ENTRE LE CIEL ET L'EAU
II faut y poursuivit David , que cette crise ait duré longtemps et qu'elle ait été bien vive , puisqu'il ne me reste aucun souvenir de ce qui survint alors. Quand je repris mes sens y il me sembla que j'étais ballotté sur la mer, mais d'une tout autre manière qu'on ne Test à bord d'un bâtiment ; mes mains, mes jambes étaient engourdies, et quand j'essayais de faire un mouvement j'éprouvais un obstacle invincible. Enfin mes yeui s'ouvrirent, et je pus distinguer les objets autour de moi : ce que je vis était si désespérant qu'involontairement je les refermai.
« J'étais garrotté et couché au fond d'un canot, jouet de la vague ; à mes côtés , et^si près que son souffle me chaufiait le visage , était un compagnon d'infortune, garrotté comme moi et comme moi couvert de blessures. C'était un cadet de famille , qui faisait sa première campagne de pèche à bord
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de V Albatros, et que les matelots avaient surnommé Vaspirant. Pour un début', Fépreuve était rude et menaçait de le devenir plus encore. Nous étions Tun et l'autre abandonnés sur TOcéan Indien, dans une frêle barque, sans vivres, sans boussole , sans eau , et , qui pis est , liés de manière à ne pouvoir remuer un membre ni changer de position. La perspective n'était point encourageante.
a Cependant, dès que j'eus recouvré mes esprits, je sentis renaître en moi un vif désir de salut. Dans l'une de mes poches se trouvait un couteau , que mes bourreaux ne m'avaient point enlevé ; à force de patience , et quoique mes poignets fussent garrottés , je parvins à le saisir entre mes doigts et m'en servis pour couper les cordes qui enchaînaient mon compagnon. Dès qu'il eut les mains libres, il me rendit le même ofBce , et nous pûmes disposer de nous-mêmes dans l'intérêt commun. Mais que faire? à quoi recourir? Tout au plus nous restait-il la ressource de veiller sur l'horizon et d'épier s'il n'y paraîtrait pas quelque voile à qui nous pussions faire des signaux de détresse. Deux fois nous
eûmes cette chance , deux fois elle se termina par un désappointement. Les navires passèrent sans nous voir, ou, nous ayant vus, ne voulurent pas se détourner de leur route. Et quels efiforts pourtant nous faisions I quels cris nous poussions ! Nos deux mouchoirs avaijent été noués au tout d'une rame, et, afin que le signal fût aperçu de plus loin, je montais sur les épaules de mon compagnon et agitais ce funèbre drapeau d'une façon désespérée. Rien n'y fit; le destin semblait nous avoir condamnés.
« Trois jours se passèrent dans ces angoisses , pires que la mort. Vous pouvez juger en quel état nous étions et à quel point la faim nous remuait les entrailles. L'Aspirant, moins robuste que moi, n'avait pas l'appétit aussi aiguisé, et pourtant , dès le commencement du quatrième jour, nous en étions à nous traiter en ennemis et avec la conviction que l'un des deux mangerait l'autre. Toutes les chances étaient de mon côté; j'avais pour moi la vigueur du poignet et le couteau dont je ne m'étais point dessaisi. Quiconque n'a pas passé par là ne peut se faire une idée des sentiments qui as-
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siègent alors un homme ; on comprend les sauvages et leurs festins. J'en étais à me dire que peut-être avais-je tort de laisser maigrir l'Aspi- ranty et que , puisque j*en serais tôt ou tard réduit à en expédier quelques tranches, il valait mieux le faire pendant qu'il était en bon état. De son côté, probablement il faisait le même calcul , et j'en jugeais ainsi par les regards de convoitise qu'il attachait sur moi.
(4 Dans ces dispositions réciproques , il était difficile de s'abandonner au sommeil ; cette privation fut un tourment de plus ajouté à tous les autres. Sitôt que mes yeux s'affaissaient , il me semblait voir le bras de mon compagnon se lever, et je me réveillais en sursaut. Mon premier mouvement était alors de m'élancer sur lui et d'en finir : un bon instinct me retenait à temps. D'ailleurs, il n'y eut bientôt plus à s'en mêler; la mort arrivait toute seule : le malheureux expira de besoin sous mes yeux, et moi qui l'aurais dévoré vivant vingtquatre heures plus tôt, mort je ne m'en sentis pas le -courage. Il est vrai qu'à mon tour je voyais mes forces s'éteindre et ma fin s'approcher. La mer,
belle jusque là, s'était mise en révolution; mon canot voltigeait sur la cime des flots , comme une coquille de noix , jusqu'à ce qu'une lame furieuse l'enveloppa, le roula, l'engloutit dans Tabime avec tout ce qu'il portait. Ce fut un rude plongeon ^ on peut m'en croire.
(( Quand je revins à moi , j'étais étendu sur une grève solitaire, et les premiers rayons du soleil réchauffaient mes membres glacés et endoloris, o