‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 2 sur 71 · CL, ^ S H ■« Q · texte numérisé non relu

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son, épouvantés et redoutant la contagion, prièrent le souverain de nommer des ecclésiastiques, pour leur dire la messe tous les jours, ce qui leur fut accorde : les chapelains de Saint-Roch, au nombre de six, étaient tenus de suivre les officiera de la Maison du roi partout où celui-ci se rendait.

La dévotion à saint Roch avait commencé à s'introduire à la Cour en i533. Paris était alors ravagé par une maladie épidémique dont plusieurs personnages avaient été victimes. Un chirurgien de François P^ Guillaume Levasseur, obtint du pape Clément VII la permission de prendre une relique de saint Roch à Arles. Il s'y transporta en vertu d'un ordre du Roi, qui lui défendit en même temps de laisser sortir la relique hors du royaume, et il l'apporta à Paris, où on l'invoquait dans les calamités publiques (i).

(i) La reine Marie Leczinska, épouse de Louis XV, désira qu'une relique semblable existât à Versailles et la fit demander à l'archevêque d'Arles. Cette relique, fut transportée, avec beaucoup de solennité, le 24 février 1765, de la paroisse de Notre-Dame, où elle avait été déposée, dans la Chapelle du Grand-Commun. Elle était portée par le curé de la paroisse, précédé de tout son clergé et suivi d'un grand concours de peuple. Elle fut reçue par les aumôniers de la Maison du Roi, exposée sur l'autel, et la cérémonie se termina par le chant du Te Deum. Le lendemain, la Reine, accompagnée du Dauphin et de la Dauphine, vint y entendre la messe et prier aux pieds des reliques du Saint. Cette relique de saint Roch est restée exposée dans la Chapelle du Grand-Commun depuis cette époque jusqu'à la Révolution (Le Roi, Ioc. cit.).

Saint Roch n'avait pas le monopole de la guérison de la peste (i) ; ce privilège lui était vivement disputé, notamment par saint Prudent et saint Charles Borromée.

En 1697, les magistrats châtillonnais édictèrent qu'on se rendrait en pèlerinage à l'abbaye de Bèze, 011 reposaient les reliques de saint Prudent. Le voyage dura trois jours, pendant lesquels les cloches de l'église Saint-Nicolas ne cessèrent de sonner, même pendant la nuit (2), Pour répandre la peste, on ne s'y serait pas pris autrement. Ces zélés adorateurs de saint Prudent manquaient terriblement de prudence.

Dans le midi, on préférait avoir recours à saint Charles Borromée, qui s'était distingué pendant la peste de Milan.

(i) Parmi les saints moins achalandés que saint Roch, coatontons-nous de citer saint Eloi, très vénéré dans les régions du nord de la France, particulièrement à Bé thune, Tournai, etc. 5 saint Eleucthère, saint Nicolas de Tolentin, etc. {La Peste de 1668 à Tournai, par le D"" Fernand Desmons ; Chronique médicale, igiS, 559, etc.)

(2) Le i5. mai i536, le Chapitre de Beaune ordonna qu'à l'avenir, tous les jours, à midi, dans toutes les églises, on frapperait neuf coups sur la grosse cloche, et qu'à cette heure les fidèles se mettraient à genoux et réciteraient trois Pater et trois Ave, pour demander à Dieu la cessation de la peste. De son côté, le maire fit publier par la ville qu'au son de la cloche tout le monde devait se prosterner « à genoulx, affin de prier Dieu le créateur qu'il lui plaise repaiser son ire. » Rossignol, Histoire de Beaune ; cité par Clément Janin, Les pestes en Bourgogne, 35-3C.

Musi;ii DE LA Peste, de VInsiiiut Pasteur [Documents communiqués par le D"" Dujakdin-Beaumetz.)

Couteau à inciser les bubons pesleux ; sonde cannelée.

Pince et Lancette, pour percer les bubons. [Luzarel du Frioul, Marseille^

La peste exerçait ses ravages à Béziers, en i63o ; les consuls de la ville, ne parvenant pas à endiguer le fléau, eurent tout d'abord la pensée d'implorer Notre-Dame-du-Grau, à Agde ; puis ils décidèrent de former une confrérie en l'honneur de saint Charles Borromée et d'emprunter une somme de quatre cents livres, pour acheter une lampe et deux chandeliers d'argent, destinés à être placés dans la chapelle dédiée au Saint, dans l'église des Frères prêcheurs réformés. Ils firent faire, pour cette chapelle, un tableau commémoratif de leur vœu, aujourd'hui conservé dans l'église Sainte-Madeleine, et po-ur lequel ils donnèrent cent livres au peintre (i).

C'est également pour arrêter les progrès de la peste, que les magistrats de Compiègne firent vœu de construire une chapelle en l'honneur de saint Roch et de saint Sébastien. Cet édifice fut élevé en 1687, vis-à-vis de Royallieu, entre les chemins de Béthisy et de Champlieu, près de la forêt.

(i) Au bas du tableau, on lisait l'inscription suivante : « En l'année i63o, la ville de Béziers étant affligée de la peste, MM. noble François de Mercorant et sieur Jean de la Motte bourgeois, Jean Basset m*' apothicaire et Jean Garrigues capitaine, consuls de ladite ville, et m« Pierre Ramcl, leur syndic, avoient fait vœu à Dieu et à M. Saint-Charles Borromée (sic) d'ériger une confrérie en l'honneur du Saint dans sa chapelle à lesglize des frères prescheurs réformés et donner une lampe avec deux chandeliers dargent, lequel vœu a este accomply et faict procession générale en actions de grâce de la santé rendue. » Bulletin de la Société archéologique, etc., de Béziers, 1870, 95.

En i653, il était tombé en ruine et sa démolition fut ordonnée, <( pour ce qu'en icelle chapelle, qui étoit éloignée près d'un quart de lieue d'icelle ville, il se retiroit le plus souvent des personnes inconnues et mal vivantes, qui y commettaient des impiétés. » Les gouverneurs, par une délibération du 10 juin i653, décidèrent de transférer leur vœu dans la chapelle élevée près du couvent des Capucins, en 1637, sous l'invocation de Notre-Dame de Bon-Secours, et qui fut alors reconstruite sur les, matériaux de la chapelle Saint-Roch et Saint-Sébastien, grâce aux aumônes de la reine Anne d'Autriche et de son fils, à l'aide d'un don de cent livres fait par les gouverneurs (i). Cette chapelle est encore l'objet d'un pèlerinage suivi, pendant une neuvaine qui a lieu au mois de mars, et qui est l'occasion d'une foire, désignée sous le nom de foire des Capucins.

A Moulins, dans le Bourbonnais, on honorait, pour se préserver de la peste, sainte Rosalie. Le

(i) De plus, la ville fit porter ù Notre-Dame de Liesse un cœur en argent, qui dut être présenté par les « gouverneurs attournés ». Nous n'avons pas la mention de la fourniture de oet ex-voto, mais un mandement du 21 juillet 1687 (annulé plus tard comme compris dans un compte d'emprunt), porte une somme de 100 1. t. à Jehan Chariot, pour en avoir fait l'étui (La Peste à Compiègne, par le comte de Marsy, 18-19).

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i4 novembre i63o, le corps municipal de la ville ayant -^appris que, par l'intercession de la sainte, plusieurs provinces de l'Itaiie, ravagées par la Deste, en avaient été délivrées, et que la ville de Thiers, en Auvergne, avait vu le fléau disparaître après les prières publiques à elle adressées, décréta que, puisqu'on possédait à Moulins des parcelles de ses reliques, on ferait en son honneur, pour être préseivé du mal, une neuvaine de prières et de processions ; on s'engageait aussi à assister, le ili juillet de chaque année, à une procession autour de la ville (i).

« La foi qui guérit », selon l'expression du professeur Charcot, est aussi la foi qui aveugle ; le penchant au surnaturel (2) est si développé chez

(i) A Conty (Somme), tous les ans a lieu une célèbre procession, le lundi de la Pentecôte, à la fontaine Saint- Antoine. Un vœu fait, il y a trois siècles, lors d'une peste qui ravageait la contrée, est l'origine de cette procession. La Révolution n'a pas interrompu ce pèlerinage.

(2) Les Italiens, superstitieux comme tous les Méridionaux, reconnaissaient autrefois à la peste une cause surnaturelle : ils y voyaient les effets de la colère divine. Les médecins tie la Provence lui donnaient une origine moins relevée : selon les uns, c'était « un feu sorti de la terre, ou tombé du ciel dans l'Orient et qui, s 'étendant vers le couchant, consuma "plus de cent lieues, dévorant hommes, animaux, arbres et pierres » ; selon d'autres, c'était « une pluie de vers ou de serpens ». Il ne faudrait pas considérer cette dernière opinion comme une simple aberration de l'imagination : peut-être ceux-ci soupçon-

les peuples primitifs, ou chez ceux qui le sont restés à travers les âges, qu'on s'explique que, sous le couvert de la religion, l'instinct de conservation ait parfois entraîné les esprits simples tantôt à des superstitions comme le culte des reliques, tantôt à des actes qu'une morale, dégagée de tout esprit confessionnel, ne saurait que réprouver.

Cet instinct de conservation se manifeste, dans les épidémies comme dans les grandes catastrophes, par une recherche effrénée des jouissances (i), ou revêt la forme du plus monstrueux égoïsme. Il annihile tous les autres sentiments, brise tous les liens, aussi bien ceux de la société que ceux de la famille (2). Il pousse à l'abandon des êtres qui nous

naient-ils déjà la nature microbienne du virus pestilentiel ; tout au moins attribuaient-ils le fléau à des miasmes répandus dfins l'atmosphère.

(i) On a vu, pendant la Révolution, comme dans les épidémies les plus mortelles, les femmes perdre toute pudeur, les hommes toute retenue, se livrant cperdument aux plaisirs, sans réfléchir que leurs excès pouvaient entraîner plus rapidement la mort dont ils essayaient de fuir l'image. Durant la peste de Florence, on vit, pour employer les termes un peu prud'hommesques d'un historien, « les religieuses fuir de leurs cloîtres dans les repaires de la corruption et se venger par le délire de la débauche de leurs longues austérités. » Particularité notable, les prostituées, « comme frappées d'une inspiration divine et d'un soudain repentir, couraient aux infirmeries se dévouer à une mort certaine en servant les malades ».

(2) «... Le fils voyait mourir son père sans se mettre en

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sont chers, et aussi à celui des devoirs sociaux qui incombent à tout individu appartenant à une nation policée : ainsi a-t-on vu, en temps de peste, les citoyens devenir étrangers les uns aux autres (i), les magistrats communaux donner, les premiers, l'exemple de la désertion (2). On avait beau frapper d'amendes les déserteurs ou les blâmer publiquement, rarement on parvenait à les ramener sous la menace du châtiment ou de la honte. La panique

peine de le soulager ; le frère et la sœur se fuyoient comme deux ennemis irréconciliables ; la mère abandonnoit son enfant, de peur de porter sa mort en la portant avec elle et la

femme ne regrettoit l'absence de son mary et n'en craignoit que la rencontre. » Jean Le Garpentier, Histoire généalogique des Païs-bas, oa Histoire de Cambray et du Cambrésis, i664, t. 1 ,

■ fol 3o/i. (Enumération des Epidémies survenues a Lambrai du xi« au xvni« siècle, et des mesures prises pour les combattre, par le D»" H. Coulon : ext. du Bulletin historique et philologique, 1908).

(i) Manzoni, dans « les Fiancés », a supérieurement rendu cet « état d'âme » collectif : « Pendant, comme le dit Ripanonli, que les monceaux de cadavres entassés toujours sous es yeux, toujours sous les pas des vivants, faisaient de la ville tout entière un vaste tombeau, il y avait quelque chose de plus funeste et de plus hideux encore : c'était la défiance réciproque, la monstruosité des soupçons... On ne prenait^ pas seulement ombrage de son voisin, de son ami, de con hôte ; ces doux noms, ces tendres liens d'époux, de père, de fils, de frère, étaient des objets de terreur et, chose indigne et horrible à dire, la table domestique, le lit nuptial étaient redoutes comme des pièges, comme des lieux où se' cachait le poi- •on. »

(2) Cf. Les Mesures contre la Peste à Besançon au xv® siècle, par le D'^ Limon (Besançon, 1906), 3-4.

LA PESTE 3l

était si générale, qu'on vit des morts causées par la peur seule de la maladie qu'on appréhendait (i).

On sait depuis longtemps, que les sensations violentes, la peur, comme une joie vive et trop soudaine, peuvent provoquer un ictus mortel ; mais des spectacles funèbres sont également capables de produire les mêmes effets.

Lors d'une peste qui éclata dans la ville de Lyon, un témoin oculaire (2) rapporte qu'il vit « des femmes devenues tout à coup taciturnes, l'air abattu et un chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements affreux ; il y en eut qui, au bruit de la sonnette attachée aux tombereaux, pour avertir les passants de s'éloigner, tombèrent sans vie ; on en vit d^une fortune et d'une condition au-dessus du commun, qui, ayant entendu sonner la prière pour demander à Dieu la cessation du fléau, furent saisies d'une telle frayeur, qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elle et moururent., » Il est dit, dans une autre relation, que <( des hommes forts comme des taureaux... jouissant de la meilleure santé, sont tombés morts en mettant le pied dans la rue. »

La peur a produit d'autres effets, dont la collectivité s'est surtout ressentie. A Marseille, en 1720,

(i) V. les cas rapportés par le D"" Icard (Chronique médieale, i5 janvier 1906, 35).

(2) Grillât, Peste de Lyon, 63 (cité par Icard).

par crainte de la contagion, on laissa mourir de faim, dans les îles voisines de la cité, des familles entières, auxquelles on avait coutume d'apporter régulièrement les aliments nécessaires à leur subsistance. Un grand nombre d'habitants de la ville, poussés par la peur, se réfugièrent sur des bateaux démarrés au hasard et voguèrent au large, sans provisions ; bientôt, pris de délire, la plupart se jetèrent à la mer et se noyèrent (i).

Parfois il a suffi d'une décision énergique, d'un ordre venu de haut, pour voir se dissiper ces appréhensions; nous rappellerons à cet égard un épisode resté légendaire.

Pendant la guerre de Sept ans, la peste ravageait et anéantissait l'armée prussienne et l'armée moscovite. Le grand Frédéric n'avait trouvé d'autre moyen, pour remonter le courage de ses soldats, que de faire fusiller ceux qui l'abandonnaient ; le général russe eut recours à un expédient plus décisif : « Au nom de l'Empereur, proclama-t-il, la peur étant la mère de la peste, il est défendu à ses enfants de l'avoir, sous peine d'être enterrés vifs ! » Qu'en résulta-t-il.» La foi des Slaves en la parole du Tsar leur donna le mépris du fléau, qui disparut de leurs rangs.

(i) Chron. méd., loc. cit.

Soit la peur, soit l'effet de la maladie, on a vu éclater des cas de folie individuelle ; mais ce qui se rattache davantage à la pathologie de l'histoire, ce sont ces névroses des foules et des armées, ces paniques, subites et inexplicables, que font éclore les calamités publiques, telles que les guerres, les famines, les naufrages, les épidémies.

Dans ces dernières, comme dans toutes les catastrophes, on retrouve les désordres vésaniqucs' qui aboutissent au crime, les penchants au suicide ou à l'homicide, le délire qui s'empare de ceux qu'un obscurcissement passager de la raison transforme en maniaques impulsifs ; mais il semble que ces troubles mentaux soient plus caractérisés au moment des épidémies.

« On raconte, écrit Ambroise Paré (i), qu'il y a environ quatre-vingts ans, que la peste avait couru de telle rage par la foule lyonnaise, que les femmes principalement, sans apparence d'aucun mal en leur corps, se jettoyent dedans leurs puits, surmontées de la fureur de telles maladies... » Il y en a d'autres, dit-il ailleurs, <( qui, par l'ardeur de ceste contagion, se sont jetées dans le feu, les autres dedans les puits, aucunes es rivières ; on en a veu se précipiter par les fenêtres de leurs chambres sur

(i) Amb. Paré, Traité de la Peste, cité par Meige, Archives générales de médecine, I, 635, année 1897.

le pavé, se heurter la teste contre les murailles, jusques à en faire sortir la cervelle ; ce que J'ay veu... )) C'est le môme Paré qui rapporte que, soigné à l'Hôtel-Dieu pour la peste, un prêtre de la paroisse Saint-Eugtache, à Paris, fut pris tout à coup de manie homicide : il se leva du lit en furie, avec sa dague frappa plusieurs malades couchés dans leurs lits et en tua trois : « Et n'eust été qu'il fust descouvert ipar le chirurgien dudil Hostel (lequel le voulant arrester reçut un coup de dague dedans le ventre dont il cuida mourir), U eust occis autant qu'il en eust trouvé... »

D'autres fois, le malade, mû par un fatahsme inexplicable, vole vers la mort comme vers la délivrance.

Une jeune femme, après avoir perdu son mari et deux de ses enfants, se sentant atteinte à son tour, s'ensevelit^et se cousit elle-même dans son linceul. Il y eut des moribonds qui, par pudeur, s'enveloppèrent dans un drap, quand ils sentirent leur dernière heure approcher, afin de ne pas être enterrés nus.

Ailleurs, on vit un homme plus que nonagénaire qui, étant à la campagne, et ayant perdu tous les siens, creusa sa fosse, mit sur le bord un peu de paille et se coucha, de manière qu'en expirant, il pût tomber dedans sans exposer personne à prendre son mal, quand on viendrait pour l'enlever de sa maison. Ces sentiments d'altruisme of-

frent un contraste saisissant avec ceux qui ont été généralement observés ; aussi ont-ils été notés avec soin par les observateurs.

Un historiographe d'une petite localité de l'Oise a rapporté qu'en 1625, une peste, la plus affreuse qu'on ait connue dans le pays, vint enlever la plupart des habitants de Breteuil et des régions voisines. Dès qu'une personne se sentait atteinte du mal contagieux, elle -allait, une croix de bois blanc entre les mains, se coucher elle-même dans une des nombreuses fosses creusées à l'avance dans le cimetière du village : lés lèvres collées à la croix, les malheureux pestiférés attendaient avec résignation la mort qui ne tardait pas à venir. Ils agissaient de la sorte pour s'assurer une sépulture chrétienne, ne voulant pas exposer leurs parents ou leurs amis à la contagion, en les enterrant. Il y eut des circonstances dans lesquelles les mères durent procéder elles-mêmes à l'inhumation de leurs fils ; oij les parents furent enterrés par leurs propres enfants, faute de trouver des mercenaires pour s'en charger (i).

Encore un trait qui mérite de ne pas être passé sous silence : une paysanne, durant sa maladie, refusa d'être soignée par son mari, de crainte de lui

(i) La Peste en Normandie du xrv* au xvn" siècle, par le D"" Louis Porquet ; Paris, 1898, 43-43.

communiquer la contagion. Comme elle jugea qu'après sa mort, il serait obligé de la porter en terre, et qu'en lui rendant ce dernier devoir il pourrait gagner son mal, elle lui demanda une longue corde, qu'elle s'attacha aux pieds lorsqu'elle vit son dernier moment approcher, afin qu'il pût la traîner dans la fosse sans aucun danger pour

lui (i).

Quand la mort est partout, on s'habitue à l'envisager de sang-froid. Un homme et sa femme, restés seuls dans une maison, furent attaqués en même temps de la peste et se regardèrent comme perdus, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de recevoir du secours. Hanté par cette idée, le mari se mit à creuser deux fosses ; puis, quand il comprit que c'était la fin de ses maux, il fit ses adieux à sa femme, moins accablée que lui par le mal et se laissa choir dans la fosse (2) qu'il avait creusée, s'offrant de lui-môme, pour ainsi dire, à la mort.

(i) Papon, De la peste, I, i82-i83.

(2) Généralement, on enterrait dans les églises; lorsqu'on eut rempli les tombeaux des églises, force fut d'inhumer hors des temples saints. Lors de la peste de Coustantinople, on se résigna à faire creuser, hors des portes de la ville, de grandes fosses^^oîi on transporta les pestiférés. C'est par là qu'on aurait ^ dû commencer; mais la crainte superstitieuse de profaner les corps des chrétiens avait jusqu'alors détourné d'une mesure que l'hygiène seule aurait pu imposer.

Dans la relation de la peste de Digne, en 1629, ont été relevés des phénomènes plus étranges encore, qui ne peuvent se justifier que par un détraquement cérébral. Ainsi vit-on un malade sortir de son lit, grimper le long des murs de sa maison, et, arrivé sur le toit, faire voler les tuiles dans la rue. Un autre, monté au faîte de son logis, par le moyen d'une échelle, y dansa quelque temps, descendit ensuite, courut partout, jusqu'à ce que, s'étant présenté au corps de garde, il y fut tué d'un coup de fusil. Un troisième s'échappa de l'hôpital, vola chez sa femme, qui eut la faiblesse de se prêter à ses désirs, et ils moururent, l'un et l'autre, dans leurs embrassements. Ici, une femme enceinte (i), à peine délivrée de son fruit, court en chemise dans des endroits escarpés et tombe dans un précipice oii elle perd la vie ; ailleurs, c'est un homme qui, s'imaginant dans son délire qu'il

(i) La plupart des auteurs ont signalé la rapidité avec laquelle se sont réparés les vides et les pertes de population après les épidémies de peste, et l'augmentation du chiffre de la natalité consécutive au passage du fléau. Hodges, dans la description de la pcsle de Londres, dit qu'à la fin de l'épidémie, les mariages recommencèrent comme auparavant ; et, ce qui est digne de remarque, c'est que des femmes qui avaient passé jusque-là pour stériles, devinrent grosses, ce qui répara les ravages de la mortalité et effaça les traces du fléau. Villermé, cité par Léon Colin, insiste, lui aussi, sur la reprise rapide du mouvement ascensionnel de la population après les grandes épidémies.

pourra voler, prend son essor d'un endroit élevé et succombe dans sa chute.

Un autre, croyant être dans un vaisseau battu de la tempête, jetait ses meubles dans la rue, comme si c'étaient des marchandises dont il fallait se délivrer pour éviter un naufrage. Comment ne pas être pris de pitié pour cet infortuné qui jeta par la fenêtre son fils encore au berceau ?

Le fait qui suit paraîtrait incroyable, s'il n'était attesté par l'écrivain probe et consciencieux auquel nous l'empruntons.

Gassendi assure qu'un homme attaqué de la peste, étant resté sans mouvement, sa femme lui creusa une fosse ; mais, n'étant pas assez forte pour l'y porter ou l'y traîner, elle le laissa quatre jours dans son lit, au bout desquels il se réveilla, courut les champs, fît le prophète (sic), et annonça le jugemcrit dernier, en exhortant les mécréants à faire pénitence. « Il maudissait ceux qui refusaient de fléchir le genou devant lui, et fit beaucoup d'autres extravagances pendant tout le temps que dura son délire, qui finit avec la maladie, dont il revint » (i).

Ce qui surprendra moins, c'est que beaucoup de malheureux, ne donnant qu'un signe

(i) Papon, De la peste, I, 198.

apparent de vie, furent mis en terre. Quelques-uns reprirent leurs sqns dans la bière, ou dans le char sur lequel on les portait.

La commotion tira de la léthargie où elle était plongée une jeune fille de vingt ans, lorsqu'on la projeta sur un monceau de morts. Une autre, qui avait glissé dans une fosse ouverte, y resta trois jours sans mouvement ; le quatrième jour, elle fut réveillée par la douleur que lui causa l'éruption d'un bubon, qui fut, en l'espèce, un mal providentiel.

Durant cette même épidémie de Digne, l'on vit des paysans confisquer les provisions que des personnes charitables envoyaient à leurs parents ou à leurs amis de la ville, et les revendre ensuite à des prix exorbitants. Etait-ce l'appât du gain qui les poussait, on a peine à le croire, quand on voit ces brutes à face d'homme délibérer s'ils ne mettront pas le feu à la ville, pour enrayer les progrès du fléau, et parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen d'enterrer les quinze cents morts (i) qui restaient encore dans les rues ou dans les mai-

(i) Dans les Hautes- Alpes , des villages entiers furent dépeuplés et abandonnés ; on laissa tomber en ruines les mtkisons qu'on regardait comme des foyers d'infection. Le vieux proverbe qu'on entend souvent répéter dans ces montagnes : li voua lou maoa nier (il lui souhaite le mal noir) rappeHe l'effroi inspiré par la peste noire. (La Doucette, Histoire des Hautes- Alpes, 3^ édition, 65).

Mgr Belzui saintes llii

CnmUHGIEJ»'S DE PkSTIFÉ

N. B. — Ces Irdis clichés nous ont été très ainiab Petit Marseillais, par l'obligeante entremise de M. Paul G éditeurs à J'uris, aux(iuels nous adressons, à cette pi

porter les

leur cagoule (1819).

>mrminic]iuis par M. .1. B. Samat, Socr.'taire général du Adjoint au maire de Marseille, et de MM. Perkin et Cie, empressés remercïemenls.

kl MOEURS INTIMES DU PASSÉ

sons. Ce n'eut pas été trop mal imaginé, s'ils avaient eu la précaution de faire sortir au préalable les malades et les gens valides. Malgré sa barbarie, ce projet allait être mis à exécution, quand on apprit que la peste venait d'éclater dans quatre autres villes. Digne dut à cette seule circonstance d'être préservée. On se contenta de mettre le feu à une maison de campagne, où périt toute la famille du propriétaire, qui s'y était retirée pour éviter la contagion (i).

En Lorraine, les paysans vivaient en bêtes dans les bois, et souvent ne trouvaient plus que des glands et des racines. La soldatesque leur faisait subir de cruels supplices. <( Les pauvres paysans, dit dans ses Mémoires l'abbé Drouin, étaient jetés dans les cachots et, par une insigne malice, pour les forcer à se rançonner, on les fouettait nus, pendant qu'au son du violon on les forçait à sauter et à danser. Tantôt les Hongrois et les Croates leur entouraient la tôle avec une corde qu'ils serraient tant qu'ils pouvaient la tordre ; tantôt ils leur serraient les doigts entre le chien d'un pistolet ou d'une arquebuse, et le plus souvent leur liaient les mains derrière le dos, la tête contre les genoux et les cuisses, et les ayant réduits comme en un peloton, à coups de bâton, les faisaient rouler. »

(l) PaPON, op. cit., I, 20I.

On vit, dans ce misérable pays, des femmes manger leurs propres enfants, et se dire l'une à l'autre : « Tu mangeras aujourd'hui ta part du mien, et demain je mangerai ma part du tien. » C'est d'après M. de Bouveau, témoin oculaire de ces faits, que Dom Calmet raconte ces horreurs, parmi lesquelles le fait de ce coadjuteur de l'abbaye de Longucville, qui, étant un jour à Forsvillers, près de son monastère, y trouva la femme de son cocher, qui mangeait la chair de son mari mort de faim (i) 1

La folie affecte, on le sait, toutes les formes : après les cas d'anthropophagie que nous venons de relater, voici des cas d'auto-mutilation ; les aliénistes en ont souvent signalé d'analogues.

« Il s'en est trouvé, dit Ambroisc Paré, saisis de telle appréhension de la mort, estant frappés de cette maladie, que pour se secourir eux-mêmes, ils se sont appliquez des fers ardans sur la bosse, se bruslans tout vifs. Autres l'ont arrachée avec des tenailles, pensant se garantir ». Il régnait un affolement tel, que les femmes grosses (2), seulement soupçonnées

(i) Deligny, Des épidémies et en particulier de la grande peste du xvii<* siècle en Lorraine, 27-29 ; Documents inédits relatifs à l'histoire de la Franche-Comté : Le Passé pestilentiel de Vesoul, in Bulletin de la Société d'agriculture, sciences et arts du déparlement de la Haute-Saône (Vesoul iSgS), 82.

(2) Dans tout le cours de l'épidémie, relate un historien de la peste de Marseille, l'accouchement fut constamment suivi

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de peste, étaient « délaissées et abandonnées à leur enfantement » ; les enfants dont la nourrice avait succombé à l'épidémie étaient condamnés à une mort certaine, faute de soins.

La peur du fléau engendra chez quelques-uns du délire de la persécution, et comme les persécutés se transforment aisément en persécuteurs, on en vit poursuivre de leur haine démente ceux-là même qui exposaient leur vie pour les sauver.

Lors d'une épidémie de peste qui sévit en Russie au début de ce siècle, de véritables atrocités furent commises contre les médecins. Déjà au seizième siècle, on lapidait ceux qui se dévouaient à secourir leurs semblables. « A Lyon, lorsqu'on apercevait seulement es rues les médecins, chirurgiens et barbiers esleiis pour panser les malades, chascun couroit après eux à coups de pierres pour les tuer, comme chiens enragez, criant qu'ils ne devoyent aller que de nuict. »

de mort ; « sur la certitude -de ce fait, il s'établit une association de jeunes gens qui, animés d'un zèle apostolique, pénétraient, au péril de leurs jours, dans l'asile des femmes enceintes, épiaient le moment de leur délivrance et après avoir, par une ablution furtive, assuré au nouveau-né la vie éternelle des chrétiens, couraient à des recherches nouvelles et laissaient, sans autres soins, la mère et l'enfant subir leur infaillible peste. » Ce zèle excessif rappelle les soldats de la Croisade, qui ouvraient le Ciel aux enfants des Sarrasins, en leiur donnant à la fois le baptême et la mort.

^ On n'a pas perdu le souvenir des émeutes qui marquèrent, en iSliJ, l'épidémie de peste dans la Basse-Egypte. On vit alors des foules furieuses se jeter sur les médecins européens, accourus au secours des malheureuses populations égyptiennes. Ils ne pouvaient se montrer en public qu'accompagnés d'une forte escorte. Des pestiférés, que la maladie n'empêchait pas de sortir de leurs demeures, enlevaient leurs chemises et s'efforçaient d'en envelopper les médecins, en s'écriant : « Fasse le Ciel que la peste dont je suis atteint se communique à toi et que oes hardes te la donnent, puisque toi, infidèle, tu t'opposes à ce qui est écrit et que tu oses combattre un mal que Dieu nous envoie ! »

Le môme fanatisme animait, à la fin du siècle dernier, les Nadis (tribu tunisienne), qui, après avoir été très éprouvés par la peste, venaient jeter sur la place de la Calle, par-dessus les remparts, des débris de vêtements qu'avaient portés des pestiférés. Ces foréenés espéraient transmettre par ce moyen la terrible maladie aux chrétiens de cette ville, qui avaient réussi à s'en préserver par de sages mesures d'hygiène. Enfin, il y a quelques années, n'at-on pas vu la population d'Oporto insulter, lapider le médecin Ricardo Jorge, qui avait eu le courage de dénoncer l'existence du mal ; et l'un des médecins de la mission française, obligé de demander la protection des autorités contre des mi-

s(^rabl€s fanatisés qui le poursuivaient à coups de pierres ?

Jadis on allait jusqu'à autoriser le lynchage, faute de pouvoir l'empêcher. Etait-on soupçonné d'avoir semé (i) la peste, que la foule pendait celui qu'elle jugeait coupable, sans autre forme de procès ; ces exécutions furent relativement fréquentes et l'on dut instituer des tribunaux de santé, qui substituèrent leur autorité à la justice par trop sommaire du peuple.

Dans son ignorance, celui-ci était persuadé qu'on « semait » la peste (2), soit en graissant les ferru-

(i) Un mandat du Conseil d'Etat, suppléant le Conseil de santé, du 19 juin 1687, alloue cinquante florins pour achat de bois, paille et soufre, nécessaires a l'exécution do Claude Robat, semear de peste (Archives de la Chambre des comptes). On peut lire, dans \ Histoire des Français de divers états, de A. MoNTjsii., à l 'article Peste, ce qui se rapporte aux « semeurs de peste. )) En 1667, le sénateur Balland avait été chargé d'informer, il Saint-Jean-de-Maurlenne, à l'occasion de certaines semences de pesfe (Saint-Génis, Histoire de la Savoie, II, 208, note à).

(2) Dans certaines contrées, des « donneurs de peste « exercèrent leur coupable industrie, et de prétendus soreiers ou magiciens se faisaient forts de délivrer ceux auxquels avait été communiqué le mal. Ce ' sont des cas de banale suggestion ; le nœud de l'aiguillette, l'envoûtement, s'expliquent de la même manière. Nous retrouvons également là le préjugé en vertu duquel on se débarrasse d'un mal, en le communiquant soit à un individu de la même espèce, soit à un animal, soit à une plante. Il fallait, croyait-on, pour se guérir sûrement de son mal (la peste), le communiquer à quelque autre, de façon que, sortant sur les grands chemins,

LA PESTE k']

res des portes avec des substances empoisonnées ; soit en plaçant, dans des lieux fréquentés, des mouchoirs ou autres objets, infectés par le contact du pus des ulcères pesteux.

En i53o et i5/i5, on arrêta et on condamna, à Genève, avec la rigueur du temps, des bandes d' « engraisseurs ». Il résulta des aveux des personnes suspectées, aveux faits en partie avant, en partie après la torture, que lesdits personnages s'étaient liés, par serment, pour répandre la peste par la ville, et partager entre eux le profit qu'ils feraient en soignant et volant leurs victimes.

Après avoir prononcé leur serment, chacun des conjurés s'était partagé les rôles. L'un d'eux s'était chargé de préparer le poison, avec l'aide de sa femme. A cet effet, il prit des emplâtres ayant servi à panser des ulcères pesteux, les fît sécher au feu et les broya dans un mortier de plomb avec un pilon de fer, après y avoir ajouté de la racine d'euphorbe blanche (veratrum album). La poudre obtenue fut enfermée dans des boîtes larges et rondes. Une partie de cette poudre servit à saupoudrer des mouchoirs et des fleurs en soie, que deux autres affiliés

« ils y mclk'iit des serviettes ou autres linges, nets et blancs au dçhors, mais au dedans tout gâtés et infects, afln que ceux qui les trouvent, étant invités à les relever par la blancheur du dehors, se puissent infecter de rinfcclion cachée au dedans ». Annales des Epidémies en Franche-Comté : Peste, par H. Perron; Besançon, 1862, p. Sa.

llS MŒURS INTIMES DU PASSÉ

s'engageaient à répandre par la ville. Le préparateur du poison, chirurgien à l'hôpital des pestiférés, pour faire l'essai de la substance vénéneuse, en mit dans la bouche de plusieurs des malades auxquels il donnait ses soins, lesquels moururent tous, à l'exception d'une femme (i).

Quinze ans plus tard, ces horreurs devaient être dépassées. On arrêtait, à Thonon, un nommé Bernard Dallonge et un certain Jehan Lentille, accusés de s'être servis, pour répandre la peste, d'une graisse extraite des corps des pestiférés, mêlée à celle des cadavres tombés du gibet. Ils furent condamnés à être traînés par la ville, puis brûlés. Nombre de leurs complices, après une ou plusieurs séances de torture, firent des aveux semblables à ceux des précédents condamnés. Les accusés affirmèrent que ces pratiques avaient été suivies de cas de peste, dans presque toutes les maisons qui avaient été engraissées.

Lentille et les autres avaient soin de se servir de morceaux de papier enduits de la graisse toxique, pour oindre les portes des maisons et les sièges des boutiques. S'ils touchaient la graisse par accident, ils s'essuyaient aussitôt les mains et se les lavaient avec leur urine. Ils étaient donc convaincus de

(i) D' Léon Gautier, La Médecine à Genève jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Genève, 1906.

LA PESTB 49

relficacité du poison. Une de leurs complices en fournit, d'ailleurs, la preuve : ayant appris l'arrestation des premiers conjurés et craignant la torture, elle absorba de la graisse empoisonnée, réduite en poudre, et contracta la peste. Dix-neuf femmes et sept hommes subirent le dernier supplice. Une des femmes, qui avait dit être enceinte pour y échapper, n'en fut pas moins mise à mort.

On comprend la rigueur de la répression, quand on constate que c'étaient ceux-là même auxquels on se fiait pour soigner les malades et pour nettoyer les maisons infectées, c'est-à-dire les chirurgiens et les « cureurs », qui se rendaient coupables de pareils méfaits. El l'on s'explique la sévérité de la justice contre les misérables qui n'avaient pas craint de faire un pacte criminel pour faire durer le mal et le semer autour d'eux. Conséquence ou coïncidence : en i545 comme en i53o, la peste cessa brusquement, quelques semaines après qu'on eut mis à mort les empoisonneurs.

On vit les (( semeurs de yesiG » reparaître dans le Jura, canton d'Orgelet, arrondissement de Lonsle-Sauniçr, en Tan i56/i. Un homme d'Orgelet « sema la peste dans vingt-cinq maisons, en frottant subitement (subrepticement) d'une graisse qu'il portait dans une boîte, dans laquelle était aussi l'antidote dont il usait tous les matins pour se préserver et garantir du mal qu'il donnai]^ aux au-

5o MœURS INTIMES DU PASSÉ

très (i). » Il fut exécuté à Annecy, où il confessa, entre autres choses, ce que l'on vient de lire (2).

En présence de ll'énormité du crime, on s'est demandé si ceux qui en ont été accusés ne l'ont pas été à tort ; si, par suite, on ne se trouverait pas en présence d'une épouvantable erreur judiciaire ? Un fait est indéniable : on a trouvé des boîtes de graisse sur plusieurs accusés ; en outre, les précautions prises pour manier les substances auxquelles ils prêtaient des vertus toxiques, témoignent qu'ils croyaient à leur efficacité. Il est au surplus démontré que la peste peut se transmettre de cette façon : n'a-t-on pas vu, il y a quelques années, un étudiant de Gratz, arrêté pour avoir menacé une riche veuve de semer des microbes dans sa chambre et sur ses vêtements, si elle ne lui donnait pas une somme d'argent ? Lorsqu'on s'empara de lui, il était porteur de cultures de bacilles de choléra, de la fièvre typhoïde et du tétanos, qu'il avait dérobées au laboratoire de bactériologie. N'a-t-on pas jugé, il n'y a pas longtemps, en Russie, un médecin inculpé d'avoir empoisonné un certain nombre de personnes avec le sérum diphtérique ? Donc la science d'aujourd'hui admet ce mode de contagion.

(i) BoGUET, Discours des Sorciers.

(2) Traditions populaires du Jura, par Ch. Thuriet fPoli- Srny. 1R87), j^.

LA PESTE 5l

Quant à nos ancêtres du xvi* siècle (i), il est évident qu'ils étaient convaincus de la réalité du crime : les juges, comme du reste tous les gens éclairés, partageaient à cet égard la conviction du public. Un des premiers médecins de Genève, à cette époque, parle de la transmission du fléau par ce moyen comme d'un fait incontestable. Il invoque à l'appui les aveux, spontanés ou extorqués, d'un grand nombre de femmes condamnées comme « engraisseuses », notamment en 1751, année où parut son Commentaire de la Peste.

Calvin lui-même ne met pas en doute un seul instant qu'un pareil crime ait pu être commis. Enfin, un historien de nos jours (2) déclare qu'il ne lui paraît pas possible « de méconnaître l'existence de ces pratiques criminelles, en présence de l'unanimité et de la concordance des témoignages et des réponses des accusés. »

En dépit de ces nombreuses autorités, nous nous expliquons difficilement que ceux qui maniaient les

(i) J.-A. Gauthier, Hist. de Genève, t. III, 235 (note).

(2) Dans un complot ourdi contre Napoléon en l'an XII, les conjurés avaient projeté de se procurer « plusieurs bouteilles de venin pestilentiel turc (sic) », et « de le faire introduire en France par les deux médecins de Lyon Dupré et Perrin, qui, par des amis ou chirurgiens séduits, en communiqueraient à un ou deux malades, dans les hôpitaux des principales villes, qui seraient bientôt atteints de la contagion ». On ne sait ce qu'il en advint, mais l'idée seule d'avoir imaginé de se débarrasser d'un ennemi à l'aide du venin pesteux atteste pour le moins f 'intention de nuire (Cf. Chron. médic, 191 1, i43).

prétendus poisons aient pu les manipuler sans courir le risque d'être atteints eux-mêmes ; d'autre part, il y a peu d'apparence qu'il ait suffi d'oindre les murs d'une maison, pour que ses habitants fussent aussitôt en danger d'être contaminés. Et, à ce propos, qu'il nous soit permis de rappeler une histoire, qui a été déjà racontée dans un de nos magazines littéraires (i), et dont il nous suffira de donner un court mais substantiel résumé.

En l'an i63o, une peste terrible dévastait Milan. Devant la persistance du fléau, le peuple chercha la source du mal dans la méchanceté des hommes et l'attribua à des onctions contagieuses. « Toute souillure qui se remarquait sur les murailles était considérée avec effroi ; tout homme qui, par inadvertance, étendait la main pour toucher un mur, était traîné en prison aux cris d'une populace furieuse, quelquefois même était massacré sur place.

Trois voyageurs français arrêtés à regarder la façade du Dôme, en ayant touché le marbre, furent frappés avec violence et conduits en prison. Un pauvre octogénaire, citoyen honorable, ayant essuyé avec son manteau la poussière du banc sur lequel il voulait s'asseoir, dans l'église de San-Antonio, fut aussitôt entouré, saisi, frappé ; on le traîna par

(i) Magasin pittoresque, i843, juillet ; cf. Processo originaie deglL untori nella Peste el MDCXXX. Milanot iBSg,

la barbe, on se rua sur lui, et en quelques minutes le peuple en fit un cadavre. L'autorité, loin de chercher à dissiper ces erreurs, à reprimer ces violences, s'en rendait complice. »

Telle était la situation des esprits à Milan, lorsque eurent lieu les faits qui vont suivre.

Le 21 juin i63o, une femme d'humble condition, qui se trouvait, vers les quatre heures et demie du matin, à la fenêtre d'une arcade, presque en face des colonnes de San-Lorenzo, vit s'avancer un homme, vêtu d'une cape noire, qui s'apj)rochait le long des maisons et, de distance en distance, traînait ses mains sur les murs. Il lui vint aussitôt l'idée que c'était un « semeur de poison », et elle fit part de ses soupçons à une de ses voisines. Sans perdre de vue l'inconnu, elles le virent salué par quelqu'un qui passait dans une direction opposée. Quand celui-ci fut à portée des deux femmes, elles lui demandèrent qui il venait de saluer ; il répondit que c'était un des commissaires de la santé, mais qu'il ignorait son nom. Le bruit s'en répandit de proche en proche et chacun voulut aller voir les taches qui, par la force de la suggestion, se multiplièrent en un clin d'œil. Le soir, on ne parlait plus dans Milan que du scélérat qui avait frotté, de matières onctueuses et mortifères, les murailles et les portes de la Vedra de Cittadini.

Après enquête, on arrêtait et on incarcérait l'infortuné commissaire de santé. Comme il ne se décidait pas à faire des aveux, l'affaire ayant été rapportée au Sénat, ce tribunal suprême déclara que « Piazza, après avoir été rasé, revêtu des habits de la cour, et purgé, serait appliqué à la torture extraordinaire avec ligature des membres, autant de fois que l'ordonneraient les magistrats, le tout pour plusieurs mensonges et invraisemblances résultant du procès. » Cette coutume de raser, d'habiller et de purger les accusés, venait de la croyance OLi l'on était que, dans leurs cheveux, dans leur^ vêtements, et jusque dans leurs intestins, en l'avalant, ils pouvaient avoir caché une amulette ou un pacte avec le diable.

Ces tortures ne parvinrent pas à décider Piazza à faire l'aveu de son crime ; ce n'est que lorsqu'on lui eut promis l'impunité, s'il disait la vérité entière, qu'il consentit à parler, ou plutôt à mentir.

Il n'avait d'autre moyen d'échapper à une mort atroce, qu'en dénonçant un innocent. Sentant qu'il ne se sauverait qu'en désignant une victime à sa place, il prétendit qu'il avait acheté d'un barbier un onguent préservatif de la peste, que cet homme fabriquait et vendait publiquement. Il le dénonça d'abord timidement, puis, sous le coup de la menace, plus explicitement, comme son complice : on s'empara, sans plus tarder, du barbier incriminé.

Celui-ci ne nia pas qu'il vendait un spécifique contre la peste et qu'il avait promis d'en vendre au commissaire de santé ; y avait-il à lui en faire grief ?

On allait s'en tenir là quand, en fouillant la maison, des sbires découvrirent dans une petite pièce, derrière la boutique, duo vasa, stercore humano plena. Cela n'avait rien que d'ordinaire en un siècle où la propreté était un .mythe. On fit bientôt une autre découverte : dans une courette, on trouva un fourneau maçonné, ayant à l'intérieur une chaudière de cuivre, dans laquelle était de l'eau trouble et, au fond, une matière visqueuse, jaune st blanche, qui, projetée contre le mur, s'y attachait. Le barbier, interrogé, répondit : « c'est pour la lessive ! » On fît examiner cette prétendue lessive par deux blanchisseuses et trois médecins : les blanchisseuses furent d'avis que c'était bien de l'eau de lessive, mais altérée ; les médecins, que ce n'en était pas, et qu'ils n'en savaient pas davantage. On confronta les deux accusés : le commissaire persista dans son accusation contre le barbier, qui, lui, continuait à nier; ce n'est que sous l'influence de la torture que celui-ci finit par confesser qu'il avait mêlé aux ordures et à la lessive <( la matière qui sort de la bouche des morts ». On exigea plus de précision : le barbier dit alors que le commissaire de la santé et lui avaient

un intérêt à commettre ce crime, « parce que le commissaire aurait trouvé son compte, si beaucoup de personnes étaient tombées malades ; et moi aussi, ajoutait-il, le mien, avec mon électuaire. » N'oublions pas que ces aveux n'étaient prononcés que pendant la torture, et qu'ils étaient démentis aussitôt celle-ci terminée.

Abrégeons les péripéties et arrivons au dénouement. Piazza et Mora, -c'est-à-dire le commissaire et le barbier, furent condamnés au dernier supplice. Placés sur un chariot, ils furent conduits à travers la ville, accompagnés des vociférations de la populace : pendant le trajet, ils furent tiraillés avec des fers rouges : leur main droite fut tranchée, leurs os rompus. Ils furent attachés encore vivants à la roue, enlevés de terre et exposés ainsi durant six heures. Enfin, on les mit à mort; leurs cadavres furent brûlés et leurs cendres jetées dans le fleuve.

La maison du barbier fut démolie et, sur la place qu'elle avait occupée, fut dressée la Colonne infâme. On y grava une inscription latine, rappelant le forfait dont pn avait accusé les deux infortunés. La colonne demeura debout jusqu'à la nuit qui précéda le i*' septembre 1778 ; un coup de vent ou une main inconnue la renversa et la brisa dans les ténèbres ; nul ne s'avisa de la relever.

Comme il faut toujours une victime expiatoire

au peuple, quand celui-ci ne put s'en prendre ni aux semeurs^ de peste, ni aux médecins, il tourna sa fureur contre les Juifs.

Après la cruelle épidémie de i348, un grand nombre de ceux qui avaient échappé au mal, frappés d'une sainte terreur, voulurent, en manière de mortification, s'infliger la discipline. De toutes (parts surgirent des confréries de pénitents et de flagellants, qui prirent le titre de frères de la croix. Après avoir envahi la Hongrie, puis l'Allemagne, ces hordes sauvages pénétrèrent en France. Elles arrivèrent à Strasbourg en iS/jg : elles s'y divisèrent en deux groupes, dont l'un se dirigea vers le Nord, l'autre vers le Midi. Alors commença une persécution violente contre les Juifs : en Suisse, à Ghillon, Berne, Baie et Fribourg, on se livra à de grands excès contre ces réprouvés, qu'on forçait, en les soumettant à la torture, à avouer le crime, qui leur était imputé, d'avoir empoisonné l'air et les eaux. . ■■

Ces bruits d'empoisonnement (i) se répandirent par toute l'Europe. Une Diète s'assembla à Bennefeld, en Alsace ; des évêques, des seigneurs, des barons et députés des comtés et des villes y assis-

(i) Le Passé pestilentiel de Vesoul (Bulletin de la Société d'Agriculture, etc., de la Haute-Saône, 1898) ; Grande mortalité en Bresse et en Bugey, par P. Saint-Olive, etc.

tèrent et rendirent un arrêt sanglant contre les Juifs ; dès lors, on les brûla et on les massacra de toutes parts (i).

Le pape Clément V aurait, dit-on, protégé les Juifs et surtout ceux d'Avignon, et par un bref, les aurait déclarés innocents des crimes qu'on leur imputait.

L'empereur Charles IV fut aussi favorable à ces proscrits. Le poison dont on soupçonnait les Juifs de se servir était composé, prétendait-on, d'araignées, de sang de hibou et d'animaux venimeux.

Détournons-nous un moment de ces horreurs et entamons un chapitre plus réjouissant.

En 1626, à Grenoble, une épidémie éclate, La peste a souvent visité ces régions ; on commence à ne plus s'effrayer. Pour se distraire de la misère présente, on joue des mystères ; des tréteaux à plusieurs étages sont dressés ; le peuple accourt, con-

(i) Cette croyance à la culpabilité des Juifs existait encore au seizième siècle : à Autun, en i565, on commit les sieurs « Cortelot, Allcboust et Gauthorault, pour faire reboucher les endroits rompus des fontaines, et, à cet effet, de transporter jusqu'au lieu de la première source desdites fontaines, pour savoir si rien y aurait été dérangé et descouvert pour empêcher et prévenir la conspiration inique dg plusieurs meschants et perdus, ayant vouloir d'infecter et intoxiquer les eaux des fontaines au grand péril de tous. » Notice sur les maladies épidémiques, 'contagieuses et pestilentielles qui ont affligé Autun, pendant les xvi*, xvii* et x\ui° siècles, par L.-H. Guyton, Autun, i863.

6o MOEURS INTIMES DU PASSE

templant les écriteaux, les banderolles, les personnages allégoriques, écoute les farces et soties mises, sans souci des anachronismes les plus grossiers, dans la bouche des personnages. Quel est le boute-en-train, le décorateur, le costumier, l'auteur souvent, l'acteur parfois, de ces pièces qui étaient ellesmêmes un préservatif contre la peur et partant contre la contagion (i) ? C'est un médecin, Pierre Aréoud, maître Pierre, comme on le nomme quand il passe. 11 reçut 66 florins 8 sous, pour l'indemniser de ses peines et de ses frais.

En 1627, la peste laisse un peu de répit. Le gouverneur François de Bourbon, comte de Saint-Pol, fait son entrée à Grenoble ; il s'agit de le recevoir convenablement : <( échaffauds, jeunes filles bien costumées, écriteaux symboliques, etc.. », rien ne. manque. Quel est encore le metteur en scène, le grand imprésario ? toujours maître Pierre ! 11 reçoit pour sa peine 3o florins (2).

(i) On n'était pas si enclin à la joie dans d'autres régions. « A Auxerre, le substitut du procureur avait enjoint aux curés d'interdire à leurs paroissiens la danse le jour de la fête, à cause de la peste. Le vicaire de l'église de Saint-Rcgnobcrt accueillit cette injonction avec des injures et fut condamné à cent sous d'amende. Les tambourins furent saisis pour avoir joué et fait danser. Jean Regnaudin, un des notables de la ville, paie aoissi une amende pour avoir joué aux dés et dit « que c'éloit grant dommaige que d'empescher de jouer ; qu'il fallait bien passer le temps à jouer, puisqu'on ne savoit que faire. » Cl. Janin, Les pestes en Bourgogne.

(2) BoBDiER, La médecine à Grenoble, 18.

LA PESTE 6l

C'est une observation de tous les temps, qu'au milieu de la tristesse générale, la gaieté ne perd jamais ses droits. Une peste terrible sévit à Montpellier, à la fin de l'année i345 et ne dura pas moins de trois années. A Paris, elle fit d'affreux ravages. En i348, en dépit de l'effroyable fléau, on n'en continua pas ,moins à chanter et à danser sur des cadavres.

« C'est une chose étrange, dit Mézerai, que ni le fléau de la guerre, ni le fléau de la peste, ne corrigèrent point notre nation. Les danses, les pompes, les jeux el les tournois continuaient toujours ; les Français dansaient pour ainsi dire sur le corps de leurs parons ; ils sembloient témoigner de la réjouissance de l'embrasement de leurs maisons et de la mort de leurs amis. )>

Quand l'ère de terreur est passée, il semble qu'il y ait comme un sursaut de vitalité. Un chroniqueur du moyen âge le faisait déjà observer : « L'épidémie cessant, écrit le Continuateur de Nangis, les hommes se hâtèrent d'épouser les femmes qui survivaient, et celles-ci conçurent outre mesure (ultra rnodum). Aucune ne fut stérile, plusieurs enfantèrent des jumeaux et quelques-unes trois enfants vivants... (i) »

(i) « Ce fut, comme après tout grand fléau, comme après la peste de Marseille, comme après la Terreur, une joie sauvage de vivre, une orgie d'héritiers. » Michelet, Histoire de France, t. IV, 235-6.

Cela ne donnerait-il pas raison à ceux qui estiment que la vie des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes saignées périodiques, telles que les pestes et autres calamités semblables ?

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