‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 65 sur 80 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

SNOOHB VU iviNBMaNT.

Le lendemain, grflce au lieutenant du Star^ Téquipage se retrouvait au complet ; aucun bras ne manqua à rappel y et c'était fort heureux ; le navire allait avoir besoin de tous ses gens.

La journée s'annonça néanmoins sous les plus favorables auspices. Au lever du soleil, point de nuage, ni de brume ; rien qui troublât la transparence de l'air; le ciel , sous les premières clartés du jour, formait une coupole d'une pureté parfaite et d'un beau bleu d'indigo; la mer, caressée par des

308 L'ILE DES APHOMES.

brises folles, tantôt se ridait, tastAt présentait une surface poHe comme le maii>re, et sur laquelle les rayons lumineux se jouaient iMîquement Attvés par ce spectacle, les alcyons rasaient Teau de leurs ailes, tandis que des bandes de dauphins, marchant en bataillon , exécutaient avec une précision mHtaire leurs évolutions accoutumées. Toos les présages étaient rassurants, et, ce qui en doid>lait le prix , on voyait au loin quelques baleines. Le lieutenant triomphait.

II allait donner Tordre d'armer les embarcations, lorsque le capitaine l'en empêctia. Depuis quelques minutes celui-ci examinait riiorizon d'un regard soucieux , et en homme qui ae défie des apparences.

Le Star se trouvait alors à Torient des Philip* pines, et dans des parages ou de terribles surprises attendent les navigatrars; c'est là qu'éclatent ces redoutables typhons dont la violence est au-dessus de ce que Ton peut imaginer, et auprès desquels les tempêtes des autres mers ne sont que d'insignifiants phénomènes. Fox les connaissait de longue main; jl en avait essuyé plus d'un , et quelques in-

dices, distincts pour .lui seul, lui faisaient prévoir qu'il allait en essuyer un nouveau. Le ciel était encore serein , le vent léger , et pourtant il régnait dans Tair et sur les eaux on ne saurait dire quel frémissement, accompagné d'un lointain murmure. Ces symptômes alarmaient le capitaine et tenaient sa v^[ilance en éveil.

Bientôt il s*en déclara d'autres, bien plus évidents , et auxquels personne à bord ne put se méprendre. Une masse de nuages opaques s'éleva de l'un des points de l'horizon , et envahit peu à peu le ciel en étendant insensiblement sa base. Cet envahissement ne fut ni soudain ni général , il s'ac* complit graduellement et avec une sinistre lenteur, de telle sorte qu'il y eut un moment , dans le cours de cette scène, où la moitié du firmament conserva son azur, tandis que l'autre moitié se revêtait de diverses couleurs , depuis le violet jusqu'au bistre. Par intervalles, de ce rideau sombre se détachaient des météores bizarres, des sillons lumineux, se brisant sous des angles divers, des éclairs suivis de tonnerres brusques et secs, ou bien des nuages blancs, pareils à des flocons de neige, et animés

d'un mouvement plus rapide que la masse d'où ils étaient sortis.

Les pressentiments du capitaine Fox ne rayaient pas trompé ; c'était un typhon, le redoutable typhon de la mer des Indes. Ces nuées sombres formaient , comme disent les marins, le lit du vent; elles s'avançaient chargées de menaces. Quand elles se furent bien emparées du ciel , l'ouragan éclata et prit sur-le-champ d'effrayantes proportions. Tous les éléments semblaient s'être conjurés pour en accroître la violence, l'air, Teau et le feu; l'atmosphère passait d'un embrasement subit à des ténèbres profondes; la mer grossissait à vue d'œil; la pluie tombait en gouttes énormes, mêlées de grêlons ; une flamme électrique s'était fixée au sommet de chaque mât , et le couronnait comme une lampe éclairée à Tesprit-de-vin.

Le capitaine Fox avait tout prévu, et il était prêt : c'est à de pareilles épreuves que se juge le vrai marin. Dès les débuts de l'ouragan , il était à son poste, près du gouvernail, le porte-voix eu main, et ne devait plus en bouger. La vie de ces hommes, le sort de ce bAtiment, dépendaient désormais de

riLE DES APHONES. 311

lui : aucune responsabilité n*était plas gravje , et il en portait dignement le poids. Tant que dura le péril, on le vit sur le pont , domptant le sommeil, bravant la pluie et les coups de mer, animant l'équipage par son exemple, le rassurant par son maintien. Qu'au milieu de ce désordre des éléments, sa fermeté se démentit, que son sang froid l'abandonnât, qu'il hésitAt sur une manœuvre , sur un commandement, et son navire désemparé devenait la proie de la tourmente, et l'Océan l'eût couvert de ses nappes d'eau comme d'un linceul. Mais le capitaine Fox avait l'âme aussi robuste que le corps ; il se retrempait dans la lutte. Jamais il n'avait d'une voix plus ferme donné des ordres plus précis, pris avec plus d*à propos de meilleures dispositions , ni opposé aux insultes des flots et du vent de plus énergiques moyens de défense.

Le salut n'était qu'à ce prix. En se prolongeant, la tempête augmentait de fureur; toutes les voiles avaient été mises en lapabeaux ; l'un des mâts venait de se rompre et l'autre était fortement ébranlé ; plus de manœuvre possible , si ce n'est de fuir au gré du vent et des vagues déchaînées. A chaque

3ia LILE DES APHONES.

instant d'énormes masses d'eau se précipitaient sur le pont et submergeaient ie brick dans tonte sa longueur ; pour y résister, il fallait toute Tagilité de ses mouvements et la solidité de ses membrures. Dans ces chocs furieux, les dernières chaloupes furent emportées, le dernier mftt également; le gouvernail résistait encore ; un coup de mer» plus violent que les autres, le brisa et en dispersa les débris ; de sorte que le Star, naguère si Ger et si sûr de lui-même, n'était plus qu'une coque rasée, désarmée , vaincue , jouet du hasard et des éléments. Pendant quarante-huit heures, les choses se maintinrent sur ce pied , avec des alternatives de détresse et d'espoir. En vain, le capitaine Fox avait-il essayé de fixer sa position, à l'aide des observations ordinaires; l'état sombre de l'atmosphère ne permettait plus de se servir des instru* ments nautiques , et les montres marines , dérangées par rintempérie, se trouvaient hors d'état de fournir des renseignements précis. On ignorait donc au juste où se trouvait le bâtiment et vers quelle plage le poussait la tempête. Un événement étrange allait éclaircir ce point.

Dans le cours de la deuxième nuit, et alors que Touragan sévissait avec le plus de fureur, par un épouvantable temps et au milieu de ténèbres épaisses, le brick reçut une secousse à laquelle personne ne se méprit; il venait de toucher suribn écueil. Le choc fut si violent que pas un homme à bord ne resta debout ; tous , oflQciers et matelots, en perdirent l'équilibre. Le capitaine Fox, jeté contre le cabestan, se releva le premier et chercha à se reconnaître ; ses gens , revenus de leur stu* peur, se groupèrent autour de lui ; le lieutenant, que l'événement avait surpris la bouteille en main accourut sur le pont afin de s'assurer de l'état des choses. Il n'en était aucun parmi ces honmies qui ne crût sa dernière heure venue , et n'entendit résonner à ses oreilles comme un glas dé mort. Encore quelques minutes , et le brick déchiré par le récif et dépecé par cette mer furieuse , allait disparaître débris par débris et s'en aller vers la plage avec les cadavres de ceux qui le montaient. Telle était la perspective présente à tous les esprits.

Qu'on juge de la surprise des marins du Star^ lorsque après quelques minutes d'hésitation, le bftti-

ment parut se dégager de lui-même, flotter de nouveau et s'ouvrir un chemin dans des eaux plus tranquilles. L*éqaipage cria au prodige, le capitaine Fox en devina le motif naturel. Le brick , soulevé par le flot , venait de franchir Faréte d'un de ces bancs de coraux qui entourent les lies de rOcéanie et servent de rempart à des havres inté* rieurs, où la houle ne pénètre pas. Ainsi un instru* ment de perte était devenu un instrument de salut. Chassé par la brise , le Star vogua sur cette mer fermée, qui devenait plus calme et plus sûre à mesure qu'il s'y engageait plus avant. Les ombres de la nuit et une brume persistante empêchaient de rien distinguer autour de soi : pendant plusieurs heures , le brick s'en alla ainsi à l'aventure , et comme guidé par un génie invisible qui semblait veiller sur lui. Enfln le brouillard céda, le vent fléchit, et Ton put voir, dans un horizon rapproché, étinceler une multitude de feux.

— Où sommes-nous? dit le lieutenant.

— Qui le sait? répondit flegmatiquement le capitaine. Faites mouiller une ancre, Baby; nous verrons demain.

— A la bonne heure, reprit Tofficier; mais nous voici lancés en pleine féerie. Où diable sommesnous?

Ils étaient devant Tile des Aphones et en face de la capitale de ce nom.

un ^BBMIBR OOnr D ŒtL SUR LA VIUB DBS APBOHB8.

Comme on le pense, personne à bord du Star ne ferma Tœil de la nuit. Le bâtiment était hors d'embarras ; l'ancre avait rencontré un fond sûr, et les eaux du mouillage étaient aussi unies que celles d'un lac. L'attention de l'équipage pouvait donc se porter tout entière sur cette apparition étrange , imprévue et d'autant plus douce qu'elle succédait à un naufrage imminent. Quoique la nuit fût sombre et la distance assez forte, il était facile de voir qu'on avait une ville considérable sous les yeux. Çà et là, sur ce fond obscur , des coupoles montraient leur masse imposante ; à leur pied s'étendait une vaste enceinte couverte de constructions.

Des siHoDS de clarté y indiqoaient la direction des mes, et il s'en élevait ces marmnres qoi accompagnent le sommeQ des grands foyers de population.

Qnand le jour pamt, et que les objets forent pins distincts, ce spectacle prit d*antres proportions. Le ciel avait recouvré sa pureté, le soleil son éclat ; la nature était en robe de fête. Les premiers rayons du matin glissaient comme une poussière d'ôr sur les cimes des bois environnants , et venaient se briser sur les eaux du bassin et sur les toits de la ville endormie. Tout ce paysage respirait le calme et la sérénité. A Thorizon, les coteaux se succé^ daient, les uns chargés de vignobles, les autres garnis de forêts touffues, tandis que dans la vallée une rivière baignait des pftturages couverts de troupeaux et sur quelques points de son cours brillait comme un ruban de moire. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, de riches cultures couvraient le sol , d*un aussi bel aspect et de nuances aussi diverses qu'en un pays pourvu de comices et jouissant des méthodes les plus perfectionnées.

Quoique les marins du Star ne fussent point in-

sensibles à ces beautés de la nature , leur attention se portait de préférence vers un autre côté du tableau. Ce qui les préoccupait surtout, c'était l'imposante ville, assise sur la plage et dont les monuments avaient ce caractère de grandeur qui est le signe d'une civilisation avancée. Encore n'apercevait-on du mouillage que les moindres de ces monuments, ceux dont la ligne des quais était dé- Corée ; mais au delà et sur des plans plus éloignés se montraient des dômes, des flèches, des colonnes, des galeries aériennes , des tours couronnées de plates-formes, quj portaient Fempreinte de plus de magnificence, et révélaient un peuple abreuvé aux bonnes sources de l'art. Même dans les habitations privées se retrouvait ce cadiet d'élégance et de goût. Élevées d'un étage, de deux aux plus, elles avaient toutes un balcon en saillie pourvu de châssis mobiles et abrité par un auvent gracieux : c'était conune un pavillon suspendu d'où la vue se portait vers la mer et que signalaient des vitraux de couleur et des rideaux agités par la brise.

Parmi les personnes réunies sur le pont du brick,

il n'en était aucune qui prit plus d'intérêt à cette

scène que le lieotenant. C'est que Baby se piquait d'être observateur : depuis vingt ans qu'il fréquentait les eaux du Monde Maritime, il avait passé par tontes les épreuves et toutes les situations, étudié les mœurs de ces insulaires, même de ceux qui se nourrissent d*aloyaux humains, et failli, à la suite d'une surprise, servir de base à un de leurs repas de corps. Cette circonstance l'avait rendu circonspect ; il trouvait cette manière de finir peu digne de lui et s'efforçait de s'y soustraire. De là une prudence qui ne se démentait jamais.

Aussi, dès les premières lueurs du jour, Baby avait-il exercé son contrôle vigilant, et ce qu'il apercevait n'était pas de nature à désarmer ses défiances. Une remarque le frappa d'abord, c'est que le Star se trouvait dans une mer entièrement fermée et sans communication apparente avec l'Océan. Sur la ligne de Thorizon régnait une suite de récifs, facile à reconnaître aux flots qui s'y brisaient et au nuage d'écume qui s'en élevait sans solution de continuité. En vain le lieutenant cherchait-il du regard un passage, une issue à travers cette bari^ de coraux ; il n'en découvrait pas et

tout le confirmait dans la pensée que le seul moyen d'aboutir à ce bassin était celui dont le brick avait fait l'épreuve à ses risques et périls, c'est-à-dire un saut périlleux par dessus recueil. En effet, aucun autre bâtiment n'était mouillé à ses côtés , aucun autre pavillon ne se déployait près du sien ; le Star était seul, absolument seul sur cette vaste surface. Et quant à la marine du pays, elle se composait de quelques barques élégamment pavoisées, qui ressemblaient plutôt à des meubles de plaisance , qu'à des instruments destinés à un service de mer.

Ce fut, pour Baby, un premier motif de se tenir sur ses gardes; il s'y en joignit d'autres peu d'instants après. En examinant les édifices dont les quais étaient couverts, il distingua une construction véritablement imposante, et dont l'attique portait un observatoire d'un caractère sombre et dominateur. De là on embrassait les eaux du mouillage et l'horizon dans une étendue de plusieurs lieues. Était-ce une illusion de Baby ? Il lui semblait voir, dans les profondeurs de cet observatoire, un tube de forte dimension dirigé contre le Star

et le tenant pour ainsi dire en échec. Dans la pensée du lieutenant» ce ne pouvait être qu'un engin de guerre, quelque miroir ardent renouvelé d'Archiinède, et de nature à incendier le brick, en dépit de Féloignement. Aussi n'en détournait -il pas les yeux :

— Capitaine, s'écria- 1- il, ne le voyez -vous pas?

— Quoi donc, Baby ? répliqua celui-ci avec son calme ordinaire.

— Un piège, une machine, poursuivit le lieutenant ; une invention de Tenfer, à coup sûr.

— Ou cela, Baby?

— Là bas , capitaine, dans la direction de ma main. L'aperceves-vous maintenant? Quels reflets ! Nous allons fondre comme de la cire. Après Teau, le feu.

Le lieutenant eût poussé plus loin cette explication et donné à ses inquiétudes un commentaire plus précis, si un incident inattendu ne fût venu rompre Tentretien. Du haut de cet observatoh*e menaçant, une fusée venait d'être tirée , en même temps qu'on arborait un drapeau écarlate, parsemé

L'ILE DES APHONES. dift

d*einblëmes en or. À ce signal, le quai, jusque-là désert, se couvrit de monde ; il en déboucha de toutes les rues et de tous les carrefours : ceux-ci se formèrent en groupes ; ceux-là se jetèrent dans des embarcations et les poussèrent au large , en les dirigeant vers le brick. Le moment critique approchait :

— Eh bien! capitaine, que vous disai&je? s*é-* cria Baby.

L'équipage du Star, rangé en bon ordre sur le pont, attendit la suite des événements.

s VI.

UMB VIUTB DBS BATUBBLS. — PRBMlàRBB IMPIUSBSIONB.

De la terre au brick le trajet était assez long pour laisser à Baby le temps de reconnaître à quelles gens on avait affaire. Armé d'une excellente lunette , il la tenait obstinément fixée sur les embarcations qui s'étaient détachées du quai et s'avançaient à force de rames. Ces embarcations ressemblaient à des gondoles et portaient sur toute

Sli L'ILB DBS APHONES.

leur longueur des tentes en étoffes de soie qui sinclinaient à volonté et formaient un abri, mobile contre le soleil. Des pavillons étaient déployés à rarrière, et la couleur en variait d'une embarcation à Fautre : ici le fond était blanc « là jaune « ailleurs bleu; l'emblème seul demeurait uniforme. De loin cet emblème n'offrait guère qu'un dessin confus , et Baby se perdait en conjectures. Mais , quand les embarcations se furent rapprochées « son doute cessa : c'était une écrevisse de la grande espèce et dont iH nuance tranchait sur la couleur du pavillon.

Le lieutenant venait de s'assurer du fait, et se demandait si c'étaient là les armes du pays , lorsqu'une autre circonstance le frappa. Les hommes qui montaient les gondoles portaient tous cette écrevisse sur quelque point de leur vêtement , les uns sur le dos , les autres sur la poitrine , d'autres ailleurs. On eût dit un signe de nationalité. L'emblème semblait se modifier à raison des classes et

des rangs, et comme si la place , Tétoffe et la couleur eussent été un moyen de faire reconnaître sur-le-champ la condition des personnes. Chez

ceux-ci récrevisse était plus petite , chez ceux-là plus grande ; ici elle était en or broché, là en soie, ou simplement en laine. Les écrevisses les plus riches appartenaient à ceux qui étaient investis de quelque commandement ; ils la portaient par devant et avec une certaine fierté; les écrevisses les plus modestes étaient le partage des simples mariniers : ils la portaient par derrière et n*en paraissaient pas fort enorgueillis.

Enfin les embarcations arrivèrent près du brick et de chacune d'elles se détacha un personnage , bardé de Técrevisse d'or, tenant un éventail d'une main et de l'autre un chapelet à grains d'ambre et de corail Ce ne fut pas sans peine qu'ils parvinrent sur le pont ; et dans le cours de cette entreprise , le génie de Baby fut mis à une rude épreuve. La dimension de ces fonctionnaires publics dépassait ce que nous connaissons de plus perfectionné en ce genre; on n'en voit point de tels en Europe, même parmi les mieux nourris et les moins occupés. Pendant qu'on les hissait à bord , trois poulies cédèrent sous le poids. L'opération s'acheva pourtant , et six naturels de distinction eurent accès

ur la dunette , où le capitaine Fox les reçut avec sa gravité accoutumée. II y eut, dans les formes respectives, échange de civilités , et le lieutenant put examiner de près et tout à Taise ces habitants d'une terre inconnue.

I^urs vêtements se composaient d'étoffes de soie, taillées à l'orientale et formant une jupe ample et longue qui descendait jusqu'aux chevilles, et qu'une ceinture en mousseline flxait à la chute des reins. Ces étoffes paraissaient être de belle qualité; mais, par la plus singuUèi'e des modes, les naturels les portaient à l'envers. Ce n'est pas tout : à cette bizarrerie s'en joignait une autre , d'un effet encore plus malheureux. La coiffure se composait d'une sorte de feutre , à peine dégrossi , et dont la forme rappelait le bonnet imposé aux enfants qui ont encouru une punition.

— Serait-ce un peuple qu'on a mis en pénitence ? se demandait Baby. Il n'y manque guère que le martinet.

C'était l'usage, voilà tout: quel pays n*a les siens ? Rien ne sert de disputer là-dessus.

Cependant Tentrevue n'aboutissait pas; des

deux côtés , on se contentait d'échanger des gestes et des sourires. Un naturel de première distinction avait bien essayé de frotter son nez à celui du capitaine Fox , ce qui est , dans le pays , comme on le sut depuis , une grande marque d'honneur ; mais cette tentative n'avait eu qu'un succès médiocre auprès dti rigide Américain. De là un peu de froideur et une sorte de contrainte. On ne saurait dire comment les choses auraient tourné si Baby n'y eût mis du sien. Au milieu de ces visages étrangers, il venait d'en distinguer un qui avait une expression particulière de malice et paraissait se divertir surtout des dépenses de gestes que faisait le capitaine dans l'intention d'être compris. De ce personnage à ses compagnons , il n'y avait pas de différence sensible ; il était vêtu comme eux> coiffé comme eux ; sa poitrine était comme la leur, ornée d'une magnifique écrevisse d'or. Et néanmoins Baby resta convaincu, dès le premier coup d'œil , qu'il en tirerait plus de parti que des autres.

Pendant que la conférence suivait son cours ^ il prit donc cet homme à part et l'entraîna jusqu'au

pied du grand mât

L'ILK DES APHONES.

Page 1