EN CARICATURES
Nous ne voulons ni dénombrer les adversaires de la vaccine, ni exposer les arguments dont ils ont prétendu accabler la découverte de Jenner ; nous ne rapporterons que quelques traits et anecdotes qui s'y rapportent.
Si cette innovation n'eût rencontré que des partisans ; si nulle voix discordante ne s'était élevée dans un concert d'éloges, il faudrait s'en étonner comme d'un prodige sans pareil. Quelle vérité n'a pas été, en tous temps, combattue ? Quel inventeur n'a rencontré sur sa route des détracteurs ? Jenner et ses adeptes ne pouvaient espérer un sort meilleur.
Nous avons vu que, quand l'inoculation fut introduite à Londres, un curé la traita en chaire d'invention du diable et soutint, avec le plus grand
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(Collectif
;s Malheurs de la Vaccine îs-Mé.\ard).
sérieux, que la maladie de Job n'était que la petite vérole, que lui avait inoculée Satan. Un chirurgien français alla jusqu'à dire qu'elle était « un présent de Pitt et Gobourg 1 »
A entendre certains médecins, « l'inoculation de la vaccine était un attentat contre le genre humain, une pratique désastreuse, homicide, tendant à ravaler le roi de l'univers jusqu'au rang des animaux, à faire subir aux dames la métamorphose de la nymphe lo^ à planter sur le front des hommes la coiffure de Jupiter Ammon. »
Les adversaires de la vaccine eurent surtout recours à l'image et nos lecteurs peuvent voir quelle profusion de caricatures ont éclos à cette occasion. Encore, sommes-nous loin d'avoir tout publié.
Dans un livre intitulé : La Vaccine combattue dans le pays où elle a pris naissance, se trouvent deux belles estampes en couleur, dont l'objet est d'impressionner le lecteur, par la représentation multiple qui découle de la pernicieuse pratique de la vaccine : deux enfants, diaprés de pustules, de tumeurs et d'ulcères, sont, au dire d'un contemporain, d'une horreur presque aussi magnifique que les planches qui décorent l'ouvrage d'Alibert sur les maladies de peau.
Mais voici le bouquet : la vaccine est accusée non pas seulement de défigurer, mais de transfor-
mer l'homme en animal. Pour ne pas être taxé d'exagération, citons les textes :
Au commencement de janvier i8o5, la petite vérole étant dans le village, écrit le D"" Rowley, cet infortuné (l'enfant dont il est question), ne tarda pas à en être attaqué de la manière la plus alarmante, 11 fut couvert de taches noirâtres, mêlées de pourpre et d'autres symptômes de putridité. M. Mosely, qui le premier découvrit les erreurs du système de la vaccine, vit l'enfant dont je viens de parler dans cet état. Il observa que le visage de l'enfant paraissait se transformer et prendre en quelque sorte la forme d'une tête de vache.
Le même docteur liowley soutenait que le projet d'exterminer la petite vérole était « impie et attentatoire à la majesté de Dieu » : car, ajoutait-il, « la petite vérole vient du ciel, comme tous les fléaux qui nous affligent ; et se révolter contre la petite vérole, c'est se révolter cojitre le ciel même ». Avec cette théorie, il n'y aurait jplus qu'à se soumettre sans résistance aux décrets de la Providence.
Mais si aucune maladie n'arrive sans la permission de Dieu, pourquoi les dévots se feraientils saigner, purger et clystériser comme les autres, objecte un partisan de la découverte de Jenner ; pourquoi plusieurs saints, saint Luc, saint Côme et saint Damien, pour ne citer que les plus connus, n'ont-ils pas dédaigné d'exercer la médecine ? Et
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si l'Eglise a des remèdes pour les maladies de l'âme, a-t-elle jamais prétendu empêcher qu'on recoure aux médecins pour les maladies du corps ?
Voici un autre ordre d'arguments, qui ne sont pas de moindre valeur.
Un ancien officier d'artillerie, portant le nom de Garnot, entend prouver que la petite vérole est un fléau naturel ; qu'il est téméraire, autant que dangereux, de vouloir la prévenir : donc, il devient inutile de s'insurger contre la fatalité, et il n'y a plus qu'à attendre, les bras croisés, l'évolution du mal. La vaccine, selon cet auteur plus paradoxal qu'il ne veut le paraître, ne fait que déplacer le mal, en répercutant à l'intérieur des organes un virus qui s'épanouissait à l'extérieur, et elle le transforme en scrofules, en tuberculose, et plus spécialement (?) en fièvre typhoïde. L'opinion valait d'être rapportée, pour son originalité.
Ce. qu'on a observé en Algérie, au début de la conquête, ne mérite pas moins d'être relaté. Les détails que l'on va lire et que nous empruntons à notre confrère Bertherand (i), sont, à cet égard, des plus suggestifs.
Les services de santé de Koléah, Blidah, les Affaires Arabes de Cherchell, Boghar, Médéah, Orléansville, Tlemcen, Nemours, Bône, Djidelli, etc.,
(i) Médecine et Hygiène des Arabes, kki et suiv.
La Vaccine, par Devêria (Collection Saint-Yves-Ménaro;.
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se sont heurtés, <Je i848 à i85i, aux difficultés presque invincibles, inhérentes à toutes les tentatives employées pour convaincre les Musulmans de la supériorité de la méthode française.
Les Arabes s'écriaient, ici, que la vaccine ne servait qu'à marquer leurs enfants ; là, ils refusaient ouvertement de répondre aux propositions réitérées d'inoculation préservatrice ; d'un autre côté, ils redoutaient une opération qui leur paraissait destinée à imprimer le chiffre des conquérants, en traits indélébiles, sur leurs jeunes enfants. Par ici, ils envoyaient leurs Kaïds protester et déclarer qu'ils jetteraient plutôt leurs enfants à la mer que de leur laisser imposer un signe dont le but était de les reconnaître un jour, de les enlever aux familles et les forcer au baptême chrétien ; d'autres faisaient courir le bruit qu'on voulait marquer les enfants pour la conscription, Cetfx-ci repoussaient avec horreur le mélange du sang arabe et du sang chrétien ; ceux-là disaient qu'un remède puisé chez l'homme, chez un Musulman surtout, devait être plus salutaire que celui que fournit un pauvre animal tel que la vache, etc. Bref, la population arabe se montrait partout énergiquement réfractaire à la vaccination. C'est alors que le Mobacher, journal arabe rédigé par le bureau politique d'Alger et distribué dans les douars, crut devoir intervenir et calmer cette eftervescence d'opposition :
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A l'occasion de la pratique de la vaccine (on lisait dans le numéro du 3o mars 1849), ce remède que la bénédiction de Dieu a donné aux hommes, pour les délivrer du fléau qui a fait tant de victimes, les mensonges les plus absurdes, les calomnies les plus graves ont été proférées. Des hommes crédules y ont ajouté foi, et l'on a été obligé de suspendre l'emploi de cette utile méthode. Ainsi, quand partout les souverains musulmans, tels que l'empereur de Constantinople, le Pacha d'Egypte ; quand sur la terre même du pèlerinage, dans l'Hyémen, tous les hommes respectables par leur science et leur religion se font un devoir de propager l'emploi de la vaccine, par suite de nombreuses expériences qu'ils en ont faites sur toutes leurs populations, des malintentionnés parviendraient à faire triompher l'erreur et le mensonge ! Ce n'est pas par des paixDles que nous -chercherons à vous détromper, mais par des faits. Sachez qu'avant l'introduction de la vaccine en France, sur eent personnes attaquées de la petite vérole, environ quatre-vingt en mouraient ; et depuis que Dieu, inspirant une de ses créatures, a fait connaître ee bienfait merveilleux, à peine un dixième y succombe aujourd'hui. Comparez ces résultats, et décidez si les hommes qui vous détournent d'employer la vaceine sont inspirés par le génie du bien ou du mal.
Ces sages réflexions déterminèrent-elles les Arabes à se faire vacciner ? Nous manquons de renseignements pour répondre à la question.
A une époque plus rapprochée, une révolte sanglante éclatait au Brésil, à la suite du vote du règlement relatif à la vaccination obligatoire.
De violentes collisions se produisirent, à Rio-<ie-Janeiro, entre les adversaires de la loi et les troupes du Gouvernement. La manifestation présenta un caractère nettement révolutionnaire : il y eut de nombreux morts et blessés.
Enfin, il y a quelques années, les Suisses, dans le canton de Berne, établissaient un référendum sur l'opportunité de la vaccination. Ceux qui n'étaient pas partisans de la petite piqûre triomphèrent, ol il fut décidé que personne ne serait obligé de se faire vacciner.
Au môme moment, les Scandinaves prenaient une mesure opposée. Une loi était promulguée, en Suède et en Norvège, d'après laquelle on ne peut se marier légalement, qu'après production d'un certificat attestant que » la fiancée et le fiancé portent les marques d'une franche et légitime vaccine ».
Heureusement Molière n'est plus là pour se gausser de nos contradictions.