‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 54 sur 80 · DE LÀ SOCIÉTÉ D'ENGOUUAGEMËNT. 257 PREMIER INSPECTEUR · texte numérisé non relu

DE LÀ SOCIÉTÉ D'ENGOUUAGEMËNT. 257 PREMIER INSPECTEUR

C'est plus fort que moi. Il n'est pas donné à tout le inonde d'être sceptique ; j'ai foi au cheval et voudrais le sauver. Mais je n'en aurai pas le démenti. Dès ce soir, je prépare mon rapport à la Société d'encouragement, et il sera fait de main de maître. Il se peut, qu'après cet acte décisif, le cheval ne s'en porte pas mieui ; mais du moins la Société aura été avertie. Venez, vicomte, tout est fini pour l'inspection ; il ne me reste plus qu'à lancer ma bombe.

(Ils quittent la chambre du blessé^ après avoir pris congé du docteur, La suite de cet épisode est enveloppée de mystères. Tout ce qu'on en peut savoir y c'est que la Société d^encourage^ ment existe encore et qu'elle sera visible au Champ^e-Mars pendant plusieurs dimanches consécutifs. On assure qu'acné ne désespère plus du cheval et qu'elle est à la veille de prendre de nouveaux brevets de perfectionnement , sans garantie de rÉtat.)

MORT A L'AVOLAISI

L'histoire nous apprend que la Grande-Bretagne a été plusieurs fois conquise ; elle le fut *par les Romains sous la conduite de Julius Agricola ; par les Saxons sous la conduite d'Hengist ; enfin par les Normands sous la conduite de Guillaume le Conquérant. Voilà trois conquêtes très-formelles que la tradition consacre et qu'attestent des monuments; sans compter les changements de règne et les révolutions de dynastie qui firent passer la couronne des Plantagenets aux Tudors , des Tudors aux Stuarts et des Stuarts aux princes d'Orange et de Brunswick.

A côté de ces conquêtes authentiques, l'histoire cite encore quelques défis portés à l'Angleterre par

des hommes amis de leur pays. Ainsi , un simple corsaire de Dieppe » Ango , eut un jour Tidée de s^emparer, à lui seul, des tles de la Grande-Bretagne y pour en faire hommage au roi de France , et si Tentreprise échoua ; ce fut par suite de circonstances indépendantes de la volonté du hardi marin. Ainsi encore, un armateur de Marseille, George Roui de Corse, seigneur des Brues, jaloux d'abaisser une puissance qui s'attribuait la domination des mers, adressa au prince qui y régnait un cartel ainsi conçu : a George de Corse à George d'Angleterre, i» On sait enfin quel défi solennel et autrement sérieux fut envoyé, du haut des falaises de Boulogne , aux insulaires qui peuplent la rive opposée du détroit.

Depuis ces faits acquis à Thistoire , on ne citait rien qui en fût Téquivalent. Les molles habitudes de la paix , des communications obligées et continuelles \ les énervantes influences de l'hospitalité , même exercée à prix d'or, tout contribuait à endormir dans les âmes ces haines d'autrefois , engendrées par les guerres du continent et des rencontres sanglantes sur toutes les eaux du globe. On

s'accoutumait à cette opinion, longtemps contestée* que les Anglais sont des hommes comme nous, doués des mêmes organes, en usant dans le même but, et n'ayant aucun des goûts dépravés que leur attribuait le préjugé populaire. Même on n'était pas éloigné de revenir de cette pensée , qu'ils ne remuent pas le petit doigt, n'arment pas un bâti* ment ni ne vendent une balle de coton sans avoir l'intention formelle de nuire à la France , de vexer la France, d'insulter la France, de lui enlever sa dernière colonie et son dernier écu.

Voilà où nous allions sans nous en douter ; voilà à quel abîme de condescendance nous étions conduits : plus de haines, plus de rancunes entre l'Anglais et nous ; l'un des deux peuples n'était plus de trop sur cette terre. Quel péril dans ce retour de l'opinion ! Heureusement qu'au milieu de Taveuglement général, un homme y a vu assez clair pour jeter le cri d'alarme. Du moins m'a-t-on assuré qu'il en est ainsi. A en croire le bruit public, Ango et Roux de Corse auraient naguère trouvé un successeur : un Français , s'inspirant du vieux sentiment national , aurait jeté un intrépide

défi à TÂngleterre , l'aurait appelée en combat singulier ; on ajoute que c'est un avocat de la ville d'Arles.

Je connais et aime la ville d'Arles; deux fois elle m'a donné des témoignages de confiance dont je suis fier, et j'ai pu croire qu'elle n'avait rien de caché pour moi. Eh bien ! tout un aspeci de son existence m'échappait. Je savais qu'elle possède des antiquités du plus grand prix, un théâtre et un cirque merveilleux , un champ des morts jonché de tombes romaines ; je savais qu'elle a produit des publicistes d'un rang élevé, des savants, des érudits ; qu'elle renferme une population vigoureuse de cultivateurs et de marins , surtout qu'elle a des femmes renommées pour leur beauté , et cela depuis si longtemps qu'elle partage avec Milo l'honneur d'avoir fourni un débris de Vénus antique ; je n'ignorais aucun de ces détails , ni même de plus familiers 9 par exemple, qu'Aiies confectionne les plus parfaits saucissons qui soient au monde , des saucissons exquis, de vrais morceaux de gourmets.

Mais un fait qui m'était resté inconnu, c'est que la ville d'Arles a vu naître et conserve dans ses

96i MORT A L'ANGLAIS.

murs un avocat assez fort pour déclarer de son chef la guerre à FAngleterre et en entreprendre la conquête à ses risques et périls. Voilà des ressources que je ne soupçonnais pas et que peu de personnes soupçonnaient * il faut le dire. Et pourtant toutes les versions s'accordent là-dessus. Cet avocat existe, il est trij^-monté , parle de traverser la Manche immédiatement, et traite d'Anglais tous ceux qui témoignent quelque répugnance à le suivre. A la bonne heure ! cet homme a du moins une pensée, un désir, une croyance» ce qui est rare par le temps où nous vivons. Il croit qu'il n'y a qu'à vouloir pour engloutir en une bouchée la Grande-Bretagne et les lies adjacentes , y ramener les populations h l'état primitif 9 en refaire des Pietés ou quelque chose d'approchant , enfin bouleverser de fond ea comble ce nid à industriels, à marins, à marchands et à huguenots. Telle est sa foi, et il la confesse : honneur à lui !

Au fond , c'est un peu vif; mais tout ce qui vient du Midi a ce caractère : le soleil y tombe d'aplomb sur les cerveaux et les dispose à l'effervescence. Il en est des êtres humains comme des autres produits

de la nature ; ils varient en raison du sol , du climat, des vents qui régnent, de la rigueur et de la douceur des saisons. Que faire alors? Les prendre comme ils sont, pour ce qu'ils sont, avec leurs avantages et leurs inconvénients.

D^ailleurs, peu importe Thomme ; c'est à l'entreprise même qu'il convient de s'arrêter : elle en vaut la peine. La conquête de l'Angleterre ? depuis la bataille de Hastings on n'avait pas prononcé ce mot-là. Par exemple , rien n'indique les moyens qui seront employés ; l'avocat d'Arles a trop l'habitude de la grande guerre pour ébruiter le plan de ses opérations ; il sait à quel point le succès est inséparable du mystère. Nul doute qu'il n'ait son procédé; seulement il ne le livre pas et le réserve pour l'instant décisif. Le champ reste donc ouvert aux conjectures, et c'est le cas d'y recourir.

Lorsque Napoléon , il y a un demi-siècle à peu près, menaça la Grande-Bretagne d'une invasion, les essais ne furent pas poussés au delà des instruments les plus simples Jes plus rudimentaires; on songea aux bateaux plats. Par un beau temps et une belle mer, des navires à voiles auraient traîné

26i MORT A L*A1I6LAIS.

ane année sur les eanx da détroit jusqu'à ce qu'elle abordftt au rhrage ennemi. II va sans dire que les choses restèrent en projet ; rien n*y était sérieux : on faisait face à la Manche pour préparer et déguiser une campagne sur le Rhin. Les bateaux plats n'avaient pas d'antre but, et ce but fut atteint. Dès* lors, comment croire au retour de semblables procédés? L'art a marché , la navigation aussi ; Favocat d'Arles le sait mieux que personne , il a un beau fleuve sons les yeux , une mer à sa portée ; il a pu voir combien le vent est capricieux et Fonde perfide : évidemment il aura imaginé quelque chose de moins précaire que les ressources d'autrefois.

Peut-être a-t-il jeté les yeux sur la vapeur, et qui ne l'a pas fait? Il semble que, depuis que la vapeur est trouvée, l'Angleterre nous appartient, et que si nous ne l'occupons pas , c'est que nous y mettons une discrétion extrême. Des deux côtés du canal , il y a des gens, et en grand nombre, qui nourrissent ce sentiment , les uns pour s'en enorgueillir, les autres pour s'en alarmer. L'orgueil, on le conçoit, nous y sommes prompts; mais les alar-, mes, on ne se les explique guère de la part d'un

peuple sensé, comme Test le peuple anglais. Et cependant ces alarmes ont été vives , un instant surtout ; les bourgeois fourbissaient leurs épées , les femmes se préparaient à soutenir d'héroïques assauts. Les yeux prévenus voyaient Thorizon chargé de flottes françaises et d'armées de débarquement ; pour un rien , on eût sonné le tocsin et offert une rançon. Pourquoi Tavocat d'Arles ne se trouvaiMl pas là? C'eût été le cas de déployer ses talents et de montrer comment il comprend la grande guerre. La vapeur? Il faudrait pourtant s'entendre làdessus 9 savoir au juste ce qu'elle vaut et écarter les 'Chimères. Qu'elle puisse jeter à l'improviste plusieurs milliers d'assaillants sur un rivage ouvert et dégarni , c'est hors de doute pour les hommes du métier. Avec la vapeur, il est facile de faire revivre , en pleine civilisation , ces surprises à main armée qui ont marqué les temps barbares , ces expéditions où les pirates normands et les forbans algériens portaient de rivage en rivage la dévastation et l'épouvante. C'est un genre d'exploits qui est redevenu possible, avec les aggravations qu'y ajoute

la sûreté du moteur. Seulement il n'est l'apanage

d*aucane race, ni d'aucune nation; tontes peuvent , à l'envi , exercer cet odieux abus de la force. Ainsi , pendant qne nous irions insulter et ravager les côtes du pays de Galles , les Anglais pourraient en faire autant sur un point de notre golfe de Gascogne on du Pertiùs breton. Un excès en amènerait un autre , les surprises s'engendreraient, et l'on marcherait de représailles en représailles, jusqu'à ce qu'un nouveau droit des gens vint apporter un terme à ces violences de flibustiers.

Dans cette limite , la vapeur fournit à Tart de la guerre un instrument nouveau ; elle permet des descentes rapides , suivies de prompts rembarquements , des coups de main accomplis par des hommes déterminés. C*est la course du corsaire , changeant de nature et d'objet. Mais de là au transport d'une armée régulière , destinée à se maintenir en pays ennemi , il y Q une distance énorme et qu'il est facile d'apprécier. Une armée n'est pas maniable comme un corps d'aventuriers; elle traîne à sa suite des bagages , des convois , un matériel considérable ; elle a contre elle le nombre , la difficulté des mouvements, l'épreuve d'un élément nouveau.

A bord , elle ne dispose plus d'elle-même » elle ne s'appartient pas. Qu'il y ait une rencontre , un engagement, elle nuit plus qu'elle ne sert, elle est un embarras et point une force ; elle peut être engloutie sans avoir eu Thonneur de lutter. Même avec une chance plus heureuse, qu'arrivera-t-il ? La voici en face de la plage où elle doit descendre : comment s'y prendra-4-elle, et qu'est-elle en droit d'espérer?

Dans le cours des soixante ans qui viennent de s'écouler, les forces combinées de la France ont opéré deux débarquements dont le souvenir n'est point effacé. Le premier eut lieu en Egypte, sur le rivage du Marabout , à quatre lieues d'Alexandrie ; le second dans la baie de Sidi-Ferruch , à douze lieues d'Alger. L'un et l'autre s'exécutèrent sans qu'on eût à essuyer de résistance sérieuse. Les grèves du Marabout étaient complètement désertes; celles de Sidi-Ferruch n'offraient qu'un petit nombre d'assaillants , plus tumultueux que redoutables, qui poussaient leurs chevaux jusqu'au bord de la mer, et fuyaient ensuite après avoir déchargé leurs fusils. A vrai dire, il n'y eut point d'ennemi.

Et cependant ces opérations ne s'accomplirent pas sans peines ni dangers : en Egypte il y périt même quelques soldats; la mer brisait sur les récifs ; des chaloupes furent englouties > d'autres désemparées. Sur les deux points , les troupes se trouvèrent promptement à terre, mais sans bagages, sans munitions» sans chevaux, sans artillerie; il fallut plusieurs jours avant que tout le matériel fût débarqué.

Maintenant , qu'on transporte la scène dans un autre pays , dans un pays pourvu de ressources , ayant les moyens et la volonté de résister, ne le ce* dant à aucun autre pour Fintelligence et la trempe de populations. Ce pays a une flotte puissante» une armée peu nombreuse , mais solide et pouvant se porter en quelques heures sur les points menacés ; il a des milices qu'anime l'amour de leurs foyers ; il a des télégraphes électriques qui mettent en contact les diverses parties du territoire, des chemins d^ fer qui y aboutissent avec une prodigieuse rapidité, enfin tous les éléments de défense que fournissent le génie le plus industriel et la civilisation la plus raffinée qui soient au monde. Certes» dans

QD pays ainsi constitué , une descente serait une tout autre entreprise qu'en terre turque ou barbaresque, et avant que de s'y engager, il serait bon de prendre l'avis de personnes étrangères au barreau d'Arles et qui eussent le pied un peu plus marin.

Mais où vaîs-je m'égarer, et quelle prétention est la mienne? Que signifient ces analogies, ces rapprochements ? Et qui me dit que le belliqueux avocat des Bouches-du-Rbône veuille en venir à des moyens aussi vulgaires ? Qui m'assure qu'il ne possède pas un procédé à lui , infaillible, original , ne se rattachant au passé par aucun lien, et destiné à éclater comme la foudre ? Peut*ôtre, au moment môme où j'écris, pratique-t-il , dans les profondeurs de la Manche, un sjouterrain où vingt hommes pourront marcher de front, et au moyen duquel il fera son entrée à Londres à la tête de cent mille Arlésiens? Notre siècle est celui des merveilles : ce que nous en voyons rend crédule pour ce qui est en cours d'avènement. L'électricité porte en un clin d'œil la pensée au bout du monde; le magné- ' tisme fait tourner les tables sous nos doigts ; qui

sait si nne armée ne franchira pas quelque jour dix lieues eu une minute parla force du vide et à travers toute espèce d'éléments ? On a vu des choses plus extraordinaires; la vraie sagesse consiste désormais à ne plus douter de rien. Ici » d'ailleurs, nous avons affaire à un homme loyal ^ sincère , con<vaincu et ami de sa patrie : pourquoi lui infliger la douleur d'un soupçon ? Dès qu'il a le désir et exprime la volonté de conquérir FAngleterre, c'est qu'il en a le pouvoir. Attendons.

J'espère que de tels sentiments me feront trouver grftce auprès du bouillant avocat, et qu'il m'épargnera l'anathème qui lui est familier et dont il accable ses contradicteurs :

a Vous êtes un Anglais 1 1»

Tout bon Français que je suis, il me serait impossible d'y répondre autrement que par un sourire.

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DE LA

8GÈNE8 DU BOSPHORB

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