‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 69 sur 83 · LA RÉVOLTA · texte numérisé non relu

LA RÉVOLTA

Avant de poursuivre, David jeta un coup d'œil sur la dunette afin de s'assurer du point où en étaient les conférences entre ses compagnons et le capitaine Fox. Il vit que réchange des civilités recommençait de plus belle, et se crut fondé à reprendre son récit:

a Le tort du capitaine de V Albatros fut de croire qu'en frappant le chef du complot il en avait rendu le retour impossible ; c'était mal juger son ennemi, Quoiqu'aux fers, cet homme exerçait encore de

l'empire sur une portion de Téquipage, et il avait d'ailleurs des acolytes qui ne valaient guère mieux que lui et continuaient leur travail en dessous. Ce fut ainsi que se prépara, à notre insu, un terrible événement.

«Nous étions dans les plus belles mers du monde et sous un ciel qui restait toujours serein. Les travaux de la pèche suivaient leur cours; chaque matin des baleinières quittaient le bord pour aller attaquer le poisson que Ton apercevait à distance. Ce fut dans ces courses que se trama un nouveau complot, sans que rien en pût révéler l'existence ; le jour, l'heure , les moyens, tout fut arrêté , et ni les maîtres, ni les officiers n'en eurent le plus léger soupçon.

« Il m'en souvient comme si c'était d'hier ; la bombe éclata un dimanche au matin ; ces mécréants avaient choisi le saint jour pour leur œuvre de démon. Le capitaine venait de se mettre à table avec ses officiers ; nous autres maîtres, nous nous apprêtions à prendre aussi notre repas, quand une bande de forcenés , armés de couteaux , de haches et de harpons se précipita vers le gaillard d'ar-

rière : l'heure était venue, il fallait se défendre en désespérés ; de pareilles gens il n'y avait point de quartier à attendre.

a Au premier bruit, le capitaine s'était élancé sur le pont ; trois matelots Ty avaient devancé, et l'un d'eux lui asséna un coup de hache qui entama profondément l'épaule et eût suffi pour mettre hors de combat un champion moins vigoureux. La revanche fut prompte ; d'un coup de pistolet, le capitaine coucha l'agresseur sur le carreau, et da second coup, il tua un autre matelot qui commençait à le serrer de près. S'emparant ensuite de la hache du mort, il écarta les assaillants à l'aide d'un moulinet dont chaque choc était décisif. De ma vie je n'ai vu un homme plus beau sous les armes; ses yeux brillaient comme deux tisons, ses cheveux se hérissaient comme la crinière d'un lion en fureur; ils étaient dix autour de lui , écumants, acharnés , et pourtant il suffisait seul à les contenir.

<r De notre côté, nous faisions tous nos efforts pour aller à son secours; malheureusement il nous restait peu d'hommes fidèles^ et à chaque in*

stant le nombre des révoltés augmentait. L'équipage entier se rangea de leur côté, dès qu'on vit qu'ils avaient des chances. Trois maîtres , deux officiers et le capitaine , voilà à quoi se réduisaient nos forces, et il fallait tenir tête ^ quarante enragés. Pour ma part, j'en avais quatre sur les bras et chacun de nous à proportion. Deux maîtres tombèrent à mes côtés pour ne plus se relever ; plus loin un officier fut jeté à la mer après avoir été criblé de coups de harpon; enfin le capitaine, perdant des flots de sang, épuisé par des assauts repétés, ne pouvant faire face à tant d'ennemis, succomba dans une dernière surprise , fut achevé à coups de talons et littéralement dépecé par cette horde ivre de carnage.

<r Seul je résistais encore avec cette énergie que donnent les situations désespérées ; je savais bien que j'y laisserais la vie, mais je m'étais promis de la défendre jusqu'au bout et de la faire chèrement payer à ceux qui la menaçaient. Cependant je sentais mes forces me trahir; mon bras était las de\ frapper et se refusait à tout service ; mes jambes chancelaient et fléchissaient sous moi ; j'allais être

accablé et mis en pièces, lorsqu'une voix me sauva :

— a Ne le tuez pas , dit-elle , et qu'on rattache au grand mât.

a Ce n'était pas une grâce , c'était un supplice plus rafûné. Le chef du complot, devenu libre, avait pris le commandement, et il voulait me rendre amplement les coups de corde qu'il avait reçus. On fit ce qu'il ordonnait; on me mit nu comme un ver, on me lia au même endroit où je l'avais si bien fustigé , on apporta un baquet pleio de vinaigre , et l'équipage vint s'exercer à tour de rôle sur mes épaules ensanglantées. Comme assaisonnement, chaque homme plongeait sa corde dans le baquet et me frappait avec cet instrument de torture bien digne de si ingénieux bourreaux. Je sentais le vinaigre me passer dans le sang, me brûler, me causer d'horribles cuissons; c'était trop de souffrances; au quarantième coup, je yn'évanouis.

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