‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 18 sur 83 · L AMI · texte numérisé non relu

L AMI

Cest que vous êtes si lancé à présent !

LE CRÉDIT FONCIER

Lancé ou non, vous serez toujours le bienvenu. Asseyez- vous là. (Ils s'installent.) Eh bien ! que m'apprendrez-vous aujourd'hui ?

l'ami.

Moi, vous apprendre quelque chose? à vous?

Vous voulez rire?

LE CRÉDIT FONCIER

Et pourquoi pas? Ne serait-ce que les propos des médisants ? Tout le monde les recueille avant nous; et pourtant j*ai un grand intérêt à les savoir : mon conseil est si austère ! ( Lui caressant le genou avec la main.) Voyons, mon ami, que dit-on de nous? soyei franc!

£b I eb !

LE CRÉDIT FONCIER

Comment, eh! eh! J'ai donc touché juste; on nous censure, n'est-ce pas ?

l'ami.

Qui ne censure-t-on pas? c'est le lot commun.

LE CRÉDIT FONCIER

Mais encore sur quoi? à quel propos? pour quels faits ? Va-t-on jusqu'à contester notre succès?

l'aui.

Succès de bourse, non I On trouve môme qu'il va trop haut, et que vous devriez y mettre ordre.

LE CRÉDIT FONCIER

Trop de succès? le reproche est original! J'en

9i LES DEUX CRÉDITS.

ferai part à mon conseil ; son austérité en sera désarmée. Ahl trop de succès I vraiment?

L Attl.

Oui, et Ton insiste. Comment , dit-l-^n , eux aussi ? eux du Crédit Foncier? qui l'eût cru de gens si graves? ne pouvaient-ils pas laisser de semblables moyens aux sociétés en Fair, sans objet comme sans racines? Pourquoi y recourir? pourquoi s'y prêter? Il y avait là un but sérieux et qu'il fallait poursuivre sérieusement; une expérience chanceuse, peut-être, mais curieuse assurément. Étaitce le cas d'y mêler des questions de jeu, de primes, d'écarts, de reports, enûn tout l'attirail des spéculations purement aléatoires? N'eût-il pas été plus sage d'en faire une opération décente, modeste, ennemie de tout bruit prématuré , attendant son jour et ne voulant être jugée que sur preuves! Voilà les propos que l'on tient.

LE CRÉDIT FONCIER

Propos d'envieux ! Est-ce notre faute si l'opinion nous porte ?

l'ami.

L'opinion? quelle opinion? celle de la Bourse?

DEUXIEME TABLEAU. 9â

On prétend que vous la faites et il est naturel qu'elle soit à vous. Où se formerait-ellè d'ailleurs, si ce n'est sous vos yeux et par vos soins? Nulle autre part on n'en trouverait les éléments. A peine êtes- vous organisés à Paris et tout est à créer pour la province. Point d'exercice complet, point de compte annuel, rien qui puisse fixer l'esprit sur la valeur réelle de vos titres et les chances de vos opérations. Savez-vous seulement comment se comportera votre énorme machine? Savez-vous combien d'annuités seront régulièrement acquittées, combien vous reviendront à remboursement et jusqu'à quel point l'expropriation, cette compagne de l'hypothèque, grèvera votre gestion d'embarras imprévus et d'inévitables ennuis? Sur tout cela, vous n'avez guère que des présomptions. Et au milieu de résultats si incertains, quand l'entreprise est encore à l'état d'ébauche , les actions s'élèvent à près du double de leur prix nominal. Je vous le répète, c'est aller trop vite.

LE CRÉDIT FONCIER

Qu'est-ce que cela prouve? qu'on augure bien de l'affaire, qu'on y entrevoit de grands profits.

l'ami.

Ne parlez pas si haut; voilà un mot compromettant.

LE GR ÉDIT FONCIER

Quel mot ?

l'ami.

Celui de proQt ; il serait aisé de le retourner contre vous.

Bah ! c'est pourtant un mot qui sonne bien à l'oreille.

l'ami.

Écoutez : vous n'êtes pas , à tout prendre , une société conwne une autre, ne relevant que d'ellemême et maîtresse de ses mouvements. Vous avez été comblés de faveurs et ces faveurs sont autant de chaînes. {La physionomie du Crédit Foncier se rembrunit de nouveau. ) Vous avez obtenu un privilège à peu près général et le droit d'hypothéquer d'une certaine façon les neuf dixièmes de la France. Vous avez en outre obtenu des subsides en argent, les dix millions que vous savez.

LE CRÉDIT FONCIER

(Avec mélancolie,) A qui le dites-vous ?

l'ami.

Eh bien! n'avez- vous pas peur qu'un jour ou l'autre le commissaire du gouvernement, chargé de vous surveiller, ne vienne vous dire : « Messieurs, ce qu'a fait l'État, il l'a fait non pour vos actionnaires, mais pour les gens qui ont recours à vos services. Il n'a pas voulu garnir les poches de ceux qui spéculent sur vos titres, mais bien procurer aux propriétaires d'immeubles de l'argent à un intérêt très-réduit. Voici pourtant que vos actions montent à vue d'oeil; que faut-il en penser? De deux choses l'une : ou cette hausse repose sur une illusion, et alors c'est égarer le public ; ou elle est fondée, et alors le but de l'État est manqué, vos conditions de prêt sont encore trop lourdes. Il faut les réduire de tout le pro6t que vous faites en excès.»

Vraiment? on nous dirait cela. Ce serait un singulier langage et une prétention qui ne le serait pas moins. Ah! çà, voyons, est-ce sérieux? Point de hausse, de grande hausse dans les actions.

Mais, à ce compte, y aurait-il une affaire possible? £t les millions qa*il nous faut? et les versements? Allez , mon cher, c*est déjà assez dur en l'état des choses ? L'argent n'est pas commode à mener : que les malveillants essaient.

l'ami. '

Que voulez-vous? C'est le destin des grandes créations que d*étre enviées et dénigrées. Il y en a qui vous ajournent à cinq ans ; il y en a qui doutent qu'une institution de crédit puisse se fonder sur des rentrées précaires ; il y en a qui prétendent que vous n'aurez pas la fleur des placements, d'autres qui se demandent comment, dans un appareil aussi vaste y vous saurez vous garantir des rouages défectueux. Enfin, c'est un feu roulant de critiques, d'objections, de pronostics : qu'y faire î marcher; c'est une réponse d'un caractère antique et digne de vous.

LE CREDIT t o^ciE fL, Jièrement.

Nous le ferons, mon cher, nous le ferons.

l'ami, se levant.

Et pardonhez^moi si je me suis ouvert si fran* chenient ; c'est que vous l'avez voulu* ( Son chapeau

à la main et près départir,) Mon Dieu, un dernier conseil et prenez-le en bonne part. Modérez vos agents; qu'ils ne mettent plus le feu à vos titres; c'est un ami, un véritable ami qui vous parle, croyez-le. Et là-dessus, adieu.

LE CRÉDIT FONCIER, le raccompagnav t , Adieu. [Poignées de mains; t ami sort.)

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