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CHAPITRE CINQUIEME LA GRIPPE OU INFLUENZA

r,A GRIPPE, MALADIE DE TOUS LES TEMPS

La grippe I ce vocable si expressif vient-il du mot llemand greifen, qui signifie : saisir ; a-t-il une rigine moins discutable ? Laissons aux philo- )gues le soin d'en décider.

Par une singulière contradiction de langage, uand on prend quelqu'un en, grippe, c'est qu'il a essé de vous plaire, qu'il n'a plus votre sympalie ; d'autre part, être la (( coqueluche » de quellu'un, cela signifie que ce quelqu'un est « coiffé » e vous, qu'il ne jure que par vous : br, c'oqueluche grippe sont deux maladies qui reconnaissent une )mmune origine I

Coqueluche, d'après certains étymologistés, dériîrait du latin cucullus (capuchon) : on appelait iculle, au temps jadis, le capuc>inTi des moines ;

on disait encore coule, capuce, etc. La ciicaUe > coule, dont le camail ecclésiastique actuel est u dégénération, s'entendait aussi de la robe ou tui que, garnie d'un capuchon, comme celle que ce servent encore les Chartreux et les Bénédictins.

Paysans, bourgeois, grands seigneurs, prince tous portaient la cuculle, au temps du roi Jean de Charles V. Des magistrats, des guerriers, d courtisans, le roi lui-même, sont représentés en ( puchon dans les miniatures du quatorzième siècl

C'est du couvre-chef appelé cogae/achon qu'( dérivé le nom d'une maladie à laquelle les enfar sont principalement sujets : la coqueluche.

On a dit que ce mot avait été inventé pour de. gner une épidémie qiii régna en France en i5io ; vérité est que, dès i4i4, par conséquent un sièc avant la date indiquée, on s'était servi du terme ' question — depuis longtemps déjà dans la langi courante — , pour caractériser une maladie <( moi griève, qui généralement couroit dans Paris (i)

Le mal avait éclaté au mois de février, par « i vent... puant et tout plein de froidures ». Gei d'église, nobles et menu peuple, « furent tellenv^ enrhumés et entoussés que merveilles (2) ».

(i) Registres de MMs. du Parlement (Mezeray, Histoî^ France).

(2) JuvÉNAL DES Ursins, Histoire de Charles VI (Ne Collection des Mémoires, édition Michaud et Poujoulai

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n .fc 1 otid.e., déballe It Grippe qu, l'empolsne %"r re^lr le plu. Z'^^ I (»?.l.'e 'a Grippe » P.rls.

Caricatures du dessinateur Cham contre la grippe.

11 y eut tant de personnes alitées, que l'on dut susndre toutes procédures au Parlement et au Châte-

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Le lundi, cinquième jour de mars, précise 1< greffier aii Parlement (i), n'a point été plaidé (parc< que) ne n'avoit aucun avocat ne procureur, ne partie ou moult peu par le Palais, pour une moult grièvi maladie qui généralement couroit par Paris, pa: laquelle la tête et tous les membres doloient et souf froient d'un moult fort rhume, » Le narrateu ajoute que lui-môme ne dormit de toute la nuit tant il souffrait « de la tetc, des reins, des côtés, di ventre, des bras, épaules et jambes ». Il n'eut que L temps de rentrer à son hôtel, pour prendre le lit. I avait été pris brusquement, en sortant de vêpres i Notre-Dame, et il avait eu de la peine à se tenir su ses jambes, pour regagner son logis. Il garda l chambre seize jours, « sans partir de son hôtel, oi peu ».

Le mal avait gagné de proche en proche, et bien tôt l'épidémie devint générale. « Plus de loo.ooi personnes à Paris (furent) mises en tel état, qu'elle perdirent le boire et le manger, le reposer, e avoient très forte fièvre deux et trois fois le jour e spécialement toutes fois qu'ils mangeoient et toute choses leur sembloient quelconques ameres et trè inaulvaises et puantes ; tousjours tremhloient oi qu'ils fussent (2) ». A cette anorexie si spéciale

(i) Journal de Nicolas de Baye, publié par Alex. Tueteî Paris, i885.

(2) Journal cité, 49-

s'ajoutait une sorte d'aboulie, ou plutôt d'astasieabasie, fort bien indiquée par l'observateur perspicace dont nous suivons la relation : « et avecques ce, qui pis estoit, on perdoit tout le povoir de son corps, que on n'osoit toucher à soy de nulle part que ce fust, tant estoient grevez ceulx qui de ce mal estoient attains. »

Ce qui caractérisait surtout la maladie, c'était la toux, (( si cruelle à tous, jour et nuyt, que aucuns hommes, par force de toussier, furent rompus par les genitoires toute leur vie » : cette « hernie d'effort » se retrouve dans les observations modernes.

Il y eut aussi quelques accouchements prématurés : « aucunes femmes qui étoient grosses, qui n'étoient pas à terme, eurent leurs enfants... par force de tousser » : ce qui faisait « mourir à grant martire et mère et enfant ». Ceux qui avaient la chance de réchapper, « jetoient grant foison sang par la bouche et par le nez et par dessoubz, qui moult les esbahissoit et néanmoins personne n'en mouroit.)). Ces congestions pulmonaires non mortelles ont été notées par les pathologues modernes, de même que la convalescence prolongée : « Si fûtil plus de six semaines après avant qu'on feust nettement guéry. » Cette épidémie de i/ii4, dont aucun « fisissien » ne sut « dire quel mal c'était », offre bien des analogies avec notre grippe.

CAruCATlIUE œ.NTRE LA VaCCINE : Le, Bo

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aàiS-.

érole (Coilcclion Saint-Yvks-Mkî

NAim).

44;^ MŒlvjRS INTIMES DU PASSE

Treize ans plus tard, le mal reparaissait, mais sous une apparence quelque peu différente ; il se manifesta surtout par une douleur de reins telle, que les médecins la prirent pour la gravelle, tant à cause de la souffrance vive qu'éprouvaient les sujets atteints, que de sa localisation.

Les malades avaient plusieurs accès ou force frissons dans la même journée ; et on était huit, dix ou quinze jours sans pouvoir ni manger, ni boire, ni dormir, « les uns plus, les autres moins ; après ce, venoit une toux si très mauvaise à chascun que, quand on estoit au sermon, on ne povoit entendre ce que le sermonneur disoit », à cause du bruit que faisaient les tousseurs.

Dans la rue, on s'abordait par cette phrase sacramentelle : «As-tu point eu de la dando ? o) Et si l'interpellé répondait négativement : « Or te garde bien, lui répliquait-on, que vrayment tu en gousteras ung morcelet » ; et on avait chance de ne se point tromper, car « il fut peu... petit ou grant, femme ou enfens, qui n'eust en ce temps ou assès (accès) ou frissons, ou la toux qui trop duroit longuement (i) ».

L'épidémie de i^i/i avait été baptisée tac, parce qu'elle saisissait brusquement son homme ; puis

(i) Journal d'an bourgeois de Paris (Soc. de VHist. de Paris, 1881, 228).

horion, mot qui se comprend de soi; celle de 1427 reçut le nom de dando.

Primitivement, la grippe s'était appelée le catarrhe; dès le douzième siècle, en iio5, Orderic Vital s'exprime en ces termes : u Mense maïaco, phlegmatica pestis per totum Occidentem descurrit et catarrho graviter nonobstante, omnis oculus ploravit. »' Traduisons : « Au mois de mai, une peste inflammatoire courut à travers tout l'Occident, et tous les yeux pleurèrent, par suite du catarrhe qui éprouva cruellement. »

Un médecin réputé du quatorzième siècle (i), qui avait reçu la licence de médecine à Montpellier, parle, dès 1887, d'un catarrhe si général, qu'à peine la dixième partie de la population en fut exempte. Les vieillards, principalement, succombèrent en grand nombre.

Il est à remarquer que la peste était autrement meurtrière que cette fièvre catarrhale; cette mortalité, relativement faible, de la grippe, est signalée par les nosographes, dès les premières épidémies historiquement constatées: «en l'an 927, la Gaule et la Germanie furent envahies par une épidémie de fièvre et de toux (Chronique de Flodoard), à

(i) Valescus de Tarente.

4'l4 MŒURS INTIMES DU PASSE

laquelle succombèrent seulement quelques personnes (RicHER, Histoire de son temps) (i). »

Les chroniqueurs du moyen âge, Jean Juvénal des Ursins, le Chroniqueur de Saint-Denys, etc., n'ont pas omis de mentionner des particularités symptomatiques, telles que l'endolorissement de la tète et (le la poitrine, voire même l'herpès de la commissure de la bouche ou des ailes du nez. « Et n'eussiez guère trouvé, écrit le Bourgeois de Paris, auquel nous devons une relation pittoresque autant que vécue de lépidémie, qui n'eût la bouche ou le nez loiil élevé (!f grosse roiiiic. éiu|)lion (herpétique) pour (au moment dej 1 accès. »

Coninic la lualadic obligciiil les malades à se bien couviJr la tète et lt'> uicillcs, afin de ne pas aggraver leur indisp(»siti(jn, des milliej> d'cui humés de tout Age portaient le (c coqueluchon » relevé, au lieu de le laisser rabattu sur leurs épaules, suivant la mode la plus ordinaire : d'oii le nom de coqueluche, donné à la maladie.

A la fin de l'année i5io, la « coqueluche » fit une nouvelle apparition ; les hôpitaux furent remplis de malades et de moribonds. Des personnages de distinction furent victimes de l'épidémie de i5io : entre autres, le cardinal d'Amboise, qui ne

(i) Chron. méd., i®'' juillet 1899, 446.

Le Cardinaf, d'Amboise.

(Collection de lauteur).

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réussit pas à triompher du mal, bien qu'il n'eut pas encore 5o ans d'âge : on vit, dès les premiers symptômes, que la nature et l'art seraient impuissants à le sauver (i). En i58o, le Roi lui-même, le duc de Mercœur, son beau-frère, le duc de Guise et le seigneur d'O en furent « travaillés ».

En 1610, température affreuse : « neige, grésil, verglas, pluie froide entremêlée de grêle » : les (( catarrhes » provoquent dans Paris, de nombreux deuils. Les Parisiens se rendirent, néanmoins, à la foire Saint-Germain en foule si compacte, que les gardes eurent toutes les peines à frayer un passage à Leurs Majestés, qui ne furent jamais tant pressées ni bousculées. Les chroniqueurs consignent que, en dépit de celte afflueiice de visiteurs, « le débit des marchandises était piètre, maigre et froid comme le temps ».

Près de cinquante ans plus tard (1667), le mal à la mode reparaît ; les médecins ayant assuré que ceux qu'il atteint seront immunisés contre la peste, la Reine (Anne d'Autriche), prêtant créance à leurs propos, « appréhende si fort la peste que, pour s'exempter de ce mal, elle a voulu passer par celui du rhume. On dit que, pour l'avoir plus facilement, elle s'est pourmenée pieds nus par sa chambre : quoi qu'il en soit, elle a si bien réussy

(i) Le Seizième siècle, par P. Lacroix, IV, 147.

dans son souhait qu'elle se peut dire la plus enrhumée de Paris (i) ».

La durée de l'épidémie fut des plus variables aux diverses époques : trois semaines en i4ii, deux en 1^27 ; six semaines en i5io. En 1657, elle ne se fit sentir que durant quatre jours.

Au dix-septième siècle, si la grippe ne fit guère parler d'elle dans notre pays, en Angleterre elle sévit furieusement : dans les derniers mois de l'année 1675, si nous nous en rapportons à une description de l'illustre Sydenham, la Grande-Bretagne fut visitée par une épidémie de toux, accompagnée de fièvre, à laquelle personne ne put, pour ainsi dire, échapper. Sydenham ajoute que la toux dégénérait facilement en pleurésie ou en pneumonie; que, pour ce motif, nombre de médecins confondaient avec ces deux affections la fièvre qui résultait de la grippe, mais qu'elle n'avait néanmoins de commun avec elles que certains symptômes : les remèdes à prescrire différaient du tout au tout.

En i58o, le meilleur traitement qu'avaient imaginé les- médecins, étaient de faire s'abstenir de vin les malades, et de leur prescrire la saignée et les purgatifs doux, tels que casse et rhubarbe ; les patients

(i) JoarnQ.1 d^un voyage à Paris en 1657-8 par deux jeunes Hollandais, publié par P. FAUoènE; Paris, 1862, in-8, 85.

étaient tenus chaudement au lit, et on les faisait boire et manger à peu près à leur convenance, « sans autre recepte ne médecine » (i).

En 1667, les Êpothicaires de Paris consommèrent en quinze jours « tous les sirops, sucre candy et tablettes de régal isse », qu'ils avaient préparés pour toute l'année (2).

Lancisi (3), archiâtre du pape Clément XI, le célèbre médecin Hoffmann ne prescrivaient que des boissons délayantes et une infusion de manne. Bec- CARiA conseillait des décoctions d'avoine, de raves, ^ de pommes ou de raisins secs. Le naturaliste et médecin Christophe Jussieu consacra sa thèse inaugurale, en 1783, à la grippe. Pour lui, la thériaque était le remède souverain.

Cette épidémie de 1733 fut une des plus universelles qu'on ait enregistrées. Elle fut aussi une des plus longues : elle se prolongea, presque sans interruption, pendant cinq ans. Les vieillards, les valétudinaires, tous les malades atteints d'une diathèse succombaient. Les divers traitements qu'on expérimentait donnaient les mêmes (proportions de suc-

(i) Journal de VEstoile, I, 862.

(2) Journal d'un voyage à Paris, édition Faugèrb, /oc. cit.

(3) Lancisi attribuait au froid le rôle capital, comme facteur étiologiquo de la grippe ou de ses complications. A l'entendre, « les bâtiments et les .prisons de la Sainte Inquisition furent exempts de cette épidémie (celle de 1709), parce qu'ils étaient voisins de fournaises qui réchauffaient l'air et que leur situation les mettait à l'abri des vents du Nord. )>

ces OU de rerers. L'expectation réussissait le plus souvent ; la saignée, dont on abusa, fit un grand nombre de victimes.

Le commissaire Narbonne, dans son intéressant Journal (i), relate qu'à la fin du mois de février (1733), on comptait plus de deux cent mille personnes enrhumées. Toute la Cour, qui était à Marly, en fut incommodée. Certains jours, il fit un si grand brouillard à Paris, qu'on fut obligé de marcher avec des flambeaux : les carrosses allaient au pas et les domestiques marchaient devant les chevaux, portant des torches allumées ; malgré cela, ils avaient beaucoup de peine à trouver les maisons 011 ils devaient aller. L'hiver de l'année suivante, il y eut de nouveau grande quantité de rhumes : le roi (Louis XV) baptisa l'épidémie régnante, la foleite. Le mot fît fortune. Le chan- ( (lier d'Aguesseau écrivait à son fils aîné, au mois de décembre 1737 : « Ce sera donc la folette (2) qui aura l'honneur de vous avoir tous rendu sages. » A Nîmes, le D"" Razoux désigna la maladie en cours, dans ses Tables nosologiques, sous les noms de : baraqiiette, grippe, petite poste, petit courrier et enfin folette.

(i) Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, édité par J.-A. Leroi, 286. •*

(2) Il parut, à Paris, la Folette ou le Rhume, sorte de potpourri, par M. L'Affichard.

/|5o MŒURS INTIMES DU PASSÉ

C'est qu'elle courait vraiment comme une petite folle, -du Nord an Midi, de l'Est à l'Ouest, u On mande de Strasbourg, Besançon et autres villes où il y a grosse garnison, écrivait Barbier dans son Journal, qu'on ne laisse qu'une porte de la ville ouverte, parce qu'il manque d'officiers et de soldats pour monter la garde et faire le service. Il y a ici, à Paris, plus d'vm tiers du monde dans le lit, attaqué de ce rhume qui prend à la gorge et ensuite à la tête; les chirurgiens ne font que saigner toute la journée. Il n'est pas dangereux ; mais on dit qu'à Reims il est mort beaucoup de monde. Presque tout le monde en a été attaqué successivement, de façon qu'à l'Opéra, au lion d'offrir des liqueurs fraîches et des truffes, comme à l'ordinaire, le limonadier offre et vend de la pâte de guimauve pour le rhume, tant il est général. Quelques personnes ont échappé, dont j'ai été du nombre. Il y avait dans la dernière gazette, qu'à Londres, il y avait trente mille malades de rhume. »

Le roi lui-même fut atteint. A cette occasion, les chroniqueurs ne furent guère indulgents pour celui que son peuple avait, en d'autres temps, appelé le Bien-Aimé. « Le roi, conte le malicieux Barbier, est tombé malade d'un rhume dont tout le monde a été attaqué. Il a été saigné à cause d'un peu de fièvre, mais cela n'a pas eu de suite. Il a gardé le lit, et, surtout, on lui a défendu la chasse, ce qui

doit faire plaisir à ses officiers, car, malgré les intempéries, il court toujours et l'on peut dire sans savoir pourquoi. Les gens qui l'approchent le trouvent très changé et très diminué, le visage fondu, les yeux enfoncés. Cela vient apparemment de trop de fatigues de toute espèce. »

Quelques semaines plus tard, « le roi se porte mieux; il ne va point encore à la chasse et elles seront réglées par la suite. Le bruit courait sourdement qu'il pourrait bien avoir un peu de v... (imitons la discrétion de l'historien) ; ce qui donnait aux chirurgiens en cette partie l'avantage sur les médecins de cour, d'autant qu'il est vrai que Bachelier, son premier valet de chambre, lui a fait voir secrètement quelques filles »; et... les friands de détails croustillants pourront, s'il leur plaît, rechercher le passage.

Nous ignorons si l'on chanta, comme naguère, dans les carrefours de la capitale, la chanson du jour ; ce qui est sûr, c'est qu'on transporta la grippe ù la scène : on pourra retrouver dans le Recueil de ballets et de mascarades depuis 16/17 /^^" qu'en l'jbi, conservé chez M. de Soleinne, un ballet de circonstance, long placard in-folio, ayant pour titre : Les Grippez à la mode. Plus tard Nau, le chansonnier, d'autres ont dit P.-J. B. Nougaret, composa une pièce bouffonne, intitulée : La Grippe, comédie épisodique en prose, en un acte.

par M..., « suivie de réilexions singulières d'un auteur qui n'a point la grippe et qui souhaite que le lecteur soit de même. »

Dans cette pièce, le personnage principal — celui que nous nommerions aujourd'hui le compère — est un médecin, étonné plus que personne de la ré putation qu'on lui fait. Notre rusé confrère profil de l'habileté qu'on lui suppose, pour guérir la grippe, en vendant très cher des bouteilles sans valeur. La liqueur qu'elles contiennent n'avait qu'un mérite, celui d'être inoffensive.

Que la peste m'étouffe, dit un des personnages, si j connais cette maladie-là que par le nom singulier qu'eli porte, la grippe (i) I

Elle a sans doute été nommée de la sorte par quelque juif ou quelque huissier. Tout ce que je sais de cetl maladie, c'est qu'elle fait beaucoup tousser et qu'elle fai gagner beaucoup d'argent aux médecins, aux chirui giens et aux apothicaires

Or, l'auteur de ces réflexions est lui-même un médecin, qui a fait mettre dans les journaux cettr suggestive annonce :

A tous les enrhumés présents ou à venir, avis très important : le sieur Anodin, médecin comme il n'y en eut jamais, guérissant ses malades en trois jours, troiheures, trois minutes, trois secondes, est possesseur

(i) Narbonne prétend que le roi avait créé le néologisnn de grippe en 1743 ; nous avons vu qu'il était bien antérieur à cette date.

d'une liqueur merveilleuse, qui déracine les grippes les plus invétérées, eussent-elles été occasionnées par le froid d'une pièce nouvelle. En buvant une cuillerée de cette eau, dont la propriété "est surprenante, on peut aller sans crainte au plus épais brouillard ; on se trouverait même sans se glacer auprès d'une vieille coquette...

Les personnages qui apparaissent à tour de rôle sur la scène sont : Mme Caillette; Mlle Printemps; Mme Mitoufflct; Mme Aulnin, marchande de draps. -Chacune expose au docteur ses doléances. Survient un procureur atteint, lui aussi de grippe, et 5ui est surtout effrayé par le nom de la maladie, ju'il suppose avoir gagnée dans son étude ou celle l'un collègue. Après ce Grippeminaud — ne méri- ;erait-il pas d'être le digne successeur du héros de la 'able ? — arrive un vieillard, qui voudrait bien goû- ;er à l'élixir de Jouvence (Brov\^n-Séquard n'était pas né) ; puis un ivrogne, très irrité qu'on le soumette à in régime trop aquatique. La pièce se termine par 'arrivée d'un maître de musique, qui a composé des urs pour les acteurs enrhumés, et des danses pour !es goutteux et les paralytiques. Comme quoi tout înit par des chansons.

Cela, on le voit, date de loin, en France, de prenire les choses du bon côté. Avec cette gaieté de bon ïloi qui a fait, de tout temps, le fond du caractère Tançais, on tirait un pied-de-nez irrévérencieux à

cet oiseau de sinistre augure, qui se permettait d'empêcher tout un peuple de danser en rond. Entre deux quintes, on trouvait encore le temps de rire.

Il fallait être Voltaire, cet éternel geignard, pour se lamenter et se désoler. En 1743, il fut atteint de grippe, comme tout le monde ; mais, selon sa coutume, il s'en plaignit plus que personne; il toussait si fort, dans ses lettres, que Frédéric crut devoir lui écrire : « Je suis bien fâché d'apprendre que lagrippe vous ait taîit abattu. Je me llatte que l'e prit soutiendra le corps, comme l'huile fait durei la flamme dans la lampe. »

L'auteur de Vert-Vert, le joyeux Grcsset, se montra de meilleure humeur. Il se disait seulement ennuyé de ne pouvoir aller retrouver à Paris son ami M. de Maurcgard, intendant général des postes de France, <( à cause de la rigueur de la saison et de la grippe, qui sévissait alors dans la capitale ». Il s'en consolait, eu lui envoyant un savoureux pâi de canards, accompagné d'une jolie ëpître en vers, que nous avons le regret d'écourter. Gresset annonçait à son correspondant qu'

Il devait se mettre en chemin.

Si le redoublement soudain De ce vent d'Est, joint à la bise, Ne l'eût détaché, ce matin, •De sa dangereuse entreprise.

Tremblant au présage fatal

LA GRIPPE /j55

De ce ciel, menaçant et sombre,

Il a cru, sous le noir signal,

De Réaumur entendre l'ombre,

Du sein d'un tube glacial,

Prédisant, d'un ton sépulcral,

De nouveaux désastres sans nombre ;

Et qui, courant tant bien que mal,

De son réduit quitterait l'ombre.

D'ailleurs, même sans Réaumur,

Un autre oi'acle, non moins sûr, '

A dû guider sa prévoyaace ;

Cette grippe a déjà sur lui

Trop bien exercé sa puissance

Du régime et de son ennui.

Pour s'en procurer aujourd'hui

Une seconde expérience.

\ii, en homme prudent, il concluait sagement :

11 vaut mieux courir le hasard D'un ridicule que d'un rhume.

Il n'était pas, toutefois, sans déplorer le fâcheux contre-temps qui l'avait empêché de voir

Huit ou neuf postillons, jurant Contre la course et la gelée.

Air transi, voix rauque, altérée, Œil larmoyant, face empourprée; Rhume, dont on ne connaît pas La naissance, ni la durée.

L'adresse du mal à saisir sa victime, comme le

i^50 MOEURS INTIMES DU PASSÉ

chat agrippe la souris à la sortie du trou, justifiait le nom de grippe; l'action qu'exerçait la malice des astres sur les pauvres humains fit appeler influences ou influenza ce (( rhume universel » (i).

Le nom de grippe resta pour signifier : « Etre entiché de quelque chose ». Le Sage, dans Gil Bios, dit textuellement : « Madame la Marquise, votre maîtresse est aussi un peu grippée de philosophie. » Quant à Vinfliienza, c'est en 17/13 seulement qu'il avait commencé à on être question.

D'une lettre écrite, le 22 mars 1743, par le pape Benoît XIV au cardinal de Tencin, nous détachons les lignes suivantes :

...Nous avons appris avec beaucoup de déplaisir, par la lettre de Votre Emincnre du 4, qu'elle payait actuellement le tribut à l'influence. Nous espérons qu'elle l'aura payé à présent, et qu'elle en sera quitte. Pour nous, nous n'eûmes qu'un enrouement de deux jours, dont même nous n'accusons pas l'influence, mais le travail excessif...

La lettre dont nous rapportons un extrait, se trouve aux Archives du ministère des affaires étrangères (Correspondance politique, Rome, t. DGGXCL folio 160) ; elle démontre que l'usage du mot

(i) On lui avait donné ce nom dHnfluenza, sans doute parce qu'on croyait que la maladie dépendait de quelque influence céleste. (Cf. Chron. méd., i®"" janvier 1910).

infïuenza ou influence est beaucoup plus ancien qu'on ne le croit d'ordinaire.

En 1767, lord Chesterfield mande à son fils, qu'il règne à Londres « une maladie épidémique, qu'on appelle du joli nom d'influenza. C'est une petite fièvre, dont personne ne meurt et qu'une petite diarrhée emporte communément. » En France, ce nom n'était pas encore répandu, ainsi qu'en témoigne une correspondance de Bachaumont, datée de décembre 1775; elle est d'autant plus digne d'être reproduite, qu'il y est question de l'épidémie de Londres (i), que les Anglais nommaient déjà Vinfluenza :

Un rhume épidémique, qui a commencé à Londres et y cause actuellement de l'inquiétude, au point qu'on voit arriver beaucoup d'Anglais pour se soustraire à ce fléau, a sauté dans nos provinces méridionales, a accablé presque tous les habitants de Toulon et de Marseille et s'est étendu à Paris, où il règne actuellement d'une façon assez bénigne, sauf aux Invalides, 011 il devient catarrheux et fait périr quelquefois dix ou douze de ces pauvres vieillards par jour.

On l'a d'abord nommé la grippe, de l'ancien nom d'une pareille épidémie, il y a huit ans. On l'a ensuite nommée la puce et c'est aujourd'hui la follette.

(i) V. sur l'épidémi€ anglaise, l'étude parue dans le Journal de médecine de Paris, sous noire signature, le 9 février

flbS MOEURS INTIMES DU PASSÉ

Par une réciprocité dont on connaît des exemples en d'autres temps, on nomma suette anglaise l'épidémie qui sévit en France en 1781. Dans une lettre de Paul Rabaut au ministre de la Broue, chapelain de l'ambassade de Hollande à Paris, nous relevons ce passage : (( Vous avez entendu parler, cher ami, d'une maladie épidémique qui a fait quelques ravages à Toulouse et dans les environs. C'est la suette anglaise... » Dans la seule généralité de Toulouse, il y eut trente mille victimes. L'épidémie dura presque sans rémission pendant près de quatre ans.

Au cours de l'hiver de 1776, un médecin avait offert une prime de /joo livres de rente à qui prouverait avoir été exempt de r« influence » épidémique. Les grippés étaient si nombreux que personne ne profita de l'offre.

« Il règne cet hiver, écrivait le comte de Tressan en cette même année (i), une maladie générale dans le royaume, qu'on appelle grippe, qui commence par un rhume et un mal de tête, ce qui provient du brouillard et du mauvais air ; depuis quinze jours, il n'y a point de maison dans Paris où il n'y ait eu des malades (2). » Un des amis du

(i) Souvenirs du comte de Tressan, 188-191.

(2) Cf. Mémoires du Duc de Croy sur les Cours de Louis XV et de Louis X^^> publiés par le vicomte de Grouchy (Extraits de la Nouvelle Revue rétrospective (1895-96), 177, 343, 348, 388).

LA GRIPPE 4 5 g

cofnte, le minéralogiste Faujas de Saint-Fond, ayant été atteint par le fléau, et en étant resté très abattu,

Louis-Elisabeth^de La Vergne, comte deJÏHESSAN

le comte de Tressan lui envoyait la plaisante consultation que voici :

Si je ne connaissais pas vos lumières, votre courage et votre philosophie, j'entreprendrais de combattre cette espèce d'apathie où je vous vois ; mais je ne peux vous

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rien dire qu'une tête aussi éclairée que l'est la vôtre ne se soit représenté déjà. Je me tiens au conseil le plus simple et le plus analogue, à l'économie animale de l'homme, dans lequel elle doit être le plus et le mieux combinée avec la spiritualité : faites de l'exercice ; sciez votre bois, s'il le faut ; oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit ; exercez-vous comme un montagnard du mont Jura ; faites circuler votre sang ; broyez k's fluides ; rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce ; défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe, malgré l'exemple d'un homme qui vous est respectable et cher ; excitez la transpiration, et vous vous trouverez beaucoup mieux. Songez, mon cher ami, que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez vous tirer ; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides, celle-ci augmente votre mélancolie. M. de Nointel, homme très aimé de la bonne compagnie, fut deux ans dans cet état ; Chirac (i) était son ami ; il va trouver le grand Prieur d'Orléans et plusieurs gens aimables de cette société ; ils conviennent de leur fait.

Un soir, sur les dix heures, huit d'entre eux, bien déguises, entrent brusquement dans la chambre de M. de Nointel, courent à son lit, le roulent dans ses couvertures et l'enlèvent sans lui dire un mot : il se démène, on le serre plus étroitement ; on le porte dans une gondole à six chevaux ; on le fait courir à toutes jambes ; on arrive à la maison du grand Prieur ; pas une lumière, silence absolu ; on le porte dans un grand lit, on ferme les rideaux et on le laisse seul à lui-même rêver une

(i) Chirac, médecin connu, qui fut d'abord attaché au Régent, puis nommé médecin de Louis XV, en 1781.

heure à ce qui lui arrive ; au bout de ce temps il entend la flûte de Blavet et le violon de Quignon qui forment une harmonie éloignée. Tout à coup, une grande porte s'ouvre : la clarté de cent bougies lui fait voir une table en désordre, des filles vêtues en nymphes et en bacchantes et ses meilleurs amis le verre à la main.

Le grand Prieur, l'aimable marquis de Fargis et le célèbre Thévenard, habillé en Silène, accourent à son lit, le verre à la main ; Mlle Salé en nymphe, Camargo en bacchante, viennent le couvrir de fleurs. M. de Nointel frémit, mais déjà ce frémissement était agréable ; de grosses larmes couvrent ses joues ; il reçoit un bouquet de Salé, un verre de vin de Champagne de Camargo ; il serre ses amis dans ses bras ; on le couvre d'une robe de chambre couleur de rose ; on lui met une couronne de lierre ; on le porte à table ; il sourit à ses amis, agace les filles d'Opéra, chante et boit avec eux, s'enivre, se rendort et se réveille complètement guéri. Il a vécu huit ans depuis, gaillard et très heureux. Au bout de ce temps, il retombe ; Chirac, Thévenard, Fargis étaient morts ; le grand Prieur était dévot et le pauvre Nointel ne sortit plus de son état.

Je vous fais cette longue histoire, pour vous prouver que l'émotion (d'abord lugubre), mais passant rapidement aux sensations les plus agréables, donna la secousse nécessaire à ses nerfs pour se remettre à leur ton, dissiper les engorgements, relever le diamèlre des couloirs affaissés par la langueur ; et tout se ranima en lui comme on ranime une horloge, en excitant l'oscillation de son pendule.

Celui à qui était destinée cette prescription, la suivit-il à la lettre, sa santé s'en trouva-t-elle amé-

liorée, nous ne saurions le dire; le certain, c'est que bien peu de personnes érhappèront an mal épidémique.

La noblesse, notamment, lui paya un large tribut. Si Mme de Boufflers fut légèrement éprouvée, Mme de Boisgelin, M. et Mme de Beau veau fuient plus sérieusement atteints et leur convalescence se prolongea (i).

Quatre ans plus tard, le 8 janvier 1780, l'auteur des Mémoires secrets signalait cette particularité : « qu'on fut obligé à Notre-Dame, le Jour des Rois, de psalmodier les chants, tous les chantres étant enrhumés ». A l'Opéra, ce fut pis : on devait donner VAmadis des Gaules, de Bach. Le soir venu, une affiche annonçait que le théâtre ferait relâche, « attendu la grande quantité de sujets malades, tant dans le chant que dans la danse ».

Court de Gébelin écrivait, le 16 juillet 1782, de Paris, à un de ses amis, habitant Genève : « Nous sommes ici au milieu des malades et des mourans ; point de maison, point d'étage oh il n'y ait une ou plusieurs personnes atteintes de la coquette du Nord, car il faut ici plaisanter de tout et se jouer de tout. » Pourquoi du Nord ? Parce qu'elle avait sévi dans la capitale de Joseph II, comme dans toute

(i) Mme de Boufflers et son fils, par G. Maugras, Paris, 1907, 268-9.

l'Europe; mais c'est en Russie, surtout, qu'elle avait exercé ses ravages.

Il y a bien eu, écrivait l'impératrice Catherine, dix à quinze mille personnes malades de la même maladie pendant dix jours. A Moscou, sur le chemin de Moscou, par conséquent Tver, Novgorod, on n'entend de toutes parts que les mêmes nouvelles. Il y en a de Toula, Kalouga et Pleskov, qui disent la même chose. Imaginezvous quelle belle harmonie que tout un empire qui tousse et éternue I L'on dit que l'année passée, à Paris, l'on appelait cela la grippe (i).

A Londres, la maladie avait attaqué jusqu'aux chevaux et aux chiens 1

Un écrivain allemand, de passage en Angleterre, se plaint, de n'avoir pu, à cause de l'épidémie régnante, entendre la chanteuse Gabrielli dans son rôle de Didon.

Je m'en fus, écrivait-il, une heure à l'avance à l'Opéra et fus congédia sur l'annonce que la signorita était malade. Quelques jours plus tard, comme on avait de nouveau annoncé Didon avec la Gabrielli, je me fis porter en chaise et fus encore éconduit. La signora avait Vinfluenza, car c'est ainsi qu'on appelait, en ces jours d'italianisme, le rhume de cerveau (sic). Une troisième fois, je fus à l'Opéra... Derechef, il me fallut revenir Gros-Jean comme devant : Didon n'était point encore remise I Enfin, huit jours plus tard, — c'était le ii

(i) Paul I""" de Russie avant l'avènement, par Pierre Moine (1907), 227-8.

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novembre, — la chose sembla vouloir marcher. La signera était guérie, mais une nouvelle influenza, allant jusqu'à la folie, s'était emparée de Londres : celle d'entendre la signora... (i) »

A Paris, il ne s'agissait déjà plus d'influenza, mais bien de la coquette, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut (2).

Ce mot de coquette appelle une explication ; sans doute était-ce à cause de sa marche capricieuse et de ses manières insidieuses ; quoi qu'il en soit, on continuait à ignorer comment elle naissait et surtout comme elle disparaissait. On se souvient, à cet égard, de la divertissante anecdote, rapportée par Linguet dans ses Annales littéraires et politiques.

En 1776, les médecins de Paris recommandèrent, comme une précaution utile contre la grippe, dont beaucoup de personnes se trouvaient attaquées cette année-là, de ne pas sortir à jeun. Un pasteur des environs, instruit de la recette, crut, devoir en recommander l'usage à ses paroissiens. Il leur dit donc, le dimanche suivant, au prône, qu'il croyait devoir les avertir de ne pas sortir le matin et s'ex-

(i) Mercure de France, I — X — 1918.

(2) La grippe reçut encore les noms de la Grenade, la Générale, etc. (Intermédiaire, 1890, col. 58o ; et 1891, col. 35i). Le libraire Hardy écrivait dans son Jaurnal (B® N*, Mss fr. 6684, t. V, p. 100), qu'on l'appelait alors — il ne dit pourquoi— la carmélite (?) ou l'influence. La grippe fut également baptisée, en 1762, petite poste ou petit courrier, etc.

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poser à l'air, qu'ils n'eussent pria quelque chose auparavant.

Le lendemain, il trouva chez lui vingt-cinq louis de moins. Son domestique, qui était sorti le matin, ne parut plus. Aux premières recherches, il ne fut pas difficile de s'apercevoir qu'il était le voleur des vingt-cinq louis. Arrêté, interrogé sur le fait, il s'avoua l'auteur du vol ; mais il s'excusa, en disant avoir obéi à son maître et à son curé qui, d'après l'ordonnance de la Faculté, avait défendu au prône, de sortir le matin sans avoir pris quelque chose, et qu'il ne l'avait fait que pour se préserver delà grippe.

Nous approchons des temps révolutionnaires. Aux calamités publiques, vient encore s'ajouter la grippe. Et qui frappe-t-elle en premier lieu ? Lf» roi et la famille royale, déjà si éprouvés 1 Une épidémie, offrant tous les caractères de la grippe, sévit à la prison du Temple, en 1792.

Le i5 novembre, à deux heures de l'après-midi, un commissaire se présentait au Conseil général de la Commune, pour annoncer que Louis XVI était indisposé ; qu'il était attaqué d'un rhume qui lui donnait la fièvre; et qu'il n'avait pris aucune nourriture depuis la veille au soir. Le lendemain, à la suite d'une transpiration abondante, le roi allait mieux.

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La reine fut prise à son tour; elle en fut quitte pour un rhume de cerveau, de l'enchifrènement et un léger embarras de la respiration.

Mme Elisabeth n'échappa pas à la contagion, mais son indisposition fut dépourvue de gravité. Quant au Roi, sa maladie, commencée le i/i novembre, avait pris fin cinq jours plus tard : il ne fut publié que deux bulletins de santé, par le médecin appelé à lui donner des soins (i).

En i8o3, il y eut en France, et à Paris spécialement, une épidémie de grippe qui fut autrement meurtrière. Elle frappa un grand nombre de personnages, et des plus notoires. Lucien Bonaparte a conté, dans ses Mémoires, comment il fut atteint de cette maladie, et par quels moyens Corvisart crut le guérir. Carnot, alors membre du Tribunal, paya aussi son tribut à la grippe ; d'une lettre qu'il écrivait à un de ses compatriotes, le 26 ventôse an XI (16 mars i8o3), nous détachons le passage suivant, qui se rapporte à la situation politique d'alors, et qui se termine par quelques mots sur la grippe :

Dans ce moment, le vent souffle à la guerre, et le public, qui commence à peine à respirer, est très alarmé. Le commerce, qui n'avait pas encore bien repria, vient d'essuyer deux nouveaux échecs : les nouveaux désastres de Saint-Domingue, et le sujet de querelle qui vient de s'élever entre la France et l'Angleterre. On

(1) Chron. nxédic, 1^^ avril 1910.

espère que tout s'arrangera, mais là confiance ne s'établit pas et l'excessive cherté des denrées augmente le mécontentement. Au surplus, je suis dans tout cela simple spectateur, et me borne à faire des vœux pour que tout aille au mieux.

Dans ma famille, nous avons tous eu la maladie courante, qu'on nomme la grippe, et qui a emmené beaucoup de monde. Nous avons été assez heureux pour nous en tirer tous.

Le mal parut s'attaquer d'abord aux gens de lettres et de théâtre ; en une semaine, tout un nécrologe de notabilités littéraires pouvait être dressé : l'abbé Ricard, traducteur de Plutarque ; Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des incrédules ; l'ex-bénédictin Dom Poirier, qui a écrit une grande partie du tome X du Recueil des historiens de France ; le poète et moraliste Saint-Lambert; Mlle Dumesnil et sa rivale, Mlle Clairon, toutes deux de la Comédie-Française; Sophie Arnould, de l'Opéra; La Harpe et beaucoup d'autres.

« Les gens les plus vigoureux sont rapidement abattus : les jambes refusent le service, la tête, la gorge sont prises et la fièvre s'en mêle (20 janvier 1802)... La grippe continue à faire des siennes (4 février (i). »

Il n'est pas une seule maison 011 l'on ne jgompte des malades et, dans la plupart, il y a des victimes.

(i) Î7n hiver à Paris sous le Consulat : Lettres de Reichahdt.

Le nombre en est si grand, qu'on ne peut suffire à les enterrer.

Dans plusieurs arrondissements, on a été obligé de garder les morts trois ou quatre jours, avant de pouvoir les (aire enlever. Les rues sont remplies de chars funèbres. Les pojj^tes des églises sont assiégées; toutes les familles sont dans la désolation et le deuiL Les entrepreneurs de convois ont été obligés de louer quarante fiacres, parce que les corbillards ne suffisaient plus à voiturer les morts.

Il semble que la mort se plaise à choisir de préférence les jeunes gens et les jeunes personnes. (Ce fait a été pareillement observé dans la dernière épidémie.) Frappés presque tous d'un coup subit, le même instant les voit passer, pour ainsi dire, du milieu des plaisirs au sein du tombeau. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que, de l'aveu même des médecins, les causes apparentes de maladie ne sont point en rapport avec cette mortalité extraordinaire. Mille fois on a vu régner les mêmes influences extérieures, sans qu'elles fussent suivies des mêmes effets. Les journaux gardent sur tant de malheurs un silence commandé. Les philosophes n'y voierit qu'un jeu de la nature et un effet des lois chimiques, mais la terreur est dans le peuple.

Des récits exagérés, des bruits absurdes viennent encore accroître son effroi. Presque partout, on entend publier que cette calamité terrible est un

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fléau du ciel et un juste châtiment des crimes publics (i). '

L'influenza se montre de nouveau eti 1817, ainsi qu'en témoigne l'extrait suivant de la correspondance du marquis de Montchcnu, agent de Louis XVIII à Sainte-Hélène, pendant la captivité de Napoléon :

Janvier 1817.

La mortalité est malheureusement à la mode depuis quelque temps. Les inflammations sont très communes et dangereuses, car en quatre jours l'on est mort ou hors d'affaire. C'est la maladie du moment, que l'on appelle influence ; elle est causée par la sécheresse qui règne depuis plusieurs mois.

Vingt ans plus tard, en 1887, le chroniqueur Jules Lecomte, alors réfugié à Bruxelles, publiait dans cette ville, sous'le nom de Van Engelgom, dos Lettres d'où nous tirons les lignes suivantes :

L'influenzja plane sur la grande cité... Paris est un gigantesque hôpital oh la moitié des gens soigne l'autre... Hier, dimanche gras, pas de foule, pas de travestissement... Sainte Grippe, ayez pitié de moi I...

Lors des épidémies de i58o, 1676, 1708, 1784, 1787, on avait observé qu'un tremblement de terre ou une éruption volcanique les avait fait cesser.

(i) Relations secrètes des agents de Louis XVIII, pa comte Remacle, 248-9.

L?A GRIPPE 4 n \

La (( corruption de l'air », les pluies, les brouillards ont semblé à beaucoup de savants être la cause physique de la grippe ; mais elle reconnaissait aussi, croyait-on, des causes morales : au seizième siècle, il suffisait, croyait-on, de fredonner certain couplet grivois, pour attirer sur soi la malédiction divine !

LA THÉRAPEUTIQUE DE LA GRIPPE ; AUTREFOIS ET aujourd'hui

On peut dire que la thérapeutique mise en usage, dans les siècles passés, contre la grippe, était à peu près nulle (i).

Les médecins du quinzième siècle avaient confessé modestement leur ignorance; au seizième, on s'en tint à l'eau de chardon bénit, au bézoard et au camphre ; au dix-huitième, on crut à la vertu de la thériaque, mais surtout à la saignée.

En i8o3, au mois de février, le docteur Chauvot de Beauchesne, qui avait été membre de la Commune de Paris en 1789, médecin du Corps légis-

(i) Nous voulons dire qu'elle était le plus souvent expectantc, mais elle fut parfois offensive. On trouvera une revue excellente des traitements préconisés aux différentes époques, sous la signature de M. le D'" A. -F. Plicque, dans le J,ournal de Médecine et de Chirurgie pratiques, 10 janvier 1Q19, 36-44.

latif sous le Consulat, et médecin en chef de l'hôpital du Gros-<]aillou, publiait, dans les journaux, une note qui fit un beau tapage dans le Landerneau de la Faculté : il prétendait que la grippe, à laquelle la variole et la rage faisaient place dans les préoccupations publiques, n'avait augmenté le nombre de ses victimes, que depuis que les médecins se montraient si féconds en traitements préventifs et curatifs : <( La grippe, disait-il, n'est qu'une sorte de fièvre catarrhale ou rhumatismale de courte durée, sans gravité (i), qui ne demande que du repos. » Ce n'était pas si mal raisonner.

A l'heure actuelle, à part quelques médications éprouvées, on est encore à chercher le spécifique de ce mal protéiforme.

(i) En i8o3, la grippe s'accompagna d'une ophtalmie très maligne, importée, dit-on, d'Egypte, par les troupes qui en étaient revenues, après l'assassinat de Kléber. A Paris, elle prit un caractère épidémique, à quoi contribua, sans doute, l'extrême humidité qui régna tout l'hiver. Le régime préconisé à cette époque mérite d'être connu : il consistait dans l'application, souvent répétée; de... tendons de veau cru sur l'œil malade ; dans des remèdes légèrement purgatifs ; ef dans l'abstinence de nourriture substantielle pendant tout le cours de la maladie. Chez l'oculiste Grandjean, l'affluence devint telle qu'il fut obligé d'afficher à la porte cet avis- : « Le mal qui court n'est pas dangereux ; il n'a pas besoin de remèdes. On peut cependant bassiner les yeux avec de l'eau de guimauve ou de l'eau de rose. » L'avis porta-t-il ses fruits, ou la maladie était-elle à son déclin, toujours est-il que, quelques jours après, l'épidémie prenait fin.

Mieux vaut prévenir que guérir : de sages précautions et, aux premiers symptômes, l'administration d'antithermiqucs et d'un purgatif, peuvent suffire dans la majorité des cas ; mais ce qui fait la gravité de cette affection, ce sont ses déterminations sur les différents organes, et surtout ses complications, si variées, si déconcertantes, que l'art reste souvent impuissant ^ les combattre.

I. — Mgr de Belzunce et les Pestiférés de Marseille. 7 II-III. — Procession pour la cessation de la poste, à Rome. 8-9

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