LA ROGHEFOUCAULD-LIANCOURT, VULGARISATEUR DE LA VACCINE EN FRANCE
Ancien officier, puis agriculteur, La RochefoucauId-Liancourt avait, à son retour d'Amérique, où il s'était exilé lors de la Révolution, séjourné quelque temps en Angleterre. Témoin des heureux résultats obtenus par Jcnner et ses émules, il résolut d'en faire profiter sa patrie. Le ii mai 1800, il communiquait à un certain nombre d'amis et de méde-oins ses impressions sur la découverte de Jenner et, encouragé par eux, il ouvrait une souscription, pour la création, à Paris, d'un Institut de vaccine.
En même temps, il était décidé qu'il serait constitué un Comité purement médical, pour faire les expériences et recueillir les observations. Peu après (3o mai), était nommé le Comité chargé de pratiquer la vaccination et d'en constatei" les effets.
Le ministre de l'Intérieur, Lucien Bonaparte, le
préfet de la Seine, Fiochot, donnaient l'autorisation de mettre les hôpitaux à la disposition des expérimentateurs (i) ; tandis que le ministre des Affaires étrangères, M. de Talleyrand, et le commissaire de la Bétl-ublique en Angleterre, intervenaient pour obtenir de l'Institut vaccinal de Londres le précieux virus.
Un premier envoi de vaccin partit de Londres le 29 mai 1800. Les premiers essais ne réussirent pas : trente enfants furent soumis sans succès à l'inoculation. Sur ces entrefaites, le D' Wood ville, qui dirigeait, à Londres, l'hôpital de la vaccine, arrivait à Paris, pour diriger les opérations du .Comité de vaccine. Il ne réussit pas davantage.
On s'avisa akrs de faire venir de Boulogne-sur- Mer, où le D"" Woodville avait vacciné plusieurs
(i) A la même époque, le Minisire approuva le plan, qui lui- avait été présenté par l'Ecole, d'une nouvelle clinique d'inoculation. L'administration des hospices civils fut invitée à ee concerter avec les citoyens Pinel et Le Roux, au sujet de la préparation des lits nécessaires à recevoir les enfants destinés à servir au cours de clinique variolique, que l'Epole demandait d'ouvrir à la Salpêtrière. L'Ecole de Santé de Paris fut chargée de la rédaction d'une circulaire, à adresser aux officiers de santé des départements, dans le but de recueillir les faits propres à former des tableaux comparatifs, devant servir à fixer l'opinion publique sur les avantages réels de l'inoculatibn. Portai, Fourcroy, Halle et Huzard furent désignés par l'Institut, pour faire des expériences conjointement avec l'Ecole de Médecine, sur l'inoculation de la vaccine ou variole des vaches. L'Ecole désigna Pinel ; les expériences commencèrent le 2 pluviôse an VIII, à la Salpêtrière. (France médicale, loc. cit.).
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personnes avec succès, du vaccin frais, à l'aide duquel on put reprendre les opérations, qui, cette fois, réussirent pleinement. Dès lors, toutes les villes.de France fondèrent des Comités analogues à celui de Paris.
Il semblerait que ce soit à Rochefort-sur-Mer (Cliarente-Inférieure) qu'aient été faits les premiers essais de vaccination publique, par un de nos compatriotes. A. Duplaix-Destouches a, en effet, établi, dans le Bulletin des Archives historiques de la Saintonge et de VAunis (i*'' janvier 1888), que le premier vaccinateur français fut Bobe-Moreau, qui, en l'an VIII de la République, était professeur de botanique à Rochefort.
Esprit distingué, Bobe-Moreau fut le traducteur de Stoll ; il fut l'un des premiers qui ait entrepris la résection des extrémités osseuses et qui ait laissé un mémoire sur ce mode d'opération ; il fut enfin directeur du Service de Santé de la Marine.
En l'an VIII, Bobe-Moreau écrivait à Auguste Pictet, de Genève, qui, à cette date, avait déjà du vaccin en sa possession. Il le priait de lui envoyer, en même temps, des instructions détaillées. Le 7 germinal, des fils imprégnés de virus de la onzième géjQération genevoise arrivaient à Rochefort. Bobe-Moreau l'inocula aussitôt, de telle sorte que ses expériences précédèrent celles qui furent faites à Paris quelque temps plus tard. Il publia en même
temps (33 pages in-S°) un mémoire sur la vaccine, que Guillejnardet, préfet de Saintes, fit répandre dans toutes les mairies, pour populariser l'usage de la nouvelle méthode.
Ces faits historicpies furent comnmniqués à l'Académie de Alédcciiio le 6 févrici- 1897. M. Hervieux les commenta, sans en contester l'exactitude ; mids il s'étonna, avec quelque virulence, que l'on cIkim liât à ravir au duc de La Rochefouoauld-Liancourt l'honneur de l'introduction en France de la vaccine. Il plaida même à côté, reprochant à Bobe-Moreau « le rôle lamentable qu'il « a joué sous la Terreur, son caractère ombrageux, « difficile et jaloux, sa versatilité, les écarts de sa (( vie privée. »
Tout cela importait i)eu. Bolie-Moieau fut un précurseur et, sans chercher en quoi que ce soit à diminuer la gloire du duc de La Rochefoucauld, il n'est. que juste de citer le nom du, médecin rochefortais.
L'étranger suivit le mouvement qui était parti de la France.
En décembre 1800, l'Espagne connaissait les bienfaits du vaccin. Un médecin anglais vaccinait les soldats de Gibraltar et de Malte et s'arrêtait pour vacciner à Naples et à Palerme.
On vaccina dans l'Inde, en Turquie et en Russie.
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En 1802, le Parlement britannique accordait à Jenner une récompense de 760.000 francs ; l'empereur de Russie lui faisait parvenir un cadeau.
En Suisse, à Genève, Odier, qui n'avait pas pratiqué moins de six cents vaccinations, remarquait que, quand la vaccine et la variole coexistent chez le même sujet, la première se déclare bien plus tôt que l'autre, dont elle atténue la malignité. Certains ayant prétendu que la vaccine ne mettait pas à l'abri de la petite vérole naturelle, d'autres réfutèrent l'objection, en montrant) par des exemples, que la vaccine immunisait au moins temporairement.
Les médecins allemands restaient partagés sur la question. A Vienne, le docteur chevalier de Carro se montra un des adeptes les plus convaincus de la méthode de Jenner. 11 faisait parvenir le virus inoculable dans les contrées les plus lointaines ; il en expédia jusqu'à Bagdad I
Un médecin de Nancy, le docteur Valentin, témoigna d'un zèle analogue : en 1801 et 1802, il vaccinait avec succès la vache, la chèvre, l'ânesse, le mouton, le chien, et, avec tous ces vaccins, il inoculait l'homme.
Un rapport de Halle, fait à l'Institut national, le ili mars i8o3, et présenté au Premier Consul (i),
(i) Mémoire présenté au premier Consul, sur la nécessité
détermina le ministre de l'Intérieur, Ghapial, à adresser à tous les préfets une circulaire, ayant pour but d'obtenir d'eux les renseignements relatifs à la vaccine et aux épidémies varioliques. Le Comité fut chargé de correspondre avec eux sur cette matière. Tous ces renseignements étaient centralisés au ministère de l'Intérieur (i).
Au mois de mai de la même année (i8o3), l'évêque de Versailles (2) avait été consulté, par un médecin de cette ville, sur le point de savoir si la vaccine n'était pas contraire à la religion. Ce préservatif, emprunté à un animal, choquant plusieurs esprits, on se demandait si cette pratique était conforme aux lois religieuses. L'évêque Charrier de La Roche se prononça pour l'affirmative dans les termes suivants :
Versailles, 22* fructidor an 10 (3).
Le cas de conscience sur lequel vous me consultés,
<it les moyens de répandre la vaccine en France. Paris, Le Normaiil, an XI, 1800. In-8 de 82 p.
(i) Journal d'Hygiène, 5 novembre 1896.
(2) Louis Charrier de la Rocjie, né à Lyon, le 17 mai 1788, fut grand-vicaire dans sa ville natale, sous l'archevêque Malvin de Mohtezet. En 1789, il fut élu député aux Etats-Généraux par le clergé de Lyon ; il prêta serment, en 1791, à la constitution civile du clergé, et fut nommé évêque constitutionnel de la Seine-Inférieure. Il donna sa démission le 26 octobre 1791 et se retira à Lyon. Après la Terreur, il se réconcilia avec le Saint-Siège et fut pourvu, le 9 avril i8o2, de l'évêché de Versailles. (Revue des documents historiques, 6* année, 1879, i53).
(3) 9 septembre 1802.
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Triomphe de la Vaccine sur l'Université
Monsieur, n'est pas nouveau. Il fut proposé il y a plus ^e 3o ans pour l'inoculation de la petite vérole ; comme des personnes scrupuleuses crurent voir dans cette précaution la communication d'une maladie qui pourroit donner la mort et, par conséquent, une action défendue par la loi de Dieu, la faculté de théologie fut consultée par l'autorité supérieure ; avant de donner sa décision, •elle, désira que la faculté de médecine s'expliquât sur les avantages et les dangers de l'inoculation. L'avis de cette dernière fut tout en faveur de celte opération salutaire, qui ne lui présentoit que des moyens de salut et un préservatif assuré contre les ravages multipliés de la maladie qu'il s'agissoit de pi-évenir et il parut décidé qu'au moyen des préparations par lesquelles on dispose les "feujets à être inoculés, eu égard à l'âge, au tempérament et aux autres circonstances qui faisoient juger du succès de l'inoculation, cette découverte étoil utile et précieuse pour l'humanité, çt que s'il en est résulté quelques accidens, ils étoient si rares et si étrangei's à l'inoculation môme, qu'on ne ixjuvoit les attribuer qu'à la faute de celui qui n'avoit pas assez consulté les dispositions du sujet devenu victime de Tinoculalion.
D'après cette décision, la Sorbonne ne prononça pas doctrinalement sur ce point ; mais son silence fut regardé comme une approbation du procédé, dans l'ordre de la -conscience, puisque jugeant que l'avis de la faculté de médecine devait précéder le sien, c'étoit pour diriger celui-ci sur celui-là que cet ordre fut gardé. ,
Or, si l'on peut croire que l'inoculation est permise dans l'ordre de la religion, comme elle est prudente et salutaire dans l'ordre de la santé, à plus forte raison la découverte de la vaccine doit-elle jouir du même privilège et réunir les mêmes caractères. D'après ce que les
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pii[iiers publics nous en apiuvnnrnt, non. seulement, elle pn'serve de la petite vérole naturelle, mai? encore elle en détruit le gorme. Si cela est, et l'expérience nous l'apprendra, ce seroil un [jrésent inappréciable que la Providence auroit fait à la Société. Il paroit que la vaccine n'est'même pas une maladie, qu'elle a ses préparations comme l'inoculation et qu'à peine elle est sentie par ceux qui se soumettent à cette épreuve. Dès lors ne peut-on pas placer l'une et l'autre dans la classe des remèdes de précaution qui sont très légitimes et très salutaires tout ensemble ? Une saignée, une médecine, sont destinées à rétablir la santé comme remèdes ; cependant il peut en résulter des effets contraires et la mort même, quand elles sont mal ai)pliquées ; une opération chirurgicale a pour but de sauver la vie au malade qui la subit ; combien de malades périssent dans l'opération même ! Néanmoins, personne ne s'est avisé de contester la légitimité de ces remèdes dans l'ordre de la religion. Je pense donc et je suis très porté à croire qu'il en est de même de la vaccine, d'après ce que j'en ni lu dans les pa])iers publics. Je soumets toutefois mon opinion à des théologiens plus éclairés que moi ; mais je suis disposé à persévérer dans mon opinion jusqu'à ce que l'on m'(>n fasse appercevoir le vice ou le danger. Quand on est consulté, on doit un avis h cr-lui qui consulte ; tel est le mien sur cette matière.
Agrées, je vous prie, Monsieur, mes salutations resperiueuscs.
-J- Louis, Evêque de Versailles.
A Monsieur, Monsi.''nr Duchesne, professeur d'histoire' naturelle à ViTsuilles.
L'exemple de l'évêque de Versailles ne fut pas
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isolé : le haut clergé se montra, en général, favorable à la vaccination, et les archevêques, de même que les évêques, furent les meilleurs auxiliaires du Comité de vaccine (i).
Un des membres les plus actifs de ce Comité fut le célèbre Guillotin, qui, le 3o vendémiaire de l'an XII, était admis à l'audience du Premier Consul, pour lui offrir, au nom du Comité central de vaccine, dont il était membre, le rapport général sur cette nouvelle méthode d'inoculation. Le citoyen Guillotin s'exprima dans les termes suivants, que nous a conservés le Moniteur du i6 bi^umaire an XII (8 novembre i8o3) :
Citoyen Premier Consul,
Le Comité central de vaccine, établi par une société de souscripteurs, a l'honneur de vous présenter son rapport général sur la nouvelle méthode d'inoculation inventée par le docteur Jenner, et apportée par le citoyen Larochefoucault-Liancourt, à Paris, où elle a reçu le plus favorable accueil des savans et des bons citoyens.
Par trois ans de travaux assidus de ses membres et de ses nombreux coopéra teurs, le comité est heureusement parvenu à démontrer l'excellence de cette méthode, à en perfectionner et propager la pratique, à en régulariser et assurer à jamais la marche, soit en France, soit
(i) Cf. une lettre de Cl. Le Coz, archevêque de Besançon, à M. Husson, secrétaire du Comité central de vaccine, dans V Amateur d^ autographes, i5 octobre 1899, 211.
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dans les pays étrangers. Ainsi se réalisera l'espérance que nous avions conçue dé voir la vaccine anéantir le fléau le plus destructeur et le plus affreux qui jamais ait: ravagé la terre.
Nous n'en doutons plus, citoyen Premier Consul, la petite vérole disparaîtra ; avec elle disparaîtront ces hideuses difformités, ces infirmités cruelles, cette horrible contagion si souvent suivie d'une fin funeste. Lesraces futures seront améliorées, elles seront embellies.
Mais pour produire rapidement un si grand bienfait, celte précieuse découverte avait besoin d'être protégée. Elle n'a cessé de l'être, citoyen Premier Consul, sous voii-e gouvernement. N'était-il pas de la destinée de votre Consulat de réunir à tous les genres de gloire, tous les avantages qui peuvent donner de l'éclat à la France et faire le bonheur du monde ?
Sans aller jusqu'à dire que Bonaparte a été l'initiateur de la vaccine en France, la vérité historique oblige à reconnaître que c'est sous le Consulat et: avec l'appui moral du Premier Consul que la vaccine a été importée et accueillie avec faveur dans notre pays.