SCENE II
L'AMALIORATIOH DBS JOGBSTS
( Uinspection commence^ on sait que le marquis et le vicomte en sont particulièrement chargés: Le marquis y apporte des dispositions trèsrigoureuses y le vicomte y met plus de laisseraller: on dirait qu'il ne prend pas Pinstitution au sérieux. Quand le marquis fait une descente quelque part , le vicomte se contente de le suivre de loin etpresqu'en maugréant. Aussi appellerons-nous le marquis premier inspecteur ^ le vicomte second inspecteur ) c*est le zHe quia déterminé les rangs.)
PREMIER INSPECTEUR, entrant brusquement dans une taverne du faubourg Saint ^Honoré. Des jockeys y sont réunis et s'apprêtent à dévorer un succulent rosbeef flanqué de pommes de terre. Ah I enfin; je vous y prends, enfants d*Âlbion! Ne
BE LÀ SOCIÉTÉ ly'lHCOURÀGEMENT. 34»
VOUS gênez pas. ( Se tournant vers son collègue gui là suit flegmatiguement.) Vous le voyez , vicomte , ces marauds nous font croire qu'ils vivent de racines et ils se livrent à des bombances chez le gargotier.
DlTuXlèMK INSPECTEUR,
Je m'en doutais, marquis. Que voulez-vous?
C'est la nature qui reprend ses droits. L'Anglais est goinfre , quand il s'abandonne à son instinct. PREMIER INSPECTEUR, S* adressant à un j OC key. Comment ! vous aussi , Dick ! vous que je croyais consciencieusement absorbé dans l'usage de boissons sudorifiques I Vous qui aimez votre art et aviez pris goût à la bourrache 1 Vous , en face d*an rosbeef, d'un rosbeef saignant , et cola quinze jours avant les courses. Oh Dick ! vous êtes un grand coupable 1
[Dick répond par un grognement sourd gui, traduit en langue ordinaire peut passer pour une formule de désappointement ou de remords. Il promène son œil farouche de ^inspecteur au rosbeef et du rosbeef à inspecteur, de manière à faire croire guHl mangerait un morceau de
Ui LES INFORTUNES
Cun OU de Vautre, indistinctement, s* il n^étaii contenu par le sentiment du devoir.)
DEUXIEME INSPECTEUR, parlant à un autre jockey.
Toi ici, Tom, quand lu devrais être entre deux couvertures à t'inonder de tisanes et d'eau deSedlitz I Tu ne sais donc pas , malheureux que tu as encore dix kilogrammes à perdre !
( Tom riposte par une grimace qu*un Anglais est seul en mesure d! exécuter. Vidée d'être séparé de son morceau de ba^ engendre chez lui des ferments de révolte qui pourraient aller jus^ qu'an ^^^^^9 **' F esprit de discipline ne les réprimait. Cest le combat de la nature et de la civilisation; la nature est vaincue^ mais au prix cfune grande lutte. )
PREMIER INSPECTEUR, à son collèguc.
Que vous disaîs-je, vicomte; jamais nous n-'araéliorerons cette engeance. Un peu de chair fraîche et ils oublient leur destination. Quels cannibales ! quels ogres I
' D£ LA SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT. 245 mSUXlÈME INSPECTEUR.
Patience, vicomte ! à la prochaine course, ils expieront leurs excès.
PREMIER INSPECTEUR
Voyez comme ils maigrissent lentement ! On dirait qu'ils le font à regret I Pas un d'entre eux qui y aille franc jeU; qui arrive d'emblée à l'état d'exténuation. £t vous voulez qu'il me reste une illusion à leur endroit I Non, vicomte, non , l'espèce est perdue, et pour ma part je désespère de l'améliorer.
DEUXIEME INSPECTEUR
Vous mettez les choses au pire, marquis ; vous broyez du noir. [Lui montrant un jockey.) Tenez en voici un qui semble prendre son art au sérieux; on dirait un fantôme.
PREMIER INSPECTEUR
C'est encore trop corsé, trop nourri, trop en chair, mon collègue. Vous êtes indulgent à l'excès. Mais voyez donc ; la peau n'adhère pas aux cartilages. Je parie que le drôle pèse trente cinq kilogrammes, tout habillé.
BBUXlàllB INSPBCTBUE.
Ma foi, c'est tout au plus.
PREMIER INSPECTEUR
Eh bien , c'est trop , toujours trop, je ne sors pas de là. Non, vicomte , vous avez beau dire , ce tfest point une besogne faite de conscience. Ces gens-là se privent, mais mollement ; ils se dégraissent, mais incomplètement. Après quelques efforts ils s'arrêtent, ils se rebutent. L'estomac reprend le dessus, et qui en souffre? la Société d'encouragement. Depuis huit ans, nous n'avons pas gagné quatre secondes dans les deux tours d*hippodrome. Ces gloutons-là nous perdront de réputation.
DBUXlèMB INSPBGTBUR.
Qu'y faire, marquis?
PRBMIBR INSPBGTBUR.
Les mettre sous le séquestre , vicomte , les dottrer, les parquer comme du bétail , les soumettre à une éducation cellulaire et à un régime forcé. Ainsi du moins nous aurons quelques garanties. Des épinards pour plat de résistance , de Thuile de ricin comme tonique , voilà comment on peut ramener leurs organes dépravés. Ce sera Tun des
essentiels de mon rapport; j'en ferai la motion formelle ; on ne peut plus abandonner ces gens-là à eux-mêmes ; ils abusent de la liberté. ( Se retournant vers les jockeys dont les visages expriment une profonde consternation.) Ahl mes gaillards , vous avez un faible pour le rosbeef 1 Ah! vous aimez les viandes qui saignent : eh bien ! je vais vous en servir de ma façon. Je vous améliorerai, marauds, jusqu'à vous changer en squelettes?
DEUXIÈME INSPECTEUR
Marquis, modérez-vous.
PREMIER INSPECTEUR
C'est plus fort que moi , vicomte ! Dire que nous avons formé une Société pour encourager ces drôles et que leurs estomacs se refusent à cet encouragement. Il y a de quoi rebuter l'âme la plus philanthropique. Encore si c'était une longe de veau , mais du rosbeef, vicomte, du rosbeef et aux pommes de terre encore I
{// entraîne son ami et sort dans un état d'exaspération difficile à décrire, )