‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 38 sur 80 · TROISIÈME CHANT · texte numérisé non relu

TROISIÈME CHANT

L'BNTBOUSIASMB INTBR POGULA

{Extrait des papiers dHun jeune aspirant aux lettres. Récit destiné aux journaux, qui en ont tous refusé l'insertion,)

a La soirée d'hier a éclairé, au moyen de vingtdeux becs de gaz , la scène la plus phosphorescente à laquelle œil humain ait jamais assisté. C'était dans le grand salon des Frères, que Ton nomme Provençaux parce qu'ils sont Champenois. Il s'agissait de fêter, avec accompagnement de coupes du Rhin , l'un des plus beaux génies de la coulisse moderne, le grand Mirobolan. Aussi tous les hommes de quelque célébrité s'étaient-ils empressés d'accourir : on y voyait Moustache du Soleil , Briscot de la Lunette d'approche , Charlemngne de la Fleur des poisy Baudruche du Miroton^

et tant d'autres dont les noms sont européens. Il n*y manquait guère que Croquignol : ajoutons qu'il s'est fait excuser pour cause d'indisposition subite.

Pourouoi cette fête? le voici. Le grand Miro^ bolan est l'inventeur d'une fouie d'entreprises auxquelles il n'a pas attaché son nom , mais dont il s'est attribué la fleur à titre de prélibation indu^ trielle. Dans le nombre est celle des forges de Miton- Mitaine, situées quelquepart, dans Tarrondissement de ce nom. Ces forges ont été chauffées à blanc , mais si bien chauffées, avec tant d'art et un tel combiistible, que les actions se sont élevées, en vingtquatre heures , h quarante pour cent au-dessus du pair. Encore Mirobolan s'est-il opposé aux excès : sans Ifii on allait dans les étoiles. C'est déjè bien , mais il a fait mieux : il a admis les hommes littéraires aux bénéfices de son opération. De là ce banquet ; Moustache du Soleii en a eu la première idée : on ne pouvait moins attendre d'qn si grani) cœur.

— Par l'âme de ma mère , s'est-il écrié , il ne sera pa^ dit que Mirobolan aqra obligé des ingrats.

II a tranché de T Artaxerxe , nous trancherons du Balthazar; il a prodigué les coupons, tious lui prodiguerons les vins d'Allemagne. Et ne lésinons sur rien , ni sur le service , ni sur les primeurs ; que la littérature n'ait pas à rougir devant la . flnance. D'ailleurs avec Mirobolan , il n'y a jamais rien à perdre ; il nous revaudra cela.

C'est ainsi que l'affaire s'emmancha : à peine ouverte , ia souscription se trouva au complet; on eût dit une traînée de poudre. L'écot était uh peu cher, surtout pour une classe dont la frugalité est proverbiale : cependant personne n'éleva d'objection là-dessus. On avait de quoi. Dans leur for intérieur, quelques-uns faisaient des réserves. Ainsi Briscot qui , dans ses alternatives de grandeurs et de misères , a acquis les propriétés des ruminants , se promit , en souscrivant au banquet , de s'empiffrer pour dix-huit jours et il s'est religieusement tenu parole. D'autres méditaient de garnir leurs poches des objets qui souffrent le transport et de se ménager un fonds d'approvisionnements pour eux et leurs compagnes. Mais ce sont là des détails intimes ; passons : la vie privée

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doit être murée. Toujours est-il qu'on arriva au chiffre de soixante pour les souscripteurs. C*était du premier choix ; les listes furent closes. Moustache fut chargé, à Tunanimité, de la conduite des opérations.

A six heures et demie , la salle du banquet commença à se remplir ; les premiers arrivés étaient les actionnaires de la moindre catégorie , ceux qui n'avaient eu dans les forges de Miton- Mitaine qu*un coupon ou deux à ronger. Les malheureux allaient en voir la fin ; ils plaçaient tout leur bénéfice sur ce coup de dent : ainsi s'explique un empressement naturel. Il fallait voir quel œil curieux et charmé ils portaient sur les détails du service , sur l'éclairage , sur le couvert , sur les réchauds , sur les plats montés » sur les gens, sur les buffets, sur tout ce qui représentait à leurs yeux le montant de leurs sacrifices. Abreuvés aux sources antiques , ils se reportaient par la pensée aux amphitryons célèbres et s'applaudissaient d'en grossir le nombre, ne fût-ce que pour un jour. C'était Lucullus y c'était Apicius qui revivaient dans leurs personnes; il leur semblait retrouver sur ces tables^

des mets familiers. à leurs études , des francolins de Phrygie et des paons de Samos , des huitres de Tarente ou du lac Lucrin , le turbot de Ravenne et les gelinottes d'Ionie , les murènes et le surmulet , des loirs conGts avec du miel y des langues de phénicoptères , enfin toutes ces. merveilles de la bouche qui sortaient des fourneaux romains et dont la recette semble à jamais perdue. Ce que c'est que l'érudition !

Au coup de sept heures seulement , le héros de la fête exécuta son entrée dans la salle du banquet : Moustache et Briscot étaient à ses côtés et lui servaient de massiers : la scène ne laissait rien à désirer. On sait que Mirobolan a de l'aspect, qu'il plaît , qu'il impose : quand il marche , on dirait la statue de la Spéculation, descendue de son piédestal ; son œil est plein de coupons , ses lèvres sourient comme une prime. Il y a des reports dans chaque pli de ses tempes , et des dividendes dans les profondeurs de son menton. Tout cela se cote à la Bourse, même le froncement de ses sourcils. Quand un homme en est là, un peu d'orgueil lui est permis ; pour être un personnage , il n'a pas

besoin de littératare ; il a d'aillears celle qa'il paie et qui lui sufiQt. '

A Faspect de Hirobolan , il se fit un mouvement extraordinaire dans la foule des jeunes lettrés; ils accoururent sur ses pas et le poursuivirent de regards opiniâtres. Ils voyaient marcher des millions; pour eut c'était un spectacle rare et ils voulaient en jouir : d'ailleurs ils y avaient mis le prix. Faut-il le dire ? faut-il trahir ces faiblesses du cœur? Devant cette image vivante de la Spécu* lation , TÂrt se sentit bien chétif , bien dénué ; il douta de lui-même. De cinquante qui étaient là y voués à son culte, pas un qui ne fût près de Tabandonner, pas un qui n*enviât le sort de cet homme dont les doigts changeaient tout en or. Le chroniqueur eut donné ses souliers à la poulaîne, le vaudevilliste ses refrains , le romancier ses tableaux de mœurs , le journaliste ses articles à grand orchestre , l'économiste ses principes , le statisticien ses calculs ; tous eussent échangé leurs trésors de science et d'imagination pour ces trésors plus vulgaires, il est vrai 9 mais incontestablement plus positifs. Le poëte même eût capitulé , au risque

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d'étouffer en germe Vépopée de Favenir. Ainsi va le siècle.

On 8*as8it et le banquet commença. Le héros de la fête avait à sa droite Moustache du Soleil , à sa gauche Briscot de la Lunette d^approche. Moustache fut magnifique d!apIomb et Briscot d'appétit. Les autres conviyes n'y mirent' pas moins d'ardeur; ils pratiquèrent d'affreuses trouées dans les coipeétibleSy et les arrosèrent largement. Verres blancs, verres bleus, verres roses, tout était rempli et vidé avec la rapidité de l'éclair; jamais coudes ne manœuvrèrent avec plus de précision. Évidemment, pour la plupart de ces estomacs, cette cave et cette cuisine étaient une nouveauté ; ils en jouissaient à ce titre, et ne s'y épargnaient pas. Aussi l'effet en fut-il prompt. Avec le Bourgogne l'esprit s'éveilla , et pétilla avec le Champagne ; jes saillies voltigèrent, les quolibets aussi. Baudruche du Miroton eut de$ mots prodigieux ; il fit révolution à l'un des bouts de la table ; on n'entendait , on ne voyait que lui; jamais il ne s'était mis en de tels frais, et cela s'explique. Il avait eu huit actions des forges de Miton-l^itaine , elles lui portaient au cerveau.

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Cependant Moustache du Soleil s'était ménagé ; au lieu de boire à plein verre, à peine s'tiumectait-îl les lèvres ; rien ne semblait le toucher, ni les calembours de Baudruche , ni les ripailles de Briscot. A vrai dire, c'était habituellement son maintien ; il y avait dans Moustache une couleur moyen âge qu'il puisait dans les drames à surcot , et dont il se débarrassait difficilement. Il visait au sombre» et posait volontiers de dos. Mais ce soir- là, il poussa les choses au point d'en devenir intolérable : on eût dit son esprit à cent lieues du repas où il figurait. Au dessert, le fait s'expliqua ; Moustache préparait ses facultés : il devait porter le toast d'honneur. Ceux qui ont passé par ces corvées comprendront pourquoi il ne dtna guère et ne rit pas beaucoup. Quand l'instant fut venu, il se leva, réclama le silence , et dit :

« Messieurs, j'ai un toast à vous proposer, le sçul toast possible, le seul naturel, le seul en situation, c'est en faveur du fondateur de la Compagnie des forges de Miton-Mitaine , le grand Mirobolan. C'est là mon toast, et je demande à le développer, o

BAUDRUCHEy ÇriS.

Développe, développe : nos cœurs sont avec toi.

a Messieurs, reprit Moustache sans tenir compte de l'interruption , l'humanité a compté beaucoup de bienfaiteurs, mais, par Tftme de ma mère, tous ne sauraient être rangés sur la même ligne. J'en détache trois : saint Vincent de Paul, qui emportait sous son manteau les enfants abandonnés; Jenner, qui découvrit le vaccin et étouffa la petitevérole ; Parmentier, à qui Ton doit la pomme de terre, si utile avant son indisposition.

<x Maintenant que diriez-vous. Messieurs, si , à côté de ces trois bienfaiteurs de Thumanité, dont les titres sont évidents, incontestables, universellement admis, j'en plaçais un quatrième qui les complète et les résume, qui prend à chacun d'eux ce qu'il a de bon , réunit leurs mérites épars pour s'en composer un faisceau, et y ajouter des millions qu'aucun d'eux n'a possédés ?

<x Ce quatrième bienfaiteur de l'humanité, c'est (vous Tavez deviné) l'homme que nous fêtons aujourd'hui , qui est assis à mes côtés, qui s'associe à

nos joies avec une simplicité antique, et nous bois.

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nore de sa présence après nous avoir enrichis. Oui , Messieurs, il (est pour vous un saint Vincent de Paul, un Jenner et un Parmentier. Un saint Vincent de Paul ? N'étiez-vous pas, pour le inonde de la finance, des enfants abandonnés, oubliés sur la voie publique, ipoqr4nt de faioi et de soif? Le premier, il vous a recueillis et enveloppés du manteau de ces opérations. Un Jenner? N'est-ce pas un fléau qi^e la pauvreté, le pire de tons les Qéaux, le plus contagieux» celui qui laisse le plus de traces sur la physionome? Il Ta combattu de son mieux en vous inopulapt le préservatif de la spéciflation. Enfin un Parmisptier? fin effet, c'est du c6té de l'aliment que vous p&tissiez surtout, vous n'en aviez ni ep dose suffisante, ni en satisfaisante qualité. Qu'a fait votre sauveur? Il vous a mis au régime des coupons d'industrie; il en a étendu l'usage, perfectionné la culture, amélioré l'apprêt ; il vous en a distribué en petite dose d'abord, comme il convient à des tempéraments affaiblis , puis à doses plus fortes, si bien qu'aujourd'hui vous vous asseyez à la table des opulents, et marchez de pair avec les capitalistes.

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a Toilà ce qu'a pu un seul homme , animé de grands sentiments. Et de quel moyen s'est-il servi? Du moindre (}e tous, tant il est vrai que les desseins de Dieu sont impénétrables, et qu'il met; sa force où il veut, même dans le roseau.

a Par Fâme de ipa mère I je ne saurais trop admirer le mécanisme à Vaide duquel ces spéculateurs aimés des cieux remplissent les poches de leurs amis. C'est simple et sublime. Nos forges de Miton- Sfitaine, par exemple, vous avez toiQS pu voir avec quelle aisance on joue de cet instrument-là ; il vous est familier^ vous y ayez passé. Quant à moj , il me semble que j'y suis, et d'honneur je voudraisi toujours y être. Chacun a reçu , la veille de l'émission , i^QP petit contingent de papiers jaunçs» qui plus, qui moins; heureux ceux qui en ont reçu beaucoup. Le lendemain, il suffisait de se rendre à la Bourse pour trouver sur chaque papier jaune un bénéfice de cent francs. Pas plus malio que cela. Et dire que l'humanité a mis quarante siècles à découvrir un procédé si avantageux ! il y a des moments où l'intelligence sommeille.

« Messieurs, je finis comme j'ai commencé : j'en

reviens à mon toast , et vous conjure de vous y associer avec toute Fénergie dont vous êtes susceptibles. Par l'âme de ma mère I jamais cette énergie n'aura été mieux employée :

<K A notre bienfaiteur; au créateur des forges de Miton-Mitaine : au grand Mirobolan I »

Ainsi parla Moustache du Soleil , et son toast fut accueilli par huit salves d'applaudissements qui ébranlèrent les voûtes du salon. Les vins du Bhin avaient agi; l'assemblée commençait à être en veine ; les yeux tournaient au salpêtre et les joues au carmin. C'est alors que Baudruche se leva. Le rédacteur du Miroton avait calculé ses effets en tacticien consommé. Au fond, il était jaloux de Moustache; entre gens de lettres on l'est toujours un peu ; les succès d'autrui pèsent à ces âmes bien nées. Baudruche trouvait d'ailleurs Moustache trop moyen âge , trop d'une pièce ; il résistait à ses influences ; ses locutions bric-à-brac le trouvaient froid , et ses soulijers à la poulaine ne lui en imposaient pas. De là une rivalité opiniâtre qui éclatait en toute occasion ; ces deux hommes s'épiaient, se surveillaient, se disputaient l'empire :

qui apercevait Moustache pouvait dire que Baudruche n'était pas loin. Aussi , quand on vit celui-ci debout, comprit-on qu'une lutte s'engageait; Tintérèt et la curiosité s'en accrurent.

Baudruche avait son genre comme Moustache avait le sien ; on a pu voir quel était le genre de Moustache : celui de Baudruche était de ne point engendrer la mélancolie.

a Messieurs, dit- il, pardon. Un seul toast, si brillant qu'il soit^ ne fait pas plus un banquet qu'une feuille ne fait le printemps. Je rends pleine justice à l'effet produit par l'orateur; oui, Moustache , je te rends justice ; tu as été beau , tu as touché avec succès la corde du sentiment. C'est dans tes moyens ; tu sondes le cœur humain et en fais jaillir les larmes , fallût-il les aller chercher à vingt centimètres au-dessous du niveau de l'œil. Tu vois que je rends hommage à tes facultés ; maintenant laisse-moi exercer les miennes. Messieurs, bannissez de vaines appréh'ensions ; je vous ai parlé de toast, je n'en porterai point: ne tombons pas dans les redites. Si un pareil excès était permis , ce serait certes à propos d'un homme qui a imitée vis-

au t'ENTHOUSIÂBllK

à-vis des gens de lettres , la eonduite d'an oiseao bien famé , le pélican : il a ouvert son portefeuille et 8*est saigné afin de les nourrir, liais quelque justifié qu1I soit , je ne commettrai pas un second toast : il faut varier ses plaisirs. Ce que je vais faire, avec Tagrément de la compagnie , c'est un peu de prose , mêlée de chant : le genre est classé . reconnu par TAcadémie française» et souverainement français.

«c Et d'abord , que je vous dise un mot de la musique : elle est naïve , elle est populaire , deui titres à vos yeux ; elle est d'un effet imitatif , ce qui est fort recherché aujourd'hui ; elle est ancienne et se rattache aux grandes époques de l'art. Vous allez voir. Premier couplet.

Air : Tontaine, tonton.

Amis, "potuf nous la bonne anbaine !

Nous tâtons enfin du coupon , Miton, miton, Mitaine miton; Aussi chantons à perdrethaleine.

Sans varier Tair ni le ton :

Miton Mitaine, miton.

«( Ensemble , les amis , ensemble , et ne ménageons pas nos seconds dessus.

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