‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 37 sur 80 · LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR

Sûr oa non , j'aime mieux tout prévoir. Mais il me semble que j'entends du bruit.

LE MEMBRE DU CONSEIL

Ce sont nos gens qui arrivent ; cachez-vous avec soio.

(La portière retombe et rien n^en trotUfle désormais rimmobilité. Les actionnaires entrent dans la salle et y forment des groupes avant Vouverture de la séance. On s*y entretient de t objet de la convocation. Quelques personnes^ chargées â*y préparer les esprits, vont Sun groupe à Vautre, et se livrent à des efforts d* éloquence généralement heureux, Çà et là, on remarque encore des récalcitrants; mais, chapitrés avec adresse, ils se rendent. Ce travail préliminaire se prolonge pendant un quart d*heure au moins: lorsqu'il est terminé, et que rassem-blée parait être au complet, le membre du conseil monte au fauteuil et agite sa sonnette. A ce signal les groupes se dispersent, chaque actionnaire prend un siège, et s^arrange le plus corn-modément quHl peut pour entendre les commu-

nications annoncées. Après quelques minutes de confusion et de bruit, tordre et le silence s^ établissent. )

LB MEMBRE DU CONSEIL, aU faUtCUH.

{Il jette un dernier coup d*œil sur la tapisserie et rencontre le regard du directeur.) [A part.) Bête d*idée qa'il a eue là; j'en perds la moitié de mes moyens ; pourvu que je n'aille pas patauger. (// se lève, s'affermit sur ses jambes j soigne sa pose et commence.) Messieurs, l'objet dont j'ai à vous entretenir sort de la nature ordinaire des opérations du chemin Petit-Latéral. S'il ne s'agissait que des intérêts de l'entreprise, de la direction à lui imprimer, des bénéfices à répartir, ce n^est pas moi qui occuperais ce fauteuil, ce serait un homme dont le nom est sur vos' lèvres comme le souvenir dans vos cœurs, et qui en est infiniment plus digne.

UN ACTIONNAIRE férOCC.

Au fait !

LE MEMBRE DU CONSEIL, sans sc déconccrtcr.

J'y arrive , Monsieur. II n'est donc pas question de la situation matérielle de la Compagnie, vous la

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connaissez suffisamment» mais d'an objet qui se rattache à des considérations bien plus élevées. Souffrez que je m'y arrête on moment. [Se tour^ nant vers Cinterrupteur.) Et Yous, Monsieur, ayez de l'indulgence.

l'actionnaire féroce.

Allez !

LE MEMBRE DU CONSEIL

Messieurs , de tous les sentiments qne Dieu a gravés dans le cœur de Tbomme, il n'en est ancun de plus saint, de plus doux, de meilleur que la reconnaissance. Non-seulement c'est une vertu à l'usage des individus, c'en est une encore à l'usage des peuples , c'en est une aussi à l'usage des Compagnies. EQe s'étend à tous les bienfaits et embrasse tous les bienfaiteurs. L'antiquité l'avait compris ainsi, et vous savez avec quel soin elle consacra la mémoire de ses grands hommes. Elle y employa le marbre et Taîrain , les temples et les annales, des monuments de l'art, témoin le Panthéon ; les monuments de la pensée, témoin Plutarque.

UN ACTIONNAIRE enthùusi€tste»

Bravo I

(Ce mouvement ne semble pas partagé ; il reste à tétat éP encouragement solitaire. Uun autre côté, la tapisserie, jusque là immobile y semble agitée d'un léger frémissement gui n^échappepas à l'orateur. Cet ensemble de circonstances ébranle un peu son aplomb y irréprochable jusque là.)

LE MEMBRE BU CONSEIL, à part.

Décidément il me trouble ; j'aurais mieux aimé le sentir loin. [Reprenant.) Je dis Plutarque , Messieurs, et je regrette de n'avoir pas le talent de ce peintre des hommes illustres. Je remploierais ce talent à esquisser à grands traits une flgure qui vous est chère 9 à raison des dividendes qui s'y attachent et des bénéfices que vous en avez tirés. C'est celle de notre directeur, je vais droit au but. Vous connaissez son ftmc et sa manière d'administrer, la grandeur de ses répartitions et de ses sentiments ; rien ne vous est caché de cette noble vie , si féconde en bonnes actions, entre autres celles dû chemin Petit-Latéral, qui vous touchent de si près.

l'actionnaire enthousiaste»

Bravo I

(Cette fois un mouvement prononcé éF adhésion se manifeste dans Rassemblée. V orateur a eVîdemment rencontré la corde sensible. Il a parlé d^actions^ de répartitions ^ de dividendes; les oreilles se sont ouvertes y les cceurs épanouis. Un murmure flatteur circule de rang en rang > et un geste d^approbation s'échappe des profondeurs de la tapisserie).

LE MEMBRE DU CONSEIL

Donc, Messieurs, nous sommes d'accord sur ce point, et si la reconnaissance était bannie de la terre, elle se retrouverait dans le cœur des actionnaires du chemin Petit-Latéral. Maintenant allons plus loin ; cette reconnaissance sera-t-elle stérile? Certes, dans un cas pareil, Fan tiquité n'eût épargné ni les pompes, ni les ovations. S'il s'était rencontré, aux âges héroïques, un homme qui répandit l'or à poignées autour de lui, donnât aux choses quatre fois leur valeur et les multipliât en y touctiant, les populations eussent crié au miracle et à l'instant

même on lui eût élevé des temples où l'encens eût fumé en son honneur. Je ne vous demande ni temples, ni encens : c'était bon pour des temps d'idolâtrie ; d'ailleurs vous ne me les accorderiez pas. Les manifestations ont aujourd'hui des proportions plus modestes, et il convient de s'y conformer. Mais ce que je vous demande expre^ément, c'est un témoignage, quel qu'il soit , en faveur de notre directeur, de cet homme qui a porté si haut le chemin Petit-Latéral, lui a fait une si belle position dans l'estime des contemporains , et en tirera évidemment la quintessence. M'est-ee pas là un acte de souveraine justice? Que vous en semble, Messieurs ?

l'actionnaire enthousiaste»

Bravo I

l'actionnaire intraitable.

Que proposez- vous?

LE MEMBRE DU CONSEIL

On me dit : que proposez-vous? J'aimerais mieux que la proposition vint de l'assemblée elle-même. Cependant^ puisqu'on m'y invite, je ne reculerai

pas. {Haut et avec aplomb.) Je propose une épée d'honneur.

ACTioNiCAiRBSy se regardant avec surprise.

Une épée d'honneur !

l'actionnaire intraitable, avec des rires fous. Une épéé d'honneur 1

l'actionnaire enthousiaste.

J'en propose deux.

( Un tressaillement vigoureux est imprimé à la portière en tapisserie; on y sent t influence de la colère et du dépit.) LE HEHBRE DU CONSEIL , regardant de ce côté

et à part.

Va ton train , je l'emporterai malgré toi. J'ai retrouvé tous mes moyens. (Haut.) Oui, Messieurs, une épée d'honneur. •

l'actionnaire intraitable.

Pour un chemin?

le membre du conseil y avec calme.

Comme vous dites ; pour un chemin. Vous préféreriez peut-être une couronne, une médaille, une tabatière , et que sais-je ? J'aime mieux une épée. {Avec dignité.) Et permettez-moi de justifier

DES AGTIONMÀIEEft * 105

mon goût. Qu'est-ce qu'an chemin de fer? Une conquête accomplie sur la nature. Or qui dit conquête dit épée; c'est l'épée qui conquiert. Puis, que se propose-t^-on dans un cbemin de fer? De lutter contre l'étranger et de le vaincre. Eh bien ! pour la lutte et pour la victoire, que faut -il? L'épée, toujours l'épée. D'ailleurs , que portent nos ingénieurs? L'épée. Vous voyez que pous n'en sortons pas et qcie c'est topjours \h qp'il en faut revenir.

ACTIONNAIRES, ramenés.

C'est, ma foi, juste; ; Iqs iqgémeqrs portent l'épée. Va pour répée.

l'a CTioNif AIRE intraitable.

Pourquoi pas le ssibre ?

t'AGTioNNAiRE cnthousiaste.

A l'ordre 1

[La portière en tapisserie est beaucoup plus calme; on dirait qu'il s'échange un sourire entre elle et le fauteuil.)

LE MEMBRE DU CONSEIL

J'insiste donc sur l'épée. Si elle est adoptée, j'aurai encore une proposition à faire à la réunion ;

100 *L*ENTH0U8USM£

c'est aa sujet de l'emblème et de la devise. 11 convient que l'arme d'honneur ait ces deux ornements. Où les prendre? A quel blason recourir? Je voudrais viser très-haut, Messieurs ; j'irais jusqu'au blason royal. L'industrie est reine. Ne le pensezvous pas comme moi?

ACTIONNAIRES, y7a/(e« du rapprochement* Oui , oui !

l'actionnaire enthousiaste* Vive l'industrie !

l'actionnaire intraitable* Et ses chevaliers d'honneur !

LE HESilBRE DU CONSEIL.

Dans ce cas, nous pourrions adopter la salamandre avec la célèbre devise : Nutrisco et extinguo a je nourris et je détruis. x> Comprenez-vous l'allusion ? Il s'agit évidemment de la locomotive qui nourrit la vapeur et détruit le charbon. Ces mots feront bien sur Fépée d'honneur. Ce sont les armes de François P', et elles ne sauraient être mieux accommodées au goût moderne. ( Agitant sa son-nette pour réveiller l'attention de rassemblée.) Y a-t-il opposition ?

l'actionnaire intraitable.

Je refuse.

l'actionnaire enthousiaste* A bas la cabale !

LE MEMBRE DU CONSEIL

Alors je mets aux voix.

l'actionnaire enthousiaste»

Que mettez-vous aux voix, monsieur le président?

LE MEMBRE DU CONSEIL

L*épée d'honneur 1

l'actionnaire enthousiaste.

J*en ai demandé deux ; ma proposition étant la plus large doit avoir la priorité.

LE MEMBRE DU CONSEIL

Deux épées d'honneur I A quoi bon?

l'actionnaire enthousiaste»

Pour faire grandement les choses. J'en proposerais quatre si je l'osais.

l'actionnaire intraitable.

De quoi armer un régiment I ^Cet excès de zèle est mal accueilli; des murmures s^élèvent; la tapisserie s'agite ; le prési-

voilà tout... RieD n'aurait pu me faire soupçonner la faveur dont je suis l'objet... J'en suis surpris, confondu , émerveillé, ravi...

(L'éloquence du triomphateur ne peut pas aller au delà de ces phrases; il y supplée en prodiguant à la ronde les poignées de main. La séance est levée sur ces démonstrations.)

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