CHAPITRE PREMIER LE CÉRÉMOxNlAL DE LA SAIGNÉE
« Dans un traité de médecine sociale, la saignée devrait tenir une grande place. » Docteur J.-AI. Guardia.
Quand on remonte à l'origine des pratiques médicales, plusieurs points d'interrogation se dressent : D'où vient la piirgation ? — Qui a donné l'idée da clyslère? — A qui restituer l'invention de la saignée? Autant de questions qui attendent leur solution; car, vraiment, on ne peut tenir pour sérieux le propos d'ELiEN, contant que la purgation fut indiquée aux Egyptiens par les chiens, qui se font vomir on mangeant du chiendent; ou celui de Galten, qui fait remonter à l'ibis l'emploi du clystère.
Pour la saignée, plusieurs opinions ont été émi ses, dont la moins singulière n'est pas celle de CicÉRON, assurant que l'homme tient de l'hippopotame l'usage de cette médication ! Vous vous demandez comment l'hippopotame... Le bon Paré, qui est la crédulité même, va nous aider à vous répondre.
L'hippopotame, écrit le plus grand chirurgien du XVI* siècle, l'hippopotame (qui est un cheval de la rivière du Nil), nous a enseigné la phlébotomie, lequel elstant de
nature, gourmand cl glout (pour glouton), se sentant aggravé de plénitude de sang, se frotte contre les roseaux rompus les plus piquans, et s'ouvre une veine de la cuisse, pour se décharger tant que besoin lui est, puis se vautrant dedans la fange, s'estanche le sang.
LoYS GuYON, praticien réputé en son temps, prétend que c'est aux sangsues que doit être reporté le mérite de la saignée : « comme on n'en pouvait trouver en hiver, les médecins y suppléèrent au moyen de la phlébotomie » (i).
Après la légende, consultons l'histoire. A croire le géographe Etienne de Byzance, la saignée aurait été inconnue de la haute antiquité. Podalire, fils d'Esculape, se serait, le premier, avisé de tirer du sang à son semblable, dans le but de le soulager.
Au retour de la guerre de Troie, Podalire avait été jeté, par une tempête, sur les côtes de Carie (Asie Mineure) ; à peine avait-il mis pied à terre, qu'un envoyé du roi venait le prendre, pour le conduire auprès de la fille du monarque, qui, en se laissant choir du toit du palais, s'était blessée grièvement. Podalire l'examine et, sans plus attendre, la saigne aux deux bras ; heureuse inspiration, car la malade, dont l'état semblait désespéré, revint presque instantanément à la vie. Le narrateur ajoute que, pour reconnaître un pareil service, le roi ne
(i) Diverses leçons, par L. Guyon, t. I, 755.
trouva, pour le sauveur de sa fille, de meilleure récompense que de la lui donner pour femme (i).
Il ne semble pas que cette cure, pourtant remarquable, ait mis la saignée plus en faveur qu'elle ne l'était auparavant. La seule citation à relever chez les Grecs est la suivante : Thémistocle aimait si éperdument une de ses esclaves que, lorsqu'on la saignait, il se lavait le visage avec le sang qui coulait des veines de sa bien-aimée.
Faut-il en induire que la saignée était, à l'époque de Thémistocle, très répandue à Athènes ? Ce serait hâtivement conclure : ce qui est positif, c'est qu'il ne se trouve point mention de cette opération dans l'Ecriture (2).
Dans l'histoire romaine, un seul fait à relc-
(i) On pourrait citer des exemples de gratitude semblabl(3 bien plus modernes : celui, entre autres, de Jean Duret, médecin de la Faculté de Paris, lequel épousa Renée Luillier, lille du Président de la Chambre des comptes, qu'il avait guérie d'une maladie grave, et qui lui accorda sa main par reconnaissance. L'histoire de la médecine fournirait plusieurs traits semblables (Abrégé historique de la médecine, 1776, 7-8). ^
(2) Les Hébreux ne paraissent cependant pas l'avoir ignorée. Dans le Traité Schabbath (f 129), traduit par le D"" Bet - GNiES (de Givet), on lit : « Il est utile de se faire saigner ;"f chaque nouvelle lune, en espaçant les époques à mesure qu'on avance en âge. On opérera à jeun, sauf lorsqu'on saigne pour une poussée congeslive (Samuel). On boira au sortir de la séance, mais on attendra pour se mettre à table. Apres une saignée multiple il faut se tenir chaudement. » Archéologie médicale de l'Egypte et de la Judée, 76, par le D"" Beugmes, (le (iivet (Liège, 1892).
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ver et il n'est pas très déiiionslralif : au dire d'Aulu- Gelle, l'usage d'ouvrir une veine et de tirer du sang aux soldats qu'on voulait frapper d'une peine infamante, remonterait à la plus lointaine antiquité (i). (( Je n'en trouve pas, dit-il, la raison dans les anciens écrits que j'ai pu me procurer, mais je pense que ce fut d'abord moins un châtiment qu'un remède, pour les soldats dont l'intelligence était troublée et l'activité engourdie.
Dans la suite, la saignée devint un châtiment (2), et on prit l'habitude de punir ainsi différentes fautes, sans doute dans l'idée que celui qui commet une faute est un malade (3). »
(i) HipPocRATE et son école ont pratiqué la saignée ; ils ont même donné les indications des émissions sanguines et elles étaient nombreuses. Asclépiade y a eu également recours. Celse a blâmé l'usage immodéré qu'ont fait de la saignée les médecins de son temps. Arétée aimait à la prescrire. Les œuvres de Galien ne contiennent pas moins de quatre traités y relatifs. A peu près seul des poètes latins, JuvÉN'AL y fait allusion. Les successeurs de Galien et les Arabes qui s'en inspirent recommandent la saignée, comme moyen thérapeutique, dans nombre de cas qu'ils spécifient.
(2) Sur la saignée, punition militaire chez les Romains, V. La France médicale, 26 avril 190A, i55. Les punitions qu'on Inflige aux rebelles ou aux délinquants sont : les verges, la bastonnade, la décimation, l'amputation de la main droite, le pain d'orge, le retranchement de la paye, la saignée, l'obligation de monter la garde tout un jour en tunique, sans ceinture, avec une perche ou une motte de terre à la main. {Mœurs et vie privée des Français, par E. de la Bédollièhi., t. I, 16-17.)
(3,) Curiosités des Traditions, par Ludovic Lat.anne, 3o8.
Fno.NTisncc d\n ouvrage du xvii^ sux:i,e slk i.a ?aig.m:>;.
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Cette idée ^d'appliquer la phlébotomie comme châtiment, nous la retrouvons au moyen âge.
Le Ménagier de Paris (écrit en iSgS) rapporte ({u'un bourgeois, mécontent de sa femme, manda un barbier pour la saigner. On commença par faire (hauffer le bras droit de la patiente, pour y attirer le sang, puis le barbier exécuta son office ; sans doute le mari voulait-il par là calmer la <( frénésie » de son épouse : traitement à la fois barbare et ironique !
A cette époque, la saignée est partout en honneur ; plus qu'un remède, c'est une panacée à tous les maux.
Au treizième siècle, le Livre des Métiers la cite parmi les causes qui dispensaient bourgeois et ouvriers de s'astreindre au service du guet. On se faisait saigner à propos de rien et à propos de tout ; parfois, pour mêler son sang à celui d'un ami, gage d'une profonde et éternelle affection (i).
Les règles monastiques la prescrivent à des périodes déterminées : les Chartreux s'y soumettent cin([ fois l'an (2); les Prémontrés, quatre fois. Il y a
(i) Alf. Franklin, Vie privée des premiers Capétiens, t. II, 180-1. Le 18 novembre 1679, Mme de Coligny, qui venait d'être saignée, écrivit de son propre sang celte promesse de mariage à La Rivière, qui avait dû renoncer à faire d'elle uni- ((uement sa maîtresse : « Je, Louise-Françoise de Rabutin, promets et jure devant Dieu, à IIcnri-François de La Rivière, de l'épouser quand il lui plaira. En foi de quoi, j'ai signé ceci ilu plus beau et du plus pur de mon sang. » Biissy-Rabulin, par i!\iLLY DE Taurines, 233-4.
'(2) La saignée du premier mai passait pour la plus efficace, pour indispensable même dans le meilleur état de santé.
des jours fixés, dans chaque couvent, pour cette opération : on les désigne par l'expression de « jours malades » ou « de minution » ; l'opérateur est qualifié de minutor. Car tous les jours ne sont pas bons pour la saignée : il faut éviter les mardi, mercredi et vendredi, surtout pendant la canicule. Les Normands disent :
La saig'u'e du jour Saint-Valciiliii Fait le sang net soir cl matin.
La saignée du jour uU-de\ant Garde des flèvres pour constant.
Le jour Sainle-Gerlrude on doit Se faire saigner du bras droit ; * Celui qui ainsi le fera,
Les yeux clairs reste année aura.
Le minutor était le plus souvent un moine, car les moines étaient depuis longtemps initiés à la pratique de l'art médical. Des règlements furent même édictés, sinon par des moines, du moins par des ecclésiastiques (i). Vers le septième siècle, un archevêque de Cantorbéry prescrit de ne pas saigner pendant le premier quartier de la lune, et tous se conforment à la prescription. Dom Calmet fait observer que (( ce n'était pas là une mortification puisque, au con-
(i) L'archevêque Eudes Rigaulï permet la saignée aux couvents de femmes du diocèse de Rouen et leur conseille même d'avoir une « saigneresse ». « Sorores suis temporibus minuant sibi si placet et minutricem habeant competentem. » Revue médicale de Normandie, lo juin 1902.
traire, celait une sorte de délassement, et que l'habitude prise, on ne pouvait plus s'en passer (i). »
L'opération avait lieu en été, après none ; en hiver, après vêpres. Pendant les trois jours qui suivaient, la nourriture de la communauté était un peu augmentée, les religieux restaient assis et couverts durant les offices, et se recouchaient après matines (2).
Le pouvoir civil avait établi, lui aussi, des règles, mais c'était pour enrayer les abus nés d'une trop grande licence. De fortes amendes étaient infligées au phlébotomiste maladroit, ou à celui qui opérait en dehors du père, de la mère, du frère, du fils, de l'oncle, ou d'un proche du malade (3) ; l'opération de la saignée étant livrée au premier venu, il convenait de s'entourer de quelques précautions.
L'enseignement de l'école fixait les conditions d'âge, de constitution du patient, le choix de l'endroit où il devait être placé : ni trop humide, ni trop sec.
La saison n'était pas non plus indifférente : en dehors des saignées dites de nécessité, que les circonstances imposaient, il y, avait des mois, des heures propices (4). Une fois la saignée terminée, cer-
(i) Cominenlaires sur la règle de saint Benoît, t. I, 570.
(2) Alf. Franklin, loc. cit.
(3) Loi gothique, rapportée dans la Collectio salernitana, t. I, 70; cité par Delattre, Essai sur V histoire de la saignée, thèse de Paris, 1886.
(4) Des lettres de Jean, roi d'Aragon, du 20 décembre iSgS,
lO MŒUBS INTIMES DU PASSÉ
taines précautions restaient à prendre : ni trop manger, ni trop boire, et surtout rejeter loin de soi la tentation dont saint Antoine eut tant de peine à se défendre. Les Salernitains, qui nous donnent ces indications, vont jusqu'à formuler le régime alimentaire convenable : tels légumes, tels fruits sont interdits, tels autres autorisés. Eprouve-t-on quelque^ répugnance pour l'opération, ils ont tôt fait de rassurer et d'encourager les pusillanimes : la saignée ne rend-elle pas joyeux les tristes, et ne fait-elle pas que « les amoureux ne soient plus amoureux i* )^
Exhilarat tristes... amantes
Ne sint amantes phlebotomia facit.
Mais le manuel opératoire ne sera précisément indiqué que plus tard, dans l'ouvrage du plus célèbre chirurgien du quatorzième siècle, Guy
DE ClIAULIAC.
Voici le portrait, que nous''donnc le grand praticien, du médecin appelé à exercer la cérémonie dr la saignée, — car le rite en était soigneusement réglé.
(( Le saigneur doit estre jeune, habile, clairvoyant et accoustumé à saigner et qu'il soit muni de bonnes
confirment d'autres lettres de iSSs, portant prohibition de saignée à certaines époques de l'année.
lancettes à diverses pojntes. » Puisqu'il est incidemment question de lancettes, ouvrons une parenthèse. Les uns en ont attribué l'invention aux Italiens, les
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