UN INTÉRIEUR
La distance qui séparait l'hôtel de David du quai de débarquement n'était pas très-grande, et pourtant les deux officiers mirent un temps considérable à la franchir. Le premier motif de retard vint de Taffluence des curieux, le second et le principal fut la gêne que leur imposaient leurs vêtements. Certes, ils étaient magnifiques là-dessous. Fox brillait par Téclat, Baby par la délicatesse des couleurs ; mais la forme des costumes se prêtait mal à la rapidité de la marche. Cette longue juape à laquelle ils n'étaient point accoutumés s'embarrassait dans leurs jambes, et ils avaient toutes les peines du monde à tenir en équilibre la coiffure dont leur chef était surmonté. Ils portaient tout cela comme on porte un travestissement , avec la même aisance et le même succès.
Enfin ils arrivèrent devant la résidence de David et ne purent contenir un témoignage d'admiration.
C'était un fort bel hôtel, d'une ordonnance simple et régulière, où l'ornement entrait dans une heureuse proportion et qui révélait un juste sentiment de Fart. A le voir, il était impossible de ne pas reconnaître que l'État des Aphones faisait bien les choses, et accordait à ses magistrats des logements dignes d'eux. La façade se composait d'une colonnade légère sous laquelle régnait une galerie que des stores mettaient au besoin à l'abri du soleil. L'édifice était en beau granit rose, pareil à celui de Syène, avec des médaillons en marbre bleu lapis, qui tranchaient sur le ton général des constructions. Une cour intérieure avait été ménagée entre les divers corps de logis , et au delà on pouvait apercevoir , dès l'entrée, les massifs et les perspectives d'un magniflque jardin.
Tel était l'asile où Fox et Baby allaient recevoir une hospitalité conforme aux lois du pays. David les conduisit vers le pavillon qui leur était destiné et qu'ils devaient occuper seuls ; on y avait réuni tous les raffinements de la vie des Aphones, les meubles les plus élégants, les lits les plus moelleux, les parfums les plus Irecherchés , tout ce qui était
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nécessaire, et en outre beaucoup de superfluités, des objets d'art, des laques, des porcelaines, mille riens d'un prix infini et d'un goût achevé. C'est en cela que ce peuple se piquait d'être supérieur; il excellait dans la babiole. Tous les cerveaux y étaient en quête de colifichets nouveaux; toutes les mains s'exerçaient à en produire. Le contour d'un vase , le dessin d'une étoffe^ y passaient pour des affaires d'État; on était fier d'une coupe de vêtement, glorieux d'une forme originale. On eût dit qu'il n'y avait pas d'autre esprit public. Ceuxci sculptaient le bois avec un art exquis; ceux-là ciselaient le bronze d'une manière incomparable ; on en voyait d'absorbés dans le tissage de la soie , d'autres dans l'impression du coton, d'autres dans la teinture de la laine ; c'étafit à qui produirait sa petite merreille et s'élèverait ainsi aux honneurs de récrevîsse d'or.
Le capitaine Fox n'accorda à ces détails qu'un regard distrait ; il était sous le poids de ses douleurs, mais Baby avait un fonds de philosophie supérieur aux événements. Il examina donc d'un œil curieux les bagatelles dont il était environné, y prit goût
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et essaya de celles qui étaient à son usage. David n*avait rien oublié; il avait mis son cuisinier et son maître d'hôtel à la disposition de ses hôtes. Baby trouva convenable de noyer dans les boissons du cru ce qui pouvait lui rester de mélancolie. Il commanda un excellent repas et s*en fit les honneurs avec une aisance parfaite ; il put même s'assurer que le rhum du pays ne le cédait à aucun de ceux qui jouissent de quelque réputation. Certain du fait il s*y livra avec confiance. L'effet en fut prompt ; une vapeur chasse l'autre ; quand le cerveau fut touché , Tesprit se dégagea. Au sixième petit verre Baby avait oublié les rudes épreuves de la journée et ses soixante piastres de vêtements ; au neuvième il se leva et se mit à exécuter, au grand scandale de son supérieur, une danse nègre fort appréciée des planteurs du Sud. C'était léger de pose et de gestes surtout ; il n'y manquait que l'orchestre africain.
Qu'on juge de la surprise des deux officiers lorsque, du jardin même, il s'éleva une musique qui rappelait, à ne pouvoir s*y tromper, l'air mandingue sur lequel Baby prenait ses ébats. D'où venaient
ces sons familiers ? Le lieutenant se demandait s'il n^était pas le jouet d'une illusion et s'il fallait ajouter foi au témoignage de ses sens. Pour le coup, la féerie s'en mêlait. La nuit était venue et ajoutait à cet incident le mystère de ses ombres. Baby n'y tint pas ; il s'élança vers le jardin ; coûte que coûte, il voulait en avoir le cœur net. Son audace fut mal servie; à l'instant même tout redevint muet; On n'entendit plus que le chant des rainettes et le cri des oiseaux de nuit. La féerie avait cessé.
Cependant notre officier n'abandonna pas la partie ; il y mit de la persévérance, convaincu qu'il en recueillerait le fruit. Le jardin était vaste; il le parcourut dans tous les sens, avec l'espoir d'y obtenir quelque révélation. Les quinconces, les pièces d'eau se succédaient ; ça et là se montraient des boulingrins, ornés de statues; plus loin, des chalets pittoresques ou des labyrinthes épais ; ailleurs, des mouvements de terrain, de petits ruisseaux coupés par des ponts rustiques, ou bien des ruines savamment arrangées que tapissaient des lierres et des lichens. Baby explora tout sans recueillir aucun bruit, ni découvrir une &me vivante.
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Las d'une recherche infructueuse , il allait prendre le parti de la retraite et regagner son lit, en se guidant tant bien que mal, lorsqu'à travers un massif d'arbres, plus serrés qu'un rideau, il crut voir briller une lumière qui se déplaça avec vivacité, puis disparut.
— Enfin ! s'écria Baby.
Et il s'engagea dans le fourré, malgré les plantes épineuses dont il était obstrué. Au prix de quelques égratignures, il atteignit un espace libre et aperçut un palais en marbre , véritable chef-d'œuvre, qui reproduisait en miniature l'ordonnance et les détails du palais principal. Évidemment c'était là un asile mystérieux, et situé de manière à échapper aux regards. Une végétation touffue l'entourait d'une triple enceinte : aucune allée n'y conduisait, et à peine, à force de recherches, découvrait-on les sentiers qui venaient y aboutir.
Baby avait été bien inspiré ; ce petit palais était
le harem de David, la résidence de ses femmes. On y voyait peu è peu les feux s'éteindre et les mouvements cesser : c'était l'heure du repos. Notre lieutenant n'avait plus qu'à retourner sur ses pas ;
mais il se promit bien de ne pas rester à mi-chemin et de mettre à profit sa découverte.