‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 29 sur 80 · PRIEZ POUR SES HÉRITIERS · texte numérisé non relu

PRIEZ POUR SES HÉRITIERS

C'est là une épitaphe d'un tour peu ambitieux ; elle se prévaut surtout de cette sagesse qui consiste à s'abstenir : eh bien I si modeste qu'elle soit,

elle est déjà interdite à beaucoup de gens , et le sera à un bien plus grand nombre encore, pour peu que les vertiges de la spéculation se prolongent.

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Je n'en ai pas fini avec les gens d'affaires ; ils sont nos souverains , ils tiennent le haut du pavé : comment ne pas compter avec eux ? En vain s'appliquerait-on à les éviter ; ils envahissent l'espace, remplissent l'air de leurs appels bruyants y tiennent la foule en haleine et , quand un exercice est usé , passent sur-le-champ à un exercice nouveau. Par lons-en donc encore une fois.

Nous avons fait bien des ruines depuis soixante ans : au profit de qui, Dieu le sait. C'est une nation terrible que la nôtre ; elle ne supporte rien de ce qui dépasse le niveau commun; toutes les supériorités lui pèsent. Nous avions une noblesse ,

déchue ii est vrai et infidèle à ses devoirs; mais élégante encore, raffinée, spirituelle, faisant bonne figure à la guerre comme dans les boudoirs , nullement gênante, nullement oppressive, fastueuse avec art , prodigue avec goût , accessible , humaine, et si peu entichée de ses privilèges qu'elle en a de ses mains précipité la destruction. Cette noblesse a disparu. Après celle-là en est venue une autre , créée sur le champ de bataille et sacrée par le feu de l'ennemi ; son prestige n'a pas été long. Enfin aux droits de la naissance et aux droits de l'épée ont succédé les droits de l'intelligence; c'était la dernière noblesse possible, la seule compatible avec les mœurs nouvelles; on en a fait tout aussi bon marché.

Que reste-t-il aujourd'hui après tant d'exécutions? Hélas ! si ce n'est le vide, quelque chose de pire encore. Sur les débris de ces trois noblesses absorbées ou éteintes, on dirait qu'il s'en élève une qui n'aura pour elle ni le sang , ni les services, ni la capacité , dans la légitime acception du mot. Le destin se venge ; nous n'avons pas voulu des maîtres qu'il nous envoyait; il nous en envoie

d'antres. Les premiers y apportaient une certaine grandeur, le sentiment d'une responsabilité, le respect de soi , des qualités de race ou de position ; désormais plus rien de pareil. L'aristocratie des gens d'affaires n'a ni traditions qui l'engagent, ni devoirs qui la contiennent; elle ne relève que de son intérêt » et quand il s'agira de le servir, elle écrasera tout sans pitié. Pourquoi s'en gôneraitelle ? N'est-ce pas là son rdle , ne sont-ce pas ses instincts ?

En vain nierait-on l'avènement de cette puissance nouvelle; les faits parlent trop haut. Elle enlace peu à peu le territoire et y prend de redoutables positions : les hauts barons étaient moins forts derrière leurs créneaux. Voyez ces grandes compagnies s'étendant sur le pays comme autant de polypes , confondant leurs forces afln d'accroître leur ascendant , s'emparant des chemins de fer, des industries, des mines , de la navigation fluviale, des transports maritimes , des principaux éléments de richesse et d'activité. N'est - ce pas là une puissance à laquelle nous aurons tous, petits ou grands, à payer tribut et qui , née à peine , en est

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déjà aax ivresses et aux abus de la domination? Et encore faut-il y voir la fleur des nouveaux maîtres que le destin nous a donnés. Mais audessous quel mélange I quelle galerie I Tout s'expie ici-bas ; les anciens gentilshommes sont bien vengés I

Pourtant c'est dans cette classe qu'il nous faut désormais choisir nos héros de légende, les hommes destinés à se survivre et à être campés sur des piédestaux. Eh bien I on s'y fait : les idoles sont à peine dégrossies que déjà le culte commence. L'imagination populaire, avide de merveilleux, leur attribue des proportions surnaturelles; ceux qui les approchent les envisagent à travers les bénéfices de l'intimité. Vus ainsi, ils gagnent beaucoup; cette perspective corrige les disgrâces de la nature ; ils ont de la dignité, de la majesté; ils paraissent beaux. Aussi l'enthousiasme va-t-il croissant» et de toute part les manifestations éclatent. On les comble aujourd'hui d'offrandes votives et de banquets; plus tard on leur élèvera des autels; les demi-dieux n'ont pas commencé autrement.

L'heure est donc bonne pour saisir cette mytho-

logie au berceau et dans ses premiers langes. Tout y est encore rude et naïf, de preipier jet et sans raffinement : c'est un poëme de chevalerie et quelle chevalerie I En voici quelques chants :

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