‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 67 sur 83 · S VU · texte numérisé non relu

S VU

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Baby n'était pas seulement un observateur de première volée , c'était encore un polyglotte du plus grand mérite. Il avait , dans le cours de ses voyages , abordé à toutes les côtes et frayé avec toutes les tribus ; aucune langue, si sauvage qu'elle fût , ne lui était étrangère : il connaissait même celle de la peuplade qui avait voulu le rôtir et en faire la base d'un de ses repas de corps. Ce qui l'aidait singulièrement dans cette étude , c'est que partout où il mettait le pied, il s'en prenait d'abord aux femmes , et d'une manière si vive que l'entretien s'engageait bon gré mal gré. Au moyen de cette méthode , il s'était formé un vocabulaire universel , et se piquait de pouvoir traiter le sentiment dans tous les dialectes connus.

En abordant le personnage qu'il avait distrait de sa bande et qu'il voulait soumettre à un examen particulier, il se posa d'abord une question. Bans quel idiome convenait-il de l'entreprendre? Fallait-

il lui parler nègre ou malais? Valait-il mieux recourir au madécasse? Le seul embarras quil éprouvât était celui du choix. A volonté , il pouvait se servir de l'instrument le plus vulgaire ou le plus perfectionné. Il savait le mawi que l'on parle dans les archipels, le mandchou des côtes d'Asie , ie carolin, le tonga, le zélandais, le coréen, enfln ce que sait un homme qui a vingt ans de baleine , et qui sait mettre le temps et les occasions à profit.

Tout en se posant cette question délicate , Baby continuait à soumettre l'inconnu aux procédés d'analyse qui lui étaient familiers. Plus il l'étudiait, plus il se persuadait qu'en le choisissant il avait eu la main heureuse. Parfois même il sentait s'éveiller un vague souvenir, lorsque cet homme attachait sur lui un œil souriant et railleur. Ce fut sous l'empire de ce sentiment qu'il commença son interrogatoire. Comme début , il eut recours au portugais ; aucune langue n'est plus répandue dans les parages de l'Inde.

— Où sommes-nous? demanda-t-il au dignitaire décoré de l'écrevisse d'or.

Celui-ci ne répondit que par un sourire.

— Il n'entend rien au portugais, pensa Baby; essayons autre chose : le lascar, par exemple.

Le lascar est , dans ces mers , ce qu'est la langue franque dans la Méditerranée, un mélange affreoi de toute espèce d'idiomes.

— Comment nommez-vous ce pays? demanda-^ t-il à l'impassible fonctionnaire public.

Même silence, môme sourire.

Le lieutenant ne se découragea pas : la patience sied à un pêcheur de baleines. Il renouvela sa question en vingt-deux langues , passant des plus élémentaires aux plus raffinées , du malabar au japonais, de l'arabe au persan, de Findostani au siamois ; il n'oublia aucune de celles qui se parlent dans les mers de TOcéanie, aux îles Fidgi, aux Mariannes, aux Philippines, aux Moluques; il remonta dans le pôle nord jusqu'aux Kouriles et aux Aleutiennes, et descendit dans le pôle sud jusqu'à la Nouvelle-Zélande et à la Terre de Van-Diémen. Vains efforts, peines perdues! Rien ne pouvait tirer le dignitaire interpellé de son silence , ni le faire renoncer à son sourire : seulement ce sourire

devenait de plus en plus significatif. Enfin lorsque Baby, de guerre lasse , se fut rejeté vers les langues savantes de Tlnde et eut posé sa question en pur sanscrit 9 cet homme ne put se contenir plus longtemps : sa parole trouva une issue.

— Si vous essayiez de parler anglais , lieutenant Baby, dit-il dans cet idiome et avec Taccent trèscaractérisé des Américains du Sud*

La foudre serait tombée aux pieds de Tofflcier du Star que sa surprise n'eût pas été plus profonde. Pour un observateur aussi consommé, c'était jouer de malheur. Il venait d'épuiser le réservoir de ses connaissances, se mettre en frais jusqu'à la concurrence de vingt-trois langues , et pour le payer de tant d'efforts, cet homme lui répondait en anglais, comme on le parle sur le littoral du golfe du Mexique. Bien plus, il Tapostrophait par son nom et le désignait par son grade. Malheureuse campagne , en vérité , et de nature à ruiner une réputation moins solide que celle de Babyl Si rude que fût le coup, notre officier s'en remit pourtant. Examinant de nouveau le personnage de la tête aux pieds , il chercha dans ses sou-

venirs à quoi le rattacher, et n'y trouvant rien, i reprit l'interrogatoire.

— Américain? lui dit-il. Vous Américain?

— Américain du Sud, lieutenant.

— Votre port?

— Pensacola.

— Votre nom?

— David.

— David? quel David? s'écria Baby impatienté de ne pas obtenir plus de lumières de ses méthodes habituelles d'observation. Ils pullulent les David dans les États du Sud. Qu'est-ce qui ne s'appelle pas David ?

— David, embarqué sur le Fly, répondit le dignitaire à l'écrevisse d'or, sans se départir du sangfroid qui convenait à son rang.

A ce mot, il se fit une clarté soudaine dans l'esprit du lieutenant. Le Fly était un de ses bâtiments favoris, celui à bord duquel il avait fait ses plus heureuses pêches et dans ses jours les plus florissants. Bien des années s'étaient écoulées depuis lors ; mais un rien suffisait pour le ramener à ces croisières de sa jeunesse. En rapprochant ce nom

de la physionomie de son interlocuteur, il vit à qui il avait décidément affaire :

— Vous ici, David? lui dit-il ; sous ce costume? avec cet ornement? Par quel hasard, s'il vous plaît?

— C'est toute une histoire, lieutenant Baby.

— Curieuse en effet, David ; contez-moi cela.

— Un peu plus loin, lieutenant; on nous observe ; passons sur le gaillard d'avant ; nous y serons plus libres.

Ils firent quelques pas, et quand David se crut à l'abri des indiscrets, il commença son récit :

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