain devant sa cour, comme il avait coutume d'être devant ses rédacteurs et ses commensaux. C'est un genre à lui : qui n*a le sien ?
Peut^étre, en pénétrant dans son âme, y eût-on
las LES FAVORIS DU DESTIN.
entrevu le germe d*on mal secret et la caase de ce dédain des bienséances. Dans une heure, dans vingt minutes peut-être, il allait déposer ce sceptre, si bien placé dans sa main et dont il s*était si agréablement servi, abandonner cette œuvre d*industrie et d'art où son âme et ses fonds étaient enchaînés, quitter cet établissement où il avait fait tant de poussière, et quelle poussière! Affligeante abdication ! Sacrifice douloureux 1 Lorsque Charles-Quint se résolut à descendre, il était du moins au sommet des grandeurs; mais, lui en occupait tout au plus les premiers échelons ; il lui restait encore tant de bruit à faire et de poussière à soulever! Et il fallait renoncer à tout cela, et, après avoir marché presque l'égal d'un gouvernement, il fallait se résigner à n'en plus être que le modeste serviteur. Quelle déchéance 1
Voilà les regrets, les ambitions, les peines mystérieuses auxquelles il s'agissait d'offrir un dédommagement suffisant. Certes, pour qu'une semblable affaire se conclût , il fallait un homme bien déterminé à acheter en face de ce possesseur si peu résolu à vendre. Cet homme était là ; la na-
ture l'avait créé tel , mais l'art y avait ajouté ses perfectionnements. A aucun prix, sous aucun prétexte, il n'eût lâché la proie qu'il avait convoitée. Ses instincts Tenlrainaient» Qu'importait la somme? Une fois nanti , il la retrouverait et au delà : lui qui avait accoutumé tant de chemins de fer à la vie en commun, il dresserait bien trois journaux à ce régime. Au besoin, il les mettrait en coupons, battrait monnaie avec et en resterait le maitre, après les avoir pour ainsi dire aliénés. Ainsi calculait ce prudent esprit en face de cet autre esprit mélancolique. Chacun d'eux suivait sa pente ; l'enchère s'ouvrit.
Elle n'eut pas de longs incidents ; dès son premier chiffre, le Vendeur fut pris au mot :
— Tant pour le journal, dit-il.
— C'est fait, répondit l'acquéreur.
— Au comptant, reprit le vendeur.
— Voici, conclut l'acquéreur en tirant de ses poches des réponses irrésistibles.
il y eut chez le vendeur un moment d'hésitation et d'angoisse : peut-être craignit-il un piège, ou plutôt éprouva-t-il une surprise mêlée de regret.
Au moment de se dessaisir, la grandeur du sacrifice lui revenait à l'esprit, et il en ressentait un de ces ébranlements qui atteignent les plus fortes âmes. Il ne pouvait croire que tout fût fini, qu'il eût, sur un mot, jeté au vent ses rêves d*honneurs et de puissance ; quil fût redevenu un simple mortel de demi-dieu qu'il était ; qu'il eût renoncé à jamais, et de gaieté de cœur, aux hommages qui entourent le maître d'un journal. Dans sa détresse, il chercha où se reprendre, où se rattacher ; il essaya de retenir d'une main ce qu'il donnait de l'autre :
— Et moi? dit-il.
C'était rouvrir l'enchère et remettre tout en question. La traite remplaçait le marché; après le journal, il fallait acheter l'homme. Tout autre que l'imperturbable acquéreur eût hésité ; lui s'en garda bien. Il devina les combats de cet esprit à la fois intéressé et superbe ; il sentit que l'amour de la gloriole allait l'emporter sur l'amour de l'argent, et que, sur le plus léger prétexte, l'affaire lui échapperait : il alla droit au but.
— Combien? dit- il.
Le mot était simple et d'un goût antique ;^il fer-
mait les issues et traçait un cercle dont on ne pouvait plus sortir. Bon gré, mal gré, il fallut y rester et répondre catégoriquement. Tâche délicate et bien faite pour alarmer la pudeur ! Il s'agissait de s'évaluer soi-même, de mettre un prix aux facultés positives, aux facultés négatives, à la retraite et à l'abstention , enfin à une masse de titres politiques ; littéraires et universels , comme dit celui du journal. Un vendeur vulgaire se fût montré discret, eût visé bas; le nôtre visa haut, très-haut.
— Tant, dit-il.
— Les voici , répliqua l'acquéreur, sans daigner discuter. Signons.
II signa alors, comment s'y refuser? La tête égarée et la mort dans l'âme, il signa son acte d'abdication avec une plume qui doit figurer un jotr dans le Musée des souverains. Et tout cela pour un peu d'or, c'est-à-dire beaucoup d'or. infirmité humaine !
Depuis ce fatal moment, ce n'est plus le même homme ; il penche vers la terre comme le saule et gémit comme le passereau à qui un enfant barbare vient d'enlever ses petits ; encore quelques accès, et
13i LES FAVORIS DU DESTIN.
il Ggarera, avec René et Obermanny dans la famille des mélancoliques célèbres. L'un de ses regrets les plus vifs y c*est de n'avoir pas mis un prix à la poussière qu'il faisait. Assurément il peut faire encore de la poussière , mais ce ne sera plus la même poussière.
Quant au héros de l'affaire^ il a porté son succès sans émotion ni orgueil et l'a mis immédiatement en commandite. C'est sa manière à lui ; il ne voit dansJes choses que ce qu'elles ont de positif. D'ailleurs il est plus que jamais entiché d'acheter ; il achètera tout ce qui se présentera : le Pérou , le Grand-Mogol, Golconde,Ie temple de Jérusalem, la création entière. Si un jour Paris est à vendre, on ne répétera pas ce qu'un prince numide disait de Rome. Paris a un acheteur tout trouvé : qu'il dise son prix I
▼ IBJJZ HABITS, VIBOZ GALONS
J*aime l'habit noir et ne m'en cache pas ; il est simple , il est sévère , c'est Thabit du siècle. Aucun ne convient mieux à un peuple fou d'égalité , fou au point qu'il applaudit aux coupes réglées exercées sur le mérite. L'habit noir, c'est vous , c'est moi 9 c'est tout le monde ; Thabit noir sied au plus humble comme au plus fier, il couvre avec une convenance égale les épaules du gentilhomme et celles du parvenu. •
Assurément l'habit de marquis avait sa raison d'être lorsqu'il existait des marquis. L'idée d'un marquis ne se séparait pas du costume français, de l'épée en broche, des talons rouges , du chapeau monté et de la coiffure à l'oiseau royal. On n'eût pas imaginé un marquis sous une autre apparence
que celle-là ; il était de rigueur que la mise fût assortie à rindividu, qu'elle fût pimpante, fanfaronne^ impertinente comme lui. Il y avait harmonie complète entre ces deux objets : le marquis et Fenveloppe du marquis.
Mais où sont les marquis aujourd'hui , et si le marquis a disparu , à quoi bon Thabit? J'ai bien ouï parler çà et là de quelques marquisats de fraîche date , les uns éclos , les autres à éclore , le marquis du calicot, le marquis de la porcelaine opaque, bien dignes de Ggurer tous deux à côté du chevalier de la betterave et du vicomte de l'organdie. Mais quelque estime que je professe pour les produits sortis des manufactures de ces messieurs , et tout en rendant justice aux madapolams de Tuu et aux soupières de l'autre, il m'est impossible de voir en eux les équivalents des gentilshommes d'autrefois , tels que la tradition nous les peint et que la pensée nous les retrace , charmants , sautillants, poudrés à frimas, adorables de fatuité, portant leur brette avec autant de grâce que leur nom, vifs sur le point d'honneur et prompts à dégainer, faisant la roue à l'OEil-de-Bœuf ou rossant le guet
quand ils étaient ivres » enûn complets dans leur genre et surtout parfaitement à Taise dans les entournures de leurs habits. Non, on aura beau faire, de ces marquis-là il n'en existe plus ; la race en est éteinte, et toutes les contrefaçons du monde ne la feront pas revenir.
C'est sous les armes que le vrai marquis se manifestait. Il avait une manière à lui de jeter son chapeau sous son bras et de le saisir au vol pour ainsi dire, de se barbouiller le nez de tabac et de secouer les dentelles de son jabot, de pirouetter sur ses talons et de se caresser le gras des jambes, de jouer avec ses breloques d'acier ou de plonger les mains dans les goussets de sa culotte, tout cela sans gène, sans effort, avec harmonie, avec abandon : rien n'y semblait équivoque ni emprunté. »
Que le faux marquis est loin de là I Comme il parait ennuyé de ses vêtements , inquiet de ses gestes, gauche dans ses allures I II ne sait ni quelle pose prendre, ni quel maintien garder; il ne sait ni marcher, ni rester en place, ni porter la tête, ni loger ses mains : entre son costume et lui point d'ac^ cord ; tout y est disparate. Entre-t-il dans un sa-
Ion ? son passage sera signalé par des accidents sans nombre et des ravages sans fin. Ses talons iront marquer leur empreinte sur des souliers de satin , les cornes de son chapeau sillonneront des joues fraîches et roses, son épée en broche saccagera les malines et les valenciennes, pratiquera d'abominables trouées dans les points d'Angleterre et d*Âlençon , se livrera , en un mot , à une extermination générale des dentelles et jonchera le sol de leurs débris.
Aussi quels cris, quelles plaintes, quelles révoltes lorsque le faux marquis passe! Que de regards courroucés ! Que de bouches unies pour le mau^ direl Et encore y met-on de la discrétion. Il existe dans le Code civil un article qui oblige l'auteur d*un dommage à en indemniser la victime. D'un autre côté, personne n'ignore ce proverbe, fruit heureux de la sagesse des nations, qui dit que lorsqu'on brise les verres, on doit les payer. Voilà des textes dont il serait facile de se prévaloir contre le faux marquis et ses dévastations. A la fin de chaque soirée, il recevrait des mains d'un huissier la note de ses frais. Qui le sait? Peut-être cette
leçon suffirait-elle pour le guérir? Peut-être trouverait-il , à ce prix, le port de son costume un peu trop cher et serait-il forcé de reconnaître que ses moyens nç lui permettent pas d'en multiplier les exhibitions.
J*ai entendu quelquefois parler du respect qui s'attache au costume, des airs majestueux qu'il donne, de la dignité qui y est inhérente et de l'effet merveilleux qu'il produit sur les populations. J'avoue qu'à l'observation rien de semblable ne m'a frappé; il m*a semblé, au contraire, que la valeur d'un homme ne gagne rien à ces travestissements. C'est que rien n'impose que ce qui sied, et rien ne sied que ce qu'on a Thabitude de porter. Entre le corps et ses ajustements se créent, à la longue, une affinité, une relation qui les identifient, pour ainsi dire. L'uniforme couvre habituellement l'homme d'épée ; aussi n'est-il pas sans raideur sous le costume civil. Qui ignore les railleries dont on poursuit le bourgeois endimanché , et qui ne distinguerait un ecclésiastique en habit de ville et en chapeau rond ? 11 en est de même d'un personnage officiel lorsque, par occasion seulement et
dans un jour d'apparat, il ceint la flamberge et met ses broderies au jour. C'est un homme nouveau : dans sa maison personne ne le reconnaît, ni sa femme , ni ses gens ; lui-même s*y trompe : volontiers il se prendrait pour un autre. Fait-il un geste, il est faux ; un mouvement, il est gauche; il trébuche, il est tout d'une pièce sous un collet qui rétreint. Rien de tout cela ne le flatte ni Vembellit. Comment veut-on que sa dignité s'en accroisse? qu'il y gagne en influence, en ascendant, en majesté? Un homme n'est point imposant ainsi ; c'est encore de la chance quand il n'est que singulier.
N'a-t-on pas entrepris de remettre en honneur la culotte courte, où nos pères déployaient tant d'avantages personnels? Exhumation téméraire et déjà expiée ! J'ai assisté aux derniers jours de la culotte courte et ils n'étaient pas brillants ; le vide s'y montrait déjà. Que l'on persiste, et on pourra voir jusqu'où nous sommes descendus. Déjà bien des signes de décadence pèsent sur ce malheureux temps : celui-ci ne sera pas le moins significatif. C'est à la jambe que l'on reconnaîtra à quel point nous sommes dégénérés. Hélas I le peu qui s'en
est montré suffit pour donner la mesure de ce qui se cache. Gomment en serait-il autrement? Autrefois la jambe était un produit naturel, vivant à Tair libre, et y acquérant ces proportions académiques et ces contours vigoureux dont les anciens tableaux nous offrent des échantillons si distingués. C'est là qu'il faut en revenir, lorsqu'on veut apprécier ce qu'est la jambe humaine et de quoi elle est susceptible, sous un régime favorable à ses développements. La vie y aboade, la grflce y éclate. Mais aujourd'hui est-il de son essence d'arriver à rien de pareil, à rien qui en approche? Les résultats pourraient-ils être les mêmes, lorsque les conditions ont si visiblement changé? Soyons justes. De quelle façon traitons-nous la jambe , jadis l'objet de tant de soins et d'égards? C'est pitié d'y songer. Avilie, emprisonnée, étrangère an monde extérieur, elle a été réduite au rôle le plus obscur, et privée de ce qui rend les espèces robustes, les caresses de la brise et la lumière du soleil. Aussi, comme elle s'est vengée I Quels affronts elle inflige à notre génération ! A quels humilîairts stratagèmes elle assujétit ceux qui essaient
de se prévaloir de ses avantages, la ouate, le coton, la bourre, tout ce qui supplée aux formes absentes et n'en fait que mieux ressortir le prix ! Non, assez de ces expériences, assez de ces déguisements; laissons la culotte où elle doit rester, dans le domaine de la tradition, et que le pantalon couvre les témoignages de notre dégénérescence I Il eût été de bon goût que Fhomme fût demeuré seul dans cette excursion téméraire vers le passé ; malheureusement la femme y a trempé et avec un mécompte égal . Comme nous avonsde faux marquis , nous avons de fausses duchesses. Les vraies duchesses, on sait ce qu'elles furent et comment elle8 vivaient, avec quel goût elles portaient leurs toilettes et leurs débauches ! Ainsi en fut-il des Longueville et des Montbazon, celle-ci jetant de Rancé dans un cloître, celle-là le grand Condé dans la Fronde, où elle eut sa place et son rang. Voilà des duchesses et qui avaient le droit d'en arborer les attributs. Les noms y étaient, les grands airs , le geste, la marche , l'accent, le visage, tout enfin ; pas un trait, pas un détail qui , chez elles, ne dénonçât Torigine : elles étaient duchesses, même
VIEUX HABITS, VIEUX GALONS. lii
dans Tabandon, même quand elles l'oubliaient. C'était dans le sang, dans la vie même ; elles devaient Tètre jusqu'au bout.
Mais, de bonne foi, nous reste-t-il quelque chose de pareil? Où sont les noms de souche royale ? Où sont les airs de race, le port, le langage, inséparables des honneurs du tabouret? S'il e^iiste encore des Longue ville et des Montbazon, qu'elles sortent de la foule et qu'on les voiel S'il n*en existe plus, et c'est à croire, pourquoi essayer de les parodier? Pourquoi des robes à la duchesse , s'il n'y a plus de duchesses? De ce qu'on aura commandé à Lyon des brocarts imités du xviir siècle, de ce qu'on aura une robe copiée sur un modèle de Watteau, avec une agrafe en diamants ou un nœud de dentelles, et laissant voir la naissance de la jupe, comme au beau temps de madame de Pompadour, s*ensuîvra-t-il que l'on sera davantage duchesse pour cela ? Croira-t*on avoir conquis un blason à si peu de frais et fait oublier les véritables armes de la famille , une aune de marchand , un rabat de procureur, une houe de paysan, un métier de manufacturier, les armes du travail , si dignes d*es-
Ua VIEUX HABITS, VIEUX GALONS.
time et si honorables pour qui n*en rougit pas? Je conclus : plus de fausse duchesse , pins de faux marquis ; soyons de notre temps. Que chacun porte ce qu'il sait porter, c'est un vœu bien humble et l'on en peut croire un homme qui, en sa qualité de membre de l'Institut, est assujéti aux servitudes du costume et se trouve fort emprunté et fort mal à l'aise quand il est obligé de le revêtir.
QVmtqVMB VAKiiVéS DE BOVDBURS
Il y a des gens qui boudent, et je le conçois : ou bouderait à moins. Ce <pie je voudrais, c'est qu^on y allât de franc jeu et <pi*on ne rit pas d'un œil tout en ayant l'air de pleurer de l'autre. Me trooiperais-je en ceci? Serais-je le jouet d'une illusion? Je ne sais ; mais il me semble que cette situation est celle de beaucoup de personnes qui luttent de leur mieux pour en sortir et s'efforcent , avec un héroïsme romain , de cacher leur joie et de montrer leurs larmes.
Écoutez-les ; fis sont à l'état de révolte peipétuelle et d'indignation permanente ; ils ne suppor-tent rien de ce qu'ils voient, rien de ce qu'ils entendent, sans protester ni frémir ; ils ont dans le coBur des volcans qui sont à la veille de déborder,
lie QUELQUES VARIÉTÉS D$ BOUDEURS.
foule. La foule n'y a mis ni grimaces, ni apprêts, elle a joui du bénéfice des événements sans froncer le sourcil ni se voiler le visage , elle n'a pas tenu rigueur aux trésors qui lui arrivaient.
Qui n'a assisté è ce spectacle et qui ne s'en souvient ? Nous l'avons mieux vu que personne , nous dont on se délivrait comme d'un préjugé. Devant la fortune qui souriait , il y a eu en général peu de place pour le scrupule. Le porteur d'actions ou de couj)ons de rente les voyait fructifier dans ses mains d'une manière inespérée ; le spéculateur en tirait plus de parti encore en les multipliant par les manœuvres et les ressources du jeu ; le commer-* çanty dont les magasins étaient remplis, suivait d'un œil ému la hausse universelle des denrées ; l'armateur ne songeait pas, sans une joie secrète, aux excellents prix qu'allaient rencontrer ses cargaisons éparses sur les mers ; l'officier ministériel se réjouissait du renchérissement des offices, le marchand en détail de l'activité de la vente, les théâtres de l'accroissement des recettes, l'hôtelier de l'affluence des voyageurs ; enfin le propriétaire reprenait de grands airs, élevait ses prétentions, et
répétait un mot ancien et resté célèbre : « Dieu soit loué et mes boutiques aussi ! »
Voilà de quels sentiments cette foule était animée : elle ne boudait pas, à quoi bon? elle s'enrichissait ; c'était du temps mieux employé. D'ailleurs s'enrichir et bouder, est-ce compatible?
II est encore d'autres boudeurs que ceux auxquels je viens de faire allusion ; le genre est bien pourvu et les variétés abondent. La plus singulière est celle qui émarge et s'afflige , palpe et souifre , n'aborde les caisses du trésor que la larme à l'œil et en exhalant de longs soupirs. De cette variété-là, j'en ai beaucoup rencontré, et où ne s'en glisse-t-il pas? Les corps constitués eux-mêmes, si sages qu'ils soient, n'en sont point exempts : est-il tableau qui n'ait ses ombres ?
A ce sujet , qu'on me permette un court récit , sous la seule réserve qu'il sera confidentiel : que le secret en reste entre mes lecteurs et moi. Au conmiencement de Fhiver dernier, je traversais un matin le jardin des Tuileries; c'est mOn chemin ordinaire quand je vais au delà des ponts. L'air était doux, un peu chargé de brume ; la brise déta-
chait des marronniers les feuilles d*arriëre-saison et en jonchait le sol dans toute retendue des quinconces. Plus de ramiers au sommet des arbres dépouillés; ils avaient cédé la place aux corbeaux, que signalaient leurs croassements. Une teinte de deuil enveloppait les objets ; les troncs humides attristaient le regard ; les statues même semblaient frissonner et souffrir sous cette atmosphère nébuleuse. C'était une de ces journées joù la vie est moins douôe aux gens heureux et plus lourde à ceux qui en portent impatiemment le poids.
Je marchais d'un pas rapide, distrait, comme je le suis toujours, lorsque dans ce cadre déjà sombre j'aperçus, à deux pas de moi , une physionomie plus sombre encore et qui ne m'était point étrangère. En effet , j'y reconnus un de mes amis parlementaires, un personnage qui occupait, dans nos anciennes assemblées, un banc voisin du mien et qui , compris dans les combinaisons nouvelles, y avait obtenu un poste fort avantageux. Rien de surprenant à ceh. Il passait pour un esprit délié , judicieux 9 prompt aux accommodements, allant d'emblée au fond des choses et trop expérimenté pour
ne pas alléger sa marche du bagage gênant des illusions.
Il ^înt à moi et me tendit la main ; je répondis à sa politesse. En fait de vertu j'entends ne le céder à personne, mais je n'en prends pas des airs plus rognes pour cela. D-aillenrs eussé-je été en mauvaise disposition, que son aspect m'eût désarmé. Cet homme était affligeant à voir ; il respirait la douleur, et exhalait la mélancolie par tous les pores. II était plus triste que la saison , plus triste que la nature ; le ciel ne portait pas de nuages aussi épais que celui dont son front était chargé. Le vêtement même se ressentait de cet état de Tâme ; il avait je ne sais quoi de sombre et de fatal. C'est au point que l'examinant avec attention , je me pris à douter que ce fût le même homme.
Lui , pourtant , ne quittait pas ma main et la serrait d'une manière opiniâtre : on eût dit qu'il ne trouvait point d'autre issue aux sentiments dont il était assailli. EnOn la parole se fit jour :
— Eh bien , me dit-il en accompagnant ces mots du plus magnifique soupir qui soit jamais sorti d'une poitrine humaine.
— Eh bien , répondis-je avec l'accent d'un philosophe qui sait compatir aux orages du cœur ; qu*y a-t-il de nouveau ? que devenez-vous ?
Au lieu de satisfaire à des questions si précises, mon homme leva les mains au ciel et tira du fond de ses poumons un gémissement nouveau.
— Ouf! dit-il.
— Soit, repris- je ; soulagez-vous. Et puis?
— Ah 1 s'écria-t-il.
Les soupirs se succédaient en augmentant d'énergie , et les gestes étaient à Tunisson. Impossible de prolonger le spectacle d'une pareille douleur, en plein air surtout et devant témoins; il fallait brusquer les choses :
— Mais encore? lui dis-je.
— Ne m'en parlez pas ! répondit cet être affligé. -* Au contraire, parlons-en ^ et dégonflez-vous :
c'est salutaire.
— Oufl
— Encore?
— Si vous saviez 1 Ouf!
— Je ne demande pas mieux que de savoir; mais expliquez-vous alors !
— Ouf! ouf! ouf!
. J'eus beau faire , il me fut impossible de le tirer de là; il multipliait les gestes lamentables et les soupirs à faire tourner les moulins. L'histoire consacre le souvenir de quelques afflictions , celle de Niobé, celle de Rachel ; j'en avais une sous les yeux qui n'était pas moins vive pour être moins mémorable. Et nul moyen d'en pénétrer le motif; point d'abandon , point d'épanchement : on sait que les grandes peines sont muettes. J'insistai cependant » je voulus en avoir le cœur net ; mais au moment où je croyais le tenir, cet ami mélancolique m'échappa. Me reprenant les mains , il me les serra avec une ardeur nouvelle; puis, exhalant un dernier soupir de nature à renverser un homme moins d'aplomb que moi :
— Adieu , me dît-il.
Il me quitta sur ce mot , et s'éloigna d'un pas rapide, l'air ténébreux, l'habit en désordre, le chapeau enfoncé jusqu'à la naissance du front. Je le suivis de l'œil ; il se dirigeait du côté de la Seine. Le diraî-je? ce brusque départ, ces allures désespérées, ces gestes, ces gémissements, la route
15i QUELQUES VARIÉTÉS DE BOUDEURS.
choisie , peut-être aussi Tétat du ciel, le deuil de la nature et les tristesses de la saison , tout me frappa , et involontairement je m*élançai à sa poursuite.
— Pourvu que j'arrive à temps I me disais-je.
J'en fus pour mes appréhensions : mon homme traversa avec plus de tranquillité le pont des TullerieB , et je le vis s'engager dans la rue du Bac : il était sauvé. J'ai su depuis qu'au moment de notre rencontre il allait toucher ses émoluments du mois.
D'autres ne le prennent pas sur ce pied mélancolique ; ils préfèrent le genre irrité. Suivez-les ; ils ont l'éclair dans les yeux et la menace sur les lèvres; ils ne gémissent pas, ils foudroient. Parfois même ils en arrivent à des mots très-vifs :
— C'en est trop I — Ça ne peut pas marcher ainsi ! — Tête et sang ! — Mort de ma vie ! — Nous verrons bien ! — Ah ! mais oui I
Ce qui ne les empêche pas d'émarger, tous les trente jours, avec une régularité exemplaire.
Enfin il en est d'autres qui ne sont ni lugubres ni fulminants , et se tiennent à égale distance des deux excès. Ceux-ci vous entretiendront à Toreille
et le plus mystérieusement du monde de leurs espérances et de leurs regrets ; ils vous diront qu'ils sont toujours les mêmes, que leur âme n'a pas changé 9 qu'ils restent entiers, tout d'une pièce, solides comme Tairain, purs comme le diamant. Et quant aux billets de banque dont on les comble périodiquement, ils ajouteront que c'est du bout des doigts qu'ils y touchent et avec le plus profond dédain. Avant comme après, ils demeurent ce qulls sont : en douter, c'est leur faire injure.
Il va sans dire que tout ceci n'est que l'eiception : le gros n'y met point tant de finesses , et c'est plus loyal. Qu'avant de s'engager, on réfléchisse on hésite, on discute , rien de mieux ; mais une fois l'engagement pris , il n'y a plus a en agiter les termes , il faut le tenir. Où la faveur commence , la bouderie doit cesser : ces deux termes s'excluent. L'esprit du siècle le veut ainsi , et rien ne sert d'y désobéir. A tout prendre , ne vaudrait-il pas mieux se résigner? Dès que la grande noblesse s'en va et laisse un vide dans la sphère des devoirs , ne seraitce pas le cas de modifier sa vieille devise et de dire, en l'adaptant à nos mœurs : a Argent oblige?
ON BZAMBV Oa OOIISGIBNGB
Puisque me voici en train de médire, le moment est opportun pour médire un peu de moi.
Qu'on se rassure , ce ne sont pas mes Mémoires que j'entreprends : je ne commets pas de tels excès. Il me semble que le monde civilisé n*a aucun intérêt à savoir comment et où je naquis , quel sein m*allaita et quels passe-temps charmèrent ma première enfance. Pour se mettre ainsi en scène, il faut avoir joué nn bien grand rôle ou nourrir un bien grand orgueil ; il faut être duc et pair ou dame d*atours, ambassadeur ou valet de chambre. Quand on est ambassadeur, on raconte ce qu'on a fait; quand on est valet de chambre, on raconte ce qu'on a vu : ce sont les deux côtés de la même lu-
nette, celui qui grossit et celui qui rapetisse les objets. Hors delà, comment piquer la curiosité? Serait-ce avec des anecdotes et des diatribes de seconde main, quelques aventures de coulisse et quelques secrets d'alcôve, le tout entremêlé de prouesses de matamore et de politique à dormir debout? C'est un genre à l'essai; peut-être réussira-t-il : le public est si bizarre I
Par exemple, en supposant que la prétention m'en vint et que j'eusse à écrire mes Mémoires, il est une chose dont je me garderais comme d'une profanation. Si j'avais eu l'honneur d'approcher d'un roi au jour de sa puissance, et qu'il fût mort sur la terre d'exil , si j'avais reçu de lui un bienfait, même le plus léger, mangé son pain, ne fût-ce que pour un jour, vécu près de ses fils à titre de familier, accepté d'eux tantôt des faveurs, tantôt des largesses ; si j'avais la conscience chargée de pareilles obligations, il me semblerait odieux de trour bler cette cendre à peine refroidie , de calomnier un nom digne de mes respects, d'en faire un objet de risée et de haine, et de le livrer au public sous le plus grotesque travestissement.
Mais je n*écris pas mes Mémoires et si je parle de moi, c'est contre mes habitudes et à mon corps défendant. Rien n'honore et n'élève plus un écrivain que de s'effacer quand il est en présence du public. Malheureusement cette réserve n'est pas toujours permise, et j'en suis là. Il y a , de par le monde, tant de gens disposés à m'habiller de toutes pièces, que je leur dois au moins l'avance de quelques matériaux, puisqu'ils se chargent si généreusement de la façon.
Ce n'est point par goût que je fais de la satire; il m'importe qu'on le sache bien. Livré à lui-môme, mon esprit est moins caustique que bienveillant, et ceux qui me connaissent savent si j'apporte une humeur égale dans mes relations. Comment alors ai-je été entraîné vers les ardeurs et les chances de la lutte ? Par un seul motif : la haine du charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, la haine du faux, de l'outré, du convenu; la haine de ce qui vit d'artifice, la haine du bruit sans motif, des positions usurpées, des grandes prétentions et des grands airs. C'est là un sentiment impérieux , et en vain chercherais-je à le dominer : toujours il
reprend le dessus. Dès que j'aperçois , n'importe où, un piège tendu à la crédulité publique, une surprise exercée sur l'opinion , je suis tenté d'accourir. Il me semble que le devoir de ceux qui Yoient clair est de dessiller les yeux de ceux qu'on égare, et de proclamer la vérité hautement, même au prix de leur repos.
Et d'abord parlons des lettres : personne ne les tient plus en estime que moi. Je sais combien la carrière est ingrate, et de quels écueils elle est semée ; je sais à quels persévérants efforts sont condamnés ceux qui la suivent, et tout ce qu'il faut d'énergie pour s'y frayer un chemin. Le cœur y saigne plus d'une fois , et les plus fiers comme les plus humbles y ont leur part d'émotions. Une lutte ardente jusqu'à l'heure du succès, et après le succès ces retours obligés qui sont la condition de toutes les œuvres humaines : telle est la chance ; et comment ne pas s'intéresser à ceux qui l'affrontent sérieusement ? Mais à côté de ces athlètes courageux , il est des champions plus adroits qui savent faire violence à la fortune et la maîtriser au moyen d'ingénieuses combinaisons. Ceux-ci se décerneront des
éloges de lears propres mains; ceux-là auront une légion d*amis chargés de cet office, et enrôlés sous le drapeau de Fadmiration mutuelle; d'autres formeront des élèves, et les emploieront à dégrossir leurs travaux ; d'autres enfin mettront Timagination en entreprise, et défraieront cinq ou six publications à la fois. Quand les choses en sont là, comment ne pas s'énaouvoir ? Comment se taire ? Il ne s*agit plus alors des lettres dans Thonorable acception du mot, il s'agit d'une véritable industrie, et d'une industrie de mauvais aloi.
Même distinction pour les arts , même distinction pour la presse. Certes, le moment serait mal choisi pour dénigrer celle-ci ; elle a assez d'adversaires sur les bras ; loin de moi la pensée d'en grossir le nombre. Je l'ai raillée quand elle était debout, quand elle avait la voix haute, quand elle régnait : aujourd'hui cette raillerie même aurait besoin d'adoucissement. Et cependant n'y a-t-il pas dans la presse biep des réserves à faire ? Peut-op tout comprendre dans le même estime, tout mettre sur le même rang? A côté d'écrivains consciencieux n'y en a-t-il pas qiii le sont moins? N'existei-t-il pas
nue limite où le journal incline à la spéculation et où il s'inspire d'intérêts qui ne sont pas tous dignes de son appui ? C'est un doute que j'émets, une question que je pose. On m'a parfois accusé d'être hostile à la presse : le ciel me préserve d'ajouter un prétexte de plus à cette accusation.
Mais où je suis à Taise , où je trouve en moi une défiance profonde, active, invétérée, que je n'ai jamais cachée et ne cacherai jamais, c'est à propos de ce que l'on nomme les gehs d'affaires. Et qu'on sache d'abord dans quel sens je prends ce mot. Il ne s'agit point ici de ces hommes estimables à tant d'égards, qui contribuent à l'accroissement de la fortune du pays, négociants, armateurs, manufacturiers, commerçants en gros et en détail, banquiers, officiers ministériels, agriculteurs, et de tant d'autres encore, voués à des affaires sérieuses, profitables, qui répondent à des besoins réels et suivent un développement régulier sans recourir aux agitations de la Bourse ni aux stratagèmes du crédit. Les gens d'affaires pomvmoi, c'est une race à part, toute moderne, toute récente , qui se rattache à Law et à l'abbé Terray ,
embrasse toutes les spéculations et ne s'arrête à aucune, les crée, les pousse, les soutient jusqu'à ce qu'elles tombent entre des mains crédules et s'y affaissent faute d*appui. Ne leur demandez pas ce qu'ils pensent d'une entreprise , quelle en est la situation, ce qu'on en peut craindre ou espérer, c'est leur moindre souci ; pourvu qu'ils réalisent un bénéfice sur les titres , les prennent à propos et les cèdent à temps , le reste ne leur importe guère. Tout pour eux se réduit à ce feu d'artifice qui se tire chaque jour à la Bourse et dont ils connaissent le procédé. Seuls, de sang-froid, au milieu de ces éblouissements, ils opèrent en pleine connaissance de cause et à coup sûr pour ainsi dire.
Voilà les gens d'affaires auxquels je me suis souvent attaqué et qui ne s'en portent pas plus mal pour cela. Ce qui m'anime surtout contre eux, c'est le souvenir des désastres auxquels j'ai assisté. Je ne parle pas des victimes de détail, de jeunes gens entraînés dans le gouffre, de pères de famille y engageant les fonds de la communauté , je parle de ces grandes crises où le dommage s'est élevé à la hauteur d'une calamité publique. Dans les quinze
années qui viennent de s'écouler, il y en a eu trois de ce genre, et le souvenir m'en est resté en traits qui ne s'effaceront pas. Que vjt-on alors? et il n'est point inutile de le rappeler. On vit ces valeurs, naguère si courues , essuyer une dépréciation rapide , passer de main en main en s'amoindrissant, et rester bientôt à l'état de titre inerte et délaissé. Que de ruines s'ensuivirent I Que de sacrifices I Que d'onéreuses liquidations ! Tout cela est d'hier et on semble l'avoir oublié ; c'est ainsi que les Siciliens dansent sur les laves à peine refroidies qui viennent d'engloutir leurs moissons.
Fusse -je seul à m'élever contre cette imprévoyance, seul à dire que les gens d'affaires ont déjà perdu un gouvernement, que je ne faillirais pas à ce devoir. Il se peut qu'en tenant ce langage j'attire sur moi quelques haines et brise quelques amitiés ; il se peut que mon cri d'alarme soit perdu au mi* lieu des fanfares de la spéculation ; n'importe ; une voix du moins aura protesté contre les entraînements du jeu et une complicité à peu près universelle; elle aura dénoncé aux hommes de sang-froid ces gens ivres des faveurs du sort ; elle aura fait
remonter plus haut cet humble avis que toute la France n'est pas dans Paris , ni tout Paris dans la Bourse. C'est là un titre modeste ; il me suffit.
Parmi les originaux qu'a produits l'Angleterre, et elle en a beaucoup produit, se trouve un certain Toland qui vécut sous les derniers Stuarts. Esprit bizarre, il voulut finir par une dernière bizarrerie et se composa une épitaphe où aucune de ses perfections n'était oubliée. Rien de plus curieux que cette énumération. Il savait dix langues , connaissait toutes les littératures de l'univers, se proclamait l'ami de la vérité, le défenseur de la liberté, le sage par excellence, la pureté, la vertu, l'honnêteté même. Telle est l'épitaphe de Toland, composée i^ar lui et sortie de ses mains. A coup sûr, l'exemple n'est point à imiter, quoique le siècle incline aux apothéoses. Mais, en réduisant le ton, il est permis de se servir du genre. J'ai donc rêvé , comme le gentilhomme anglais, mon inscription de fantaisie et l'ai fixée en style lapidaire afin d'en mieux faire ressortir les beautés; la voici :