‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 64 sur 80 · SUT · texte numérisé non relu

SUT

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L'entretien en était là et menaçait de se prolonger, lorsqu'un bruit se fit entendre dans la direction du gaillard d'avant, en même temps qu'il s'en élevait un cri d'alarme.

— Un homme à l'eau, dit une voix.

En un clin d'oeil tout le monde fut sur pied, et, autant que le permettait l'obscurité, on put apercevoir une forme humaine se débattant au milieu des flots. C'était un matelot qui , à la nuit close, avait commis l'imprudence de s'endormir sur le beaupré : un mouvement du brick venait de lui

laîre perdre Téquilibre et de le précipiter dans la mer. Le malheureux poussait des cris lamentables, moins distincts à mesure que le bâtiment s'éloignait de lui , et se confondant peu à peu avec le bruit des vagues et du vent.

Au premier appel , le capitaine Fox s'était trouvé debout; d'un coup d'oeil il avait tout vu, tout jugé ; déjà ses ordres étaient donnés , les manœuvres s'exécutaient 9 et le navire évoluait sur lui-même. De son côté» le lieutenant ne demeurait point inactif. Une des embarcations venait d'être descendue le long du bord , et il s*y était jeté avec six hommes de réquipage* L'œil attaché sur les flots, l'oreille attentive aux moindres bruits , il se dirigeait vers la victime avec l'espoir d'arriver à temps pour la sauver. La nuit et Tétat de la mer rendaient cette opération difficile; il fallait s'y aider des moindres indices , et pour le reste s'en remettre au hasard. Qu'on juge des émotions dont les acteurs de cette scène étaient assaillis ; chaque minute qui s'écoulait leur apportait une angoisse nouvelle. Il n'en était aucun parmi ces hommes, officiers ou matelots, qui ne se sentit exposé à une chance pareille,

soi L*ILE DBS ÀPHONBS.

et De se mit aux lieu et place du malheoreiix qui disputait sa vie k ce gouflfire ouvert pour l'engloutir.

Cependant Tembarcation glissait sur les vagues avec la rapidité de l*oiseau et au milieu d'un silence profond. Pas un mot , pas un geste : les marins penchés sur leurs aurons, y déployaient cette force qu'on puise dans une circonstance critique ; le lieutenant , debout à Farrière, sans chapeau, les cheveux au vent, le gouvernail en main , était absorbé dans sa recherche opiniAtre. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; on épiait ses mouvements, on attendait ses ordres ; enfin sa voix domina les mur^ mures de la mer : — Enfants , s*écria-t-il , arrêtez !

Les six avirons se levèrent à la fois, et les hoimnes , par un mouvement spontané , regardèrent autour d'eux. A la surface de Teau s'agîtmt une masse confuse vers laquelle glissait l'embarcation , au moyen de Téian qui lui avait été imprimé. Malgré les ténèbres qui régnaient , il était facile de s*apercevoir que le malheureux au secours de qui on se portait, en était arrivé à la limite de ses forces et aux dernières convulsions de l'agonie. Ses bras frappaient l'eau au hasard , ayec cette pré-

cipttation qui est Teffet ordinaire de la terreur. Encore quelques secondes et il était perdu; il coulait pour ne plus reparaître. Le lieutenant jugea la chose ainsi ; son œil exercé ne pouvait s'y tromper: un acte de dévouement était nécessaire ; il n*hésita pas. D\in bond il s'élança dans la mer, nagea rapidement vers l'infortuné en danger de périr, l'atteignit au moment où une vague venait de le submerger, le ramena à la surface, et l'y soutint d'un bras pendant que de l'autre il cherchait à regagner reihbarcation et à y prendre un point d'appui. Tout cela avec la promptitude de la pensée et en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.

De leur côté, les matelots s'étaient portés au secours de leur intrépide lieutenant. L'un d'eux l'avait suivi à la nage, tandis que les autres manœuvraient de manière k rendre le sauvetage plus aisé. Déjà tout sujet d'inquiétude avait disparu ; le groupe flottant se rapprochait ; entre lui et la chaloupe, il n'y avait plus qu'une toise ou deux de distance, lorsqu'un nouvel incident changea l'aspect de la scène et donna des motifs d'alarme bien autrement sérieux.

Dans les profondears de la mer et trahi par an sillon phosphorique, les matelots Tenaient d'apercevoir an énorme requin. Il montait lentement, mais en ligne directe et comme assuré de sa proie. Le péril était imminent, et le temps manquait pour s'y soustraire. L'équipage de l'embarcation allait assister à Une épouvantable catastrophe , sans pouvoir ni l'éloigner, ni la conjurer. Aussi quelle angoisse dans les cœurs 1 quelle consternation sur les visages 1 De ces trois hommes qui se débattaient à la surface de l'eau , c'est le lieutenant qui était le plus vivement menacé ; c'est sur lui que le monstre marin semblait s'acharner de préférence; il allait payer de sa vie son chevaleresque dévouement. Par deux fois le requin l'avait touché de son aileron, et se renversant sur le dos, il ouvrait sa redoutable mâchoire ; c'en était fait de ce pauvre Baby, si jovial et si généreux, à moins d'un secours inattendu. Ce secours arriva. Un matelot, gardant plus de sang-froid que les autres , s'était emparé d'un trident et , ainsi armé, surveillait les mouvements de l'animal. Au moment décisif, et quand les dents touchaient déjà leur proie, il brandît le

fer d'une main vigoareuse* atteignit une partie vulnérable, et cpla si profondément , que le requin lâcha prise à Tinstant même, et disparut en emportant le barpon dans ses chairs. Le lieutenant était sauvé; il tint bon pourtant, et ne remonta dans Tembarcation que le dernier. C'était un garçon ainsi fait ; il s'oubliait pour les autres : un petit esprit politique, mais un grand cœur.

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