DE PLUS BN PLUS FORT
Ces mésaventures successives n'avaient fait qu'attacher davantage l'ofQcier du Star à la recherche où il avait essuyé de si déplorables échecs. Plus le but semblait le fuir» plus il mettait d'obstination à l'atteindre. Il s'était dit qu'il n'en aurait pas le déïtïenti, qu'il saurait enfin ce qu'était ce gouvernement, et pour y parvenir il se mit de nouveau en quête.
Une idée germa alors dans son cerveau. Au sein des pays où la civilisation a jeté quelques racines, il existe une institution qui a pour principal objet de
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tout faire connaître au public , depuis les pommades les plus souveraines jusqu'au mécanisme des Ëtats. C'est là qu'il faut étudier les notions de toutes choses , élémentaires ou raffinées , la vie d'un peuple, les chocolats hygiéniques dont il use et les révolutions qu'il accomplit entre le lever et le coucher du soleil. Aucun mystère politique qui n'y soit dévoiléy aucun secret de toilette qui n'y ait une mention. Jamais répertoire des connaissances humaines ne fut plus universel, plus infaillible et mis à la portée de plus de gens.
Cette institution, on le devine, c'est un journal. Baby se demanda pourquoi il n'y avait pas songé plus tAt ; il fallait pour cela que son esprit eût été jeté hors de ses voies. Un journal , où n'y en a-t-il pas? Une colonie n'a encore que des baraques ou des tentes pour abris , que déjà elle a un journal. On découvre aujourd'hui une tle déserte, demain elle aura un journal. L'Ile des Aphones , peuplée et civilisée, devait avoir une légion de journaux, et dans ces journaux tous les renseignements de nature à éclairer l'étranger sur l'emploi de son temps et la constitution du pays.
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— Enfin I s'écria Baby dès que cette idée l'eut frappé, enfin je l'ai trouvé I Et dire que je ne m'en suis pas avisé tout d'abord ! une idée si simple ! quelque chose qui saute aux yeuxl Allons bien vite réparer mon oubli. Cette fois je tiens mon problème.
Il sortit après avoir endossé un costume modeste qui ne pouvait le trahir. Ses connaissances dans la lan^e des naturels étaient assez avancées pour qu'il pût se tirer seul d'affaire et marcher sans truchement. Une fois hors de l'hôtel, il se dirigea vers l'une des rues principales , et aperçut une enseigne qui portait ces mots : Salon de lecture. Il entra et crut s'être trompé : au lieu de journaux et de lecteurs, il ne voyait devant lui que des buffets garnis de pâtisseries et des consommateurs qui les expédiaient à qui mieux mieux. Se croyant le jouet d'une méprise, il allait battre en retraite^ lorsque par une issue entr'ouverte, il découvrit un petit salon contigu» où des papiers de toute dimension couvraient un vaste tapis vert. C'était le cabinet de lecture que l'affiche annonçait : seulement il formait une dépendance d'un magasin de pAtissèries : la nourriture du corps avant celle de l'esprit.
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Quand le lieutenant entra dans ce réduit , fort simplement meublé , trois personnages d'un âge mûr s*y trouvaient assis. K leurs costumes plus que fatigués et à leurs écrevisses en laine rouge , on reconnaissait des lettrés. Ils étaient plongés dans leur lecture avec une conscience qui ne se démentait pas : on voyait qu'ils s'efforçaient de tirer le plus de parti possible de la séance et d'un droit acquis à titre onéreux. Aucun des papiers étalés sur la (able ne se dérobait à leur infatigable appétit, et tout en parcourant celui qu'ils avaient dans leurs doigts, [ils jetaient des regards de convoitise sur ceux que tenaient leurs voisins. On eût dit que c'était leur bien propre et qu'il se trouvait en péril.
Baby prit un siège et s'empara du premier papier qui fut libre. C'était un journal d un fort bel aspect et d'un format imposant ; il passait pour Tun des plus considérables du pays, et avait la réputation d'être généralement bien informé. Sa prétention, et il ne s'en cachait pas, était* d'être un journal du gouvernement :
— Voilé ce qui s'appelle frapper juste , se dit Baby en lisant l'intitulé. Un journal du gouverne-
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ment? Ce serait jouer de malheur s'il ne m'apprenait pas ce qu'est le gouvernement. Voyons cela. A l'appui de ces mots, il jeta les yeux sur la première page , et crut être le jouet d'une illusion : il n'y voyait qu'une feuille de papier blanc. Il y revint à deux et trois reprises; la page lui semblait toujours être en blanc.
— Bon, pensa-t-il, je devine; le gouvernement n'aura rien eu à dire aujourd'hui; il fait relâche. Passons à une autre feuille ; elles n'auront pas toutes la même discrétion.
Il prit un second journal que venait de quitter son voisin de gauche : l'enseigne n'en était pas plus trompeuse que celle du premier ; on lisait en tête : Journal de l'opposition.
— A la bonne heure , se dit Baby , si celui-ci ne parle pas, c'est qu'on lui aura coupé la voix.
Il entama sa lecture : même obstacle, même résultat; il ne voyait que du blanc sur la première page. Cette fois il passa outre; la seconde était mieux remplie ; c'était la série des événements de la journée, les meurtres commis, les accidents survenus, ici un couvreur tombé d'un toit, là une
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vieille femme trouvée morte dans son lit, tous led petits drames de la rue et du domicile privé. Plus loin venaient les comices agricoles et les expositions de fleurs, suivis d*une belle collection d*annonces en grand et petit format, hôtels à louer, carrosses à vendre, pAte pour la toux , onguent pour les engelures, sans compter les remèdes qui n'ont pas de nom. C'était complet.
Baby n'en revenait pas ^ tout, excepté des notions sur la nature du gouvernement. Il en de* meura anéanti pendant quelques minutes, et n'eût pas poussé son expérience plus loin , si une circonstance ne l'eût frappé. Ces pages entièrement blanches pour lui ne semblaient pas avoir le même caractère pour les gens du pays. Ils les lisaient avec attention, souriaient à de certains passages, prenaient ailleurs des airs mécontents, en goûtment les finesses, en appréciaient les beautés. Et Baby avait beau regarder par-dessus leurs épaules, il n*y voyait que du blanc. Sa surprise n'avait pas de bornes, et un moment vint où il ne put la contenir :
— Pardon, Messieurs, dit-il tout haut en s'adres-
sant à la compagnie entière ; je vous vois suWre fort attentivement votre journal d'un bout à l'autre. Que trouvez-vous donc siir la première page? Sontce des opinions sur la nature de votre gouverne^ ment?
Il est impossible de rendre Teffet que ces paroles produisirent. Les trois lettrés que renfermait le salon restèrent d'abord comme foudroyés sur leurs sièges, puis, sans tenir compté des droits de séance qu'ils avaient payés et dont ils n'avaient pas joui jusqu'à épuisement, ils se levèrent, lancèrent sur cet intrus des regards courroucés, et s'éloignèrent du cabinet de lecture comme d'un lieu maudit.
Baby demeura seul :
— Eh bien, se dit-il, voilà du sévère. Ai-je assez de malheur? Je crois tenir quelque chose et tout m'échappe. Allons, si les choses vont ainsi je ne saurai rien. Quel gouvernement mystérieux!
Tout en faisant ces réflexions, il avait gagné la rue et venait de déboucher sur l'un des quais, lorsqu'il découvrit, à peu de distance, un vaste et beau palais devant lequel la foule était rassemblée. Protégé par son travestissement, il s'y mêla, écouta
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ce qu'on disait au sein des groupes, et apprit qu'en suivant la file, il pourrait pénétrer dans le monument. C'était dans son rôle d*observateur, et d*ailleurs un vague espoir Ty excitait. Il prit donc résolument son parti, brava les ennuis de l'attente, et arriva lentement et à son tour sons un péristyle majestueux. De là, à travers des corridors sombres et des escaliers obscurs, il parvint à une galerie supérieure déjà encombrée de spectateurs. A grand'peine, il trouva à s'y placer et chercha à se reconnaître.
Au-dessous de lui, dans un hémicycle garni de divans, étalent assis des personnages richement votas, et au milieu d'eux, sur un divan plus élevé, un personnage qui paraissait être leur supérieur en fonction et en importance. Quels étaient ces personnages? qi|e faisaient -ils? que disaient-ils? C'est ce qu*on verra dans le chapitre suivant.