S XVIII
BABT DEVIENT UH HOMME A LA MODE
Le lendemain, le capitaine Fox pria son hôte de le tenir quitte d'un plus long séjour. Cette étiquette lui pesait; il demandait comme une faveur qu'on le laissât retourner à bord, oà du moitis il vivrait sans gêne et à sa guise. C'était là un vœu bien modeste, et pourtant, avant d'y déférer, il fallut de longues négociations. Les grands dignitaires persistaient à voir dans la présence du brick étranger une source de périls pour la sécurité publique, et rendre à ce brick son capitaine, c'était donner une Ame aux complots qui allaient s'y ourdir. Ainsi raisonnaient ces hommes prévoyants* Enfin, à force d'instances, ils consentirent à se départir de leurs rigueurs. Le capitaine put regagner le Star^ mais on tripla le nombre des hommes chargés de garder le navire et d'avertir l'autorité au premier mouvement suspect.
Quant à Baby, il ne songea nullement à suivre Texemple de Fox et à présenter une requête identique : la résidence lui plaisait , et Taventure de la nuit eût suffi pour Ty retenir. Puis il prenait goût à la vie des naturels et à l'ordinaire de la maison de David. Le rhum lui semblait chaque jour meilleur, et le quitter si tôt eût été à ses yeux le comble de ringratitude. Il appréciait aussi les services des gens qui l'entouraient, ceux du cuisinier, ceux du maitre-d'hôtel, ceux du sommelier surtout ; il n'était pas fâché d'avoir à ses ordres un valet de chambre qui l'aidât à endosser son costume nouveau, lui enseignât l'art de le porter avec grâce et l'initiât aux belles manières du pays. Tous .ces motifs l'attachaient au rivage, sans compter l'impérieux désir de pénétrer les mystères de ce harem en face duquel le hasard l'avait conduit.
D'ailleurs, à ces jouissances d'intérieur allaient bientôt s'en joindre d*autres, plus bruyantes, plus animées, et s'exerçant dans un cercle moins restreint. Voici comment. De temps immémorial , la ville des Aphones, avide de spectacles en plein air, avait éprouvé le besoin de se ménager un objet sur
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lequel Tattention publique pût se porter avec une certaine fureur. C'était un homme, bu un animal, suivant la circonstance ; la curiosité s*y attachait pendant un jour, deux jours, une semaine quelquefois ^ limite extrême^ atteinte rarement , jamais dépassée. Ce peuple aimait à changer d'idole. Mais tant que la vogue durait^ l'esprit de la population ne se détournait pas de celui qui avait eu l'art ou le bonheur de la Gxer à son proGt. La foule lui servait de cortège ; sa marche était réglée, connue d'avance comme celle d'un souverain; on se portait sur les points où on espérait le voir, lui parler, recueillir ses bons mots ^ lui adresser des discours et entendre ses réponses, quand il en faisait. Mille échos répétaient son nom , mille voix racontaient ses prouesses ; il n'avait qu'une heure de règne, mais d'un règne éclatant.
Voilà où Baby en était; à peine touchait-il la terre que les honneurs de la popularité commençaient pour lui. Un succès si prompt tenait en grande partie à la belle défense qu'il avait faite à propos de ses vêtements. Le bruit s'en était répandu avec la rapidité de l'éclair, et chacun voulait admi-
a9i riLE DES aphones;
rer le héros de cette mémorable campagne. On disait en outre qu'il avait fort bon air sous son costume rose et ses écreyisses d'argent, le teint frais et coloré, la repartie vive, le tour d'esprit original et une disposition particulière à s'accommoder du vin et de la cuisine du pays. Ces détails^ livrés aux oisifs, provoquèrent un mouvement bien naturel ; on voulut contempler un homme qui ne livrait pas ses culottes sans coup férir, mais qui, une fois désarmé, prenait gaiement et philosophiquement les choses. Puis l'imitation s'en mêla ; l'impulsion une fois donnée, ce fut à qui y céderait. On sait que l'engouement s'engendre de lui-même et avec quelle force de multiplication ! Avant la fin du troisième jour, Baby était, pour ce peuple évaporé, un objet aussi curieux que la huitième merveille du monde.
Dès lors il n'y eut plus de limites à son succès ) tout ce qu'il y avait de noble , de spirituel , de distingué dans la ville des Aphones vint s'inscrire chez lui. Il eut la visite de savants qui lui parlèrent , en guise d'anglais , une langue de leur composition à laquelle il était impossible de rien comprendre. 11 eut celle des dames de la halle , qui lui offrirent
UD énorme bouquet composé de fleurs symboliques, où chacune de ses perfections était représentée par un végétal assorti. Il eut la capitale entière ou peu s'en faut , les importants et les importuns , les marchands et les seigneurs de la cour, les artistes et les littérateurs , ceux-là pour le peindre , ceux-ci pour le célébrer. L'hôtel ne désemplissait pas ; son lever était celui d*un prince du sang : pour arriver jusqu'à lui , il fallait prendre la file.
Rien n'eut lieu désormais qu'il n'y fût prié : bals , concerts , théâtres , tout se prévalait de son nom dans l'intérêt des recettes. Il ne se donnait plus de représentation extraordinaire que l'affiche ne portât ces mots :
Le lieutenant Baby y assistera.
Même dans les réunions privées, celles du moins qui visaient à l'effet, notre officier devenait l'un des attraits les plus vifs offerts aux conviés. Sur les lettres d'invitation figuraient invariablement ces mots :
On aura le lieutenant Bahy^
C'était la formule , comme pour les violons.
Les choses ne se bornèrent pas là. Bientôt les
académies de Tlle briguèrent Thonneur de se l'associer. 11 devint , à son insu et malgré lui , membre de toutes les sociétés dont le pays était couvert. Des confins du territoire , on lui envoyait des brevets et des médailles, avec délibérations à l'appui. Parfois môme ces témoignages étaient entourés de formes plus flatteuses. Le président et le secrétaire de la société accouraient en personne du fond de leurs districts pour lui faire hommage de leurs parchemins, en accompagnant cette cérémonie de haVangues qui y étaient appropriées. On ne saurait se faire une idée du nombre des sociétés , instituts et athénées qui figurèrent dans cette manifestation. Baby passa tout en revue , même l'académie pour l'éclosion des vers à soie , et la société protectrice des animaux. Ce fut une véritable avalanche de diplômes.
Il était dit que rien ne manquerait à cette vogue. Dans les musées et les établissements publics, on apporta à Baby un registre spécial pour y recevoir sa signature. À la Monnaie, on frappa une médaille commémorative en son honneur. On alla môme, dans quelques manufactures, jusqu'à exé-
cuter SOUS ses yeux , et a Toccasion de sa visite , des morceaux de choix qui lui furent offerts. Ailleurs on se disputait, comme une faveur de prix, les moindres de ses autographes ; si bien que sa signature devint un objet de commerce et se cota à la Bourse comme les fonds publics. £t en môme temps , le flot des curieux ne diminuait pas ; il suffisait qu'on signalât sa présence en quelque endroit , pour qu*à Tinstant même il se formât un attroupement. Sans compter que son portrait s'étalait fièrement aux vitres des marchands d'estampes , divers de pose et d'appareil , en pied ou en buste , gracieux ou sévère , au gré du crayon qui l'avait reproduit.
Baby portait son succès avec une aisance de gentilhomme et une modestie pleine de dignité : on l'eût dit accoutumé à de pareils hommages. Il connaissait déjà les gestes familiers à l'aide desquels on charme la foule , les sourires qui la subjuguent
et les regards qui lui imposent. Il mélangeait tout cela en dose suffisante , et en usait comme eût pu le faire un personnage né dans les grandeurs et après dix ans d un exercice assidu.
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