SCÈNE III
L'AMAlIORATIOH PB8 GBBVAUX
( La scène se passe dans Vune des écuries improvisées du Champ-de-Mars et une demi-heure après les courtes. Les deux Inspecteurs entrent le lorgnon dans Vœil et examinent successivement les chevaux de race qui viennent de se disputer les prix de Vhippodrome* Ces animaux présentent le plus mélancolique spectacle qu'il soit possible d'imo' giner. Vœil éteint y les flancs haletants, les oreilles basses j ils semblent n'attendre quun prétexte pour s^évanouir. Leurs têtes penchent vers la terre avec le plus triste abandon : leurs poils que la sueur a hérissés , leurs os que la fatigue a rendus saillants^ leurs salières que de violents efforts ont creusées , tout leur donne les apparences de rosses au premier chef. Le favori de la course est surtout dans un état alarmant;
ses jambes ne le supportent que par un excès de
complaisance. )
DEuxiÀHE INSPECTEUR, sc délcctant dans ce spectacle.
A la bonne heure ! à la bonne heure ! Voilà ce que j'appelle améliorer le cheval , encourager le cheval ! Décidément la journée est bonne.
PREMIER INSPECTEUR, tOUJOUTS difficile.
Vicomte, vous perdrez tout par votre indulgence ; un rien vous désarme , un rien vous satisfait. Ou ne fonde rien ainsi , souvenez-vous-en.
DEUXIÈME INSPECTEUR
C'est qu'aussi vous êtes exigeant en diable, cher marquis. Mais que vous faudrait-il alors? Voyez donc ces bêtes? ne vous paraissent-elles pas suffisamment améliorées?
PREMIER INSPECTEUR, s'obstinant.
Non, vicomte, non, la Société d'encouragement a le droit d'attendre mieux que cela : la poule a été molle, la course des haies terre à terre ; nous restons dans l'ornière, c'est évident.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Allons , voyons , un peu plus de justice ; on n'at-
i&9 LES INFORTUNES
teint pds la perfection d'un coup, (lui montrant un des héros de la journée. ) Tenez , oiarquig, voici un animal qui s* est presque brisé les jarrets en franchissant les barrières. Regardez cet autre; il est poussif pour la vie. En voici un troisième qui boitera pendant six mois. Tout cela, 0H>n cher, c'est de Tamélioration , c'est de rencouragement , ou je m m'y connais pas.
FREMISR INSPECTEUR.
Je VOUS répète, vicomte, que nous baissons à vac d'oeil. On aurait pu arriver au but deui secondes plus tôt. Personne n'a fait son devoir, ni bêtes, ni jockeys. Pas un cheval ne devrait être sur ses jambes. Quand, à la fin d'une course, vous les verrez tous 5 mais tous sur le flanc, dites : l'amélioration commence, l'encouragement porte ses fruits. Haii jusque-là> on ne fera que peloter.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Allons, voilà que vous voyez tout en sombre, c^mme notre président.
PRBllIER INSPECTEUR.
Il est dans le vrai, morbleu , il est dans le vrai. On ne comprend plus l'entrainement en France;
DE LA SOGIIÉTÉ D^ENGOURAGEMEMT. S51
la recette s'en perd. On prétend créer des bêtes qui durent, qui servent, qui aient un emploi. Un emploi 1 le cheyal de course n*en a qu'un : courir, et cela sufflt à sa gloire. Quand H a suffisamment couru, on Fabat, on le dépèce et on passe à un autre cheval. Mais non, les choses ne vont- plus ainsi. On ménage la bête, on ne l'entraîne plus, on ne réchauffe plus, on ne la gorge pas d*avoine , on ne l'excite pas avec des boissons. Voilà, cher vicomte, comment tout se perd. Les chevaux résistent , c'est vrai ; ils se portent parfaitement ; mais ils arrivent deux secondes trop tard. Je vous répète que nous n'améliorerons jamais rien ; le pays est plein de préjugés.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Ou les vaincra, marquis.
PREMIER INSPECTEUR, avec UH çestc de doulcur.
Des bêtes qui durent I des bêtes à mourir centenaires! Tenez, vicomte, j*ai envie de donner ma démission. Dès que nous tournons à l'utilité, autant améliorer le cheval de charrue. J'aimerais mieux çà.
DEUXIÈME INSPECTEUR
Vous cdvez au pire , marquis. «
PREMIER INSPECTEUR
Moi , je suis djtns le vrai , voilà tout. Et vous verrez quel rapport j*en vais faire à la Société d'encoaragement. Si elle m'en croit, elle se dissoudra séance tenante. Des chevaux qu'on ménage , des jockeys bien en chair ; fi donc 1 Est-ce tolérable?
( Il quitte la place dans une mauvaise disposition d'esprit. )