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CHAPITRE PREMIER LA PESTE

LA PESTE DANS l'iMÂGINATION POPULAIRE

« Les époques d'abattement moral sont celles de grande mortalité. » Michelet, Histoire, de France, t. IV.

De toutes ks épidémies qui ont désolé l'humanité, la peste est celle qui, de tout temps, a causé le plus vif effroi ; effroi légitime, si l'on considère que nous en sommes encore à" chercher un remède assuré contre une affection qui, en dépit des perfectionnements de la science curative, est restée presque aussi meurtrière qu'aux époques d'ignorance et de barbarie.

Certes, nous sommes loin de la crédulité de nos pères (i), qui cherchaient une cause surnaturelle

(i) Avons-nous le droit de les railler, à considérer ce qui se passe, même de nos jours, en Extrême-Orient? Notre confrère, le D*" J.-J. Matignon, relate que, se trouvant, pendant l'été de 1897, dans une région de la Mongolie, occupée à peu près uniquement par des Chinois, « et que la peste visite tous les ans », il entendit des gens sérieux (sic) racon-

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à des fléaux dont nous donnons une explication plus raisonnée, pour ne pas dire moins déraisonnable ; encore ne rcpondrions-nous point qu'on ne trouverait pas, à l'heure actuelle, et pas toujours aux plus bas échelons de la hiérarchie intellectuelle et sociale, conservées par une sorte d'atavisme, ces étranges aberrations qui semblent n'attendre pour se manifester qu'un milieu favorable de culture.

A maintes reprises, on a signalé ce vertige qui saisit les foules et les pousse à commettre les crimes les plus atroces, alors que chaque individu, pris à part, serait incapable d'une méchante action ; cet état d'esprit si spécial se retrouve dans l'histoire des épidémies de peste. La plupart des phénomènes

ter que « le fléau avait été apporté par un taureau noir qui, tous les soirs, avant l'apparition des premiers cas, entre 9 heures et lo heures, mugissait d'une façon ierrible, lançant du feu par les yeux et le nez, descendait au galop du plateau de Mongolie dans la vallée de So-leu-Rô. Beaucoup d'indigènes étaient convaincus d'avoir, non seulement entendu, mais vu l'animal... » Mais, dira-t-on, ceci se passait chez des demi-civilisés. Attendez la suite : en 1720, lors de la p«Bte de Marseille, l'évêque Belzunce ne trouva rien de mieux, pour rendre courage à la population, que de prononcer solennellement un exorcisme contre le fléau, comme s'il était uniquement dû à des démons. Une pareille pratique n'attestet-elle pas une mentalité semblable à celle des Célestes de nos jours ; ou encore, à celle des Canadiens du dix-septième siècle qui, attribuant les maladies contagieuses aux démons, faisaient un grand bruit pour les chasser ? On se prend à se demander parfois si la civilisation et le progrès sont autre chose que de vains mots.

Mcu DE liKi./rxr.K i;t les Pestiférks de Marseille

^TaM^-;^l de CKiiAUD.'^i-onsorvé à la Sanlo, '!'> Mniscillo).

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observés dans ces circonstances se relient les uns aux autres par une psychologie commune.

Les superstitions que semble avoir engendrées une foi naïve, dérivent du même état d'esprit qui pouss<' des infortunés tombés momentanément en démence, à tuer leurs semblables, ou à courir d'euxmômes au-devant d'un dénouement que leur résignation avait à l'avance accepté. On ne peut comprendre les ravages que causait autrefois la peste, bien autrement terribles que ceux que nous constatons aujourd'hui, qu'en tenant compte de cette folie particulière qui saisit les cerveaux de personnes jusque-là équilibrées, quand tombe autour d'elles, comme frappé d'une arme invisible, l'objet de leur affection, leur raison principale de vivre.

Au moyen Age, comme à la Renaissance, la peste a été secondée, dans son œuvre dévastatrice, par une foule de facteurs néfastes : la misère, la famine, l'oubli des préceptes les plus rudimentaires de l'hygiène ; mais ce qui, par-dessus tout, a contribue à alimenter ce feu dévorant, c'est « la terreur folle d'un mal réputé implacable, tour à tour considéré comme une punition du Ciel (i), ou une éma-

(i) D'aucuns pensaient que la peste était un châtiment envoyé par le Convy des Dieux (pour l'explication, v. les commentaires de Littré dans Bibl. de VEcole des Chartes, i84o-/ii : cf. La grande mortalité en Bresse et en Bugey (i3/|8-i35o), par P. Saint-Oi.ivk ; Grenoble et I-yon, ioi3).

nation de l'enfer (i). » Cette peur, cette « phobie » de la peste pousse les uns au désespoir et au crime, tandis que d'autres cherchent leur salut dans l'intervention de la Divinité ou des Saints. C'est un sentiment plus noble, bien que la peur n'y soit pas étrangère, qui a dicté les mesures de prophylaxie auxquelles notre siècle de progrès n'a guère ajouté.

Il faudrait remonter haut dans l'histoire pour retrouver l'origine de la terreur qu'inspire la peste. C'est une conception bien ancienne, puisque déjà Galien assimikit la peste à « une beste sauvage ».

Le rnême mot reparaît sous la plume d'Ambroise Paré. Le* chirurgien de Charles IX caractérisait la peste en termes dont un commentaire affaiblirait l'âpre saveur : « Peste est une maladie venant d« l'ire de Dieu, tempestative, hastive, monstrueuse et épouvantable, contagieuse, terrible peste sauvage, farouche et fort eruelle, ennemie mortelle de la vie des hommes et de plusieurs i>estes, plantes et arbres » (2).

Au temps de Paré, les peuples croyaient voir dans le ciel des figures sinistres et des mains armées de glaives, sur les villes à la porte desquelles frappait le fléau ; et le bon Ambroise, qui ne manque jamais

(i) Meige, Archives de Médecine, 1897.

(2) Amb. Pabé, Œuvre<;, 1^07.

de partager la crédulité de ses contemporains, s'est empressé de reproduire ces images fantastiques dans son chapitre des Monstres célestes.

La peste est au-dessus des ressources de la médè» cine, l'art et la science sont inutiles, il faut s'en remettre à la volonté divine, telle est la doctrine à peu près généralement admise autrefois ; mieux encore, professée par la Faculté elle-même (i).

Au xiv^ siècle, la Faculté de médecine de Paris, invitée à faire connaître les causes de l'épidémie, à en indiquer le traitement et à établir un régime pendant la durée de la maladie, disait entre autres choses : « Nous nous proposons de produire clairement au jour les causes de cette pestilence suivant les règles et principes de l'astrologie et des sciences naturelles... Nous pensons que les astres, aidés des secours de la nature, s'efforcent, par leur céleste puissance, de protéger la race humaine et de la guérir de ses maux et, de concert avec le soleil, de percer, par la force du feu, l'épaisseur des nuages... Si les habitants n'observent pas les prescriptions suivantes, ou d'autres analogues, nous leur annonçons une mort inévitable, si la grâce du Christ ne leur envoie la vie de quelque autre manière » (2).

(i) Cf. Docwnertts inédits sar la grande peste de i348, par L.-A. Joseph MiCHON. Paris, 1860.

(2) OzANAM, Histoire médicale des maladies épidémiques, IV,

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L'astrologie étant alors une science officielle, on ne discutait pas ses arrêts. La cause principale de la peste, pour les médecins les plus qualifiés, comme Guy de Ghauliac, archiâtre du pape Clément VI, était une conjonction des trois planètes, Saturne, Jupiter et Mars, qui avait eu lieu le 23 mars i3/i5, au i4* degré du Verseau, époque à laquelle la maladie se déclara dans l'Orient.

C'est vers le même temps que d'autres médecins, tels que Jérôme Cardan et Marsile Ficin, consultant aussi les astres, faisaient redouter Saturne aux vieillards, vantaient les douces influences de Vénus aux jeunes gens, et les conjonctions de la planète Mars aux belles dames (i). Cette croyance était si bien acceptée de tous, qu'en lôgô, les autorités annoiicèrent, rien que d'après l'inspection du ciel, que l'épidémie allait subir une recrudescence. A l'aurore du dix-septième siècle, on vit le Bureau de santé de Sisteron interdire brusquement l'entrée de la ville, parce qu'on était sous l'influence d'un mauvais quartier de lune (2).

Lors des épidémies de peste, on n'a pas manqué de noter, après coup, les faits extraordinaires qui les avaient précédées. Grégoire de Tours a signalé les « grands prodiges » qui ont causé l'épouvante

(i) Recherches historiques sur les grandes épidémies... à Nantes, par le D' G. Le Borgne. Nantes, i852. (a) Albert Babeau, La ville sous l'ancien régime, t. II, 219.

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en Auvergne, quelque temps avant qu'éclatât l'épidémie du sixième siècle : on avait observé des halos, pu couronnes, autour du soleil, des diminutions de l'éclat de cet astre, des comètes <t ayant un rayon en forme de glaive )> ; des globes de feu, des météorites, sans oublier les secousses sismiques, les inondations, les éclipses. Le médecin astronome Textor reconnaissait la gravité de l'épidémie dans la « conjonction pestiféré et ruineuse d'aucuns astres ou aspect maling des estoiles... » Claude Fabri, autre médecin, prévoyait une épidémie, lorsque la queue d'une comète était tournée vers l'Orient (i).

L'auteur de Robinson Crusoé, qui a tenu un « Journal de l'année de la peste » (i665), rapporte que, quelques mois avant qu'elle éclatât, on vit dans les cieux une « étoile brillante », mais il ne voulut y attacher nulle importance, u sachant que les astronomes assignent des causes naturelles à de tels phénomènes et même calculent ou prétendent calculer leurs mouvements et révolutions. »

En réalité, ces troubles météorologiques, de même que les inondations, sécheresses, effondrements de montagnes, raz de marée, tremblements de terre, ont pu coïncider avec telle ou telle perturbation de la santé publique, sans qu'on soit autorisé à con-

(i) A. FouRNiER, Bulletin médical des Vosges ; Alf^ Franklin, Les Médecins, Pion, 1892.

dure à une relation de cause à effet. Mais on conçoit l'affolement qui devait saisir des esprits déformés par l'éducation monastique, angoissés par la crainte de l'iDConnu, quand se manifestaient CCS symptômes d'une puissance d'autant plus redoutable qu'elle était occulte.

C'est dans les moments de lassitude morale autant que physique, que ces infortunés se prenaient à invoquer Dieu et tous les Saints du Paradis.

La liste des bienheureux invoqués contre la peste serait longue, si nous voulions l'établir complète ; noua ne citerons que les prmcipaux, nous attachant surtout à mettre en relief des traits de mœurs, plutôt qu'à donner une énumération dont la sécheresse exclurait l'intérêt.

D'après une tradition antique, la peste qui affligeait Rome ayant augmenté pendant le temps pascal, le pape Grégoire ordonna une procession oii parurent pour la première fois tous les abbés des monastères de Rome avec leurs moines, et toutes les abbessea avec leura religieuses. On porta avec respect le portrait de la Vierge, peint par saint Luc. Le cortège se dirigea vers la basilique de Saint- Pierre. La foule se pressait sur le passage de la Sainte Image, suivie du Pontife en prière. Au moment où l'on traversait le pont qui unit la ville au quartier du Vatican, un concert d'anges se lit enten-

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dre ; alors on vit apparaître sur le Môle d'Adrien l'ange exterminateur, qui remettait son épée dans le fourreau, et la contagion cessa à l'instant : c'est depuis ce temps que le Môle d'Adrien, surmonté d'une statue colossale de cet ange, a pris le nom de Fort Saint-Ange, et telle serait l'origine de l'invocation adressée à saint Grégoire pour la cessation de la peste.

D'après un recueil de législation municipale de Montpellier, au moyen âge, en i38/i et 1897, la peste sévissait dans les trois sénéchaussées de TouloXise, de Garcassonne et de Beaucaire, comme elle avait sévi auparavant à Montpellier. Les consuls votèrent un cierge de cire assez grand pour entourer la ville et les remparts ; il devait être façonné à l'aide des aumônes des braves gens et brûler jour et nuit sur l'autel de Notre-Dame-de-Toulon. Plusieurs autres cités atteintes par la peste • firent des vœux semblables; mais en i/lgÔ (i), la ville de Beaune imagina un moyen d'invocation à saint Sébastien, un des saints les plus fréquemment invoqués dans les épidémies de peste (2), bien autrement original. Gomme les prières, les processions et la

(i) Revue des Sociétés savantes des départements, 1879, 116.

(2) Pourquoi saint Sébastien avait-il été choisi comme patron de la peste ? Parce que, nous apprend Ranchin, « il avait été martyrisé à coups de flèches : or, la peste est la flèche de la colère du Seigneur ; de plus, il est connu que les

ceinture de cire ne faisaient pas cesser le fléau, les échcvins décidèrent que, pour obtenir plus sûrement l'intervention du saint, il fallait représenter un mystère, retraçant sa vie et son martyre. Un théâtre fut dressé, la pièce, en vers, fut examinée et corrigée, et trente bourgeois firent serment sur les Evangiles d'accepter les rôles qui leur seraient confiés et de s'habiller à leurs frais. On joua Monsieur Saint-Sébastien à la satisfaction générale (i).

On sait combien Louis XI était imbu d'idées superstitieuses : la peste s'étant déclarée à Auxerre, aux premiers jours du printemps de 1/179, ^^ ^''^^ devoir en informer ce prince, qui ordonna aux officiers d'engager, par leurs sollicitations, le chapitre de la cathédrale d'aller en procession à l'abbaye de Poligny, au tombeau de saint Edme, afin d'y offrir, conjointement avec les jurés et bourgeois, deux cierges, chacun du poids de trente livres. Le roi, par ses lettres datées de Château-Landon, au mois de mai, fit un don de douze livres au rçême saint.

Grecs, pour rcprcsenter Vhiéroglyphîque de la peste, montraient les flèches d'Apollon : donc saint Sébastien est le patron des pestiférés. ' » L'explication est laborieuse (Cf. François Ranchin, premier Consul et Viguier de la ville de Montpellier pendant la peste de 1629, par Eng. Mouton. Marseille, 1892).

(i) Broc de Segange, op. cit., I, 62.

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Louis XI professait une dévotion toute spéciale pour saint Edme, de Poligny ; n'ayant pu s'y rendre, selon son habitude, à cause de la peste, il fit don à cette abbaye de vignes sises à Talant, près Dijon, afin que les religieux priassent Dieu, Notre-Dame et saint Edme pour lui, pour le dauphin son fils pour la reine, et <( mesme pour la bonne disposition de nostre estomach ; que vin ne viande ne nous y puissent nuyre, et que nous l'ayons toujours bien disposé ». Ce bon Louis XI pratiquait le précepte évangélique : Charité bien ordonnée...

Un des saints qui ont joui de tout temps du plus

grand crédit contre la peste est le vénéré saint

Roch. A Montluçon (diocèse de Moulins), près la

porte Saint-Pierre, on lisait jadis cette inscription :

Vous qui craignez la Peste et ses mortels effets, Allez prier saint Roch, vous ne l'aurez jamais.

Longtemps ont existé à Versailles les Chapelains de Saint-Roch. L'origine de cette appellation est assez peu connue pour que nous la rapportions.

Le Grand-Commun, comme toutes les dépendances du château de Versailles, faisait partie de la paroisse de Notre-Dame ; ce qui n'empêchait pas les offices, célébrés tous les jours dans la chapelle de ce bâtiment, d'être très suivis par les principaux personnages de la Cour. Cette chapelle était des-

servie par les aumôniers de la Maison du Roi, ou chapelains de Saint-Roch, établis à la Cour par

Saint Roch et son chien (D'après une estampe du xv siècle (1480).

François P' (i). Voici ce qui donna lieu à leur (i) J. A. Le Roi, Histoire de Versailles, t. II, liig-iôo.

établissement et à ce nom de chapelains de Saint- Roch (i).

François P' était occupé, en i5A5, à chasser les Anglais de la ville de Boulogne ; il était campé entre Abbeville et Montreuil, où régnait depuis quelque temps une maladie contagieuse. Le duc d'Orléans, son second fils, à un âge oii l'on traite souvent la prudence de poltronnerie, voulant se moquer de ceux qui redoutaient la maladie, alla avec d'autres jeunes gens dans une maison où il était mort depuis peu huit personnes. Ils renversèrent les lits, se couvrirent de la plum.e qu'ils en tirèrent, et parcoururent dans cet équipage plusieurs tentes du camp. Le prince, fort échauffé, but en rentrant un verre d'eau froide et se coucha. Deux heures après, une fièvre chaude s'emparait de lui et alors, saisi d'effroi, il s'écriait : « C'est la peste ! fen mourrai ! »

Les médecins voulaient empêcher le roi d'entrer dans sa chambre ; mais François P', malgré le danger, se refusait à leurs instances. A peine eut-il franchi le seuil de la porte, que le duc d'Orléans, se soulevant sur sa couche, lui dit : Ah ! Monseigneur, je me meurs, mais puisque je vous vois, je meurs content ! Un moment après, il expirait. Le roi jeta un cri et s'évanouit. Les officiers de sa mai-

(i) Antiquités de la Chapelle des rois de France, par Du-

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