‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 32 sur 71 · LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

LA SAIGNÉE

(D'après une miniature d'ancien manuscrit, le Galien, de Dresde.)

autres aux Français. Guy de Chauliac est-il le premier à en avoir parlé ? Le fait est possible, mais il paraît avéré que les Romains s'en servaient déjà; car on a découvert, dans les fouilles d'Herculanum,

la MŒURS liNTlMES DU PASSE

deux instruments en bronze, dont la forme répond assez bien à celle d'une lancette ; plus tard, on a exhumé du même endroit un phlébotome à lame d'argent. L'Arabe Albucasis a employé des lancettes à lame étroite, à lame myrtiforme et à lame olivaire ; ce petit problème de priorité est 5onc assez malaisé à élucider.

Pour en revenir à la pratique du médecin moyenâgeux, voyons comment il s'y prenait pour ouvrir la veine.

... Ayant frollé la partie liée d'en haut avec une bandelette, la veine bien avisée et tr«*uvée, avec le bout de l'indice (index), tenant sa lancette av.ec deux ou trois doigts, il l'ouvre doucement, non en perçant du tout ainsi en relevant aucfinement, afin que l'artère et le nerf ne soient blessez. Et quand suffisante évacuation est faite, le membre deslié, la plaie soit diligemment fermée avec coton et la ligature.

L'ouverture faite, le patient doit tenir — recommandation importante — un bâton et remuer les doigts. Il aura eu soin, au préalable, <( d'osier les pierres (s'il en porte dans sa bourse ou en anneaux) qui ont vertu d'arrester le sang (i) ».

11 serait oiseux d'énumérer les veines que l'on sou-

(i) Chirurgie de G. de Chauliac, traduction Joubert. Lyon,

USAGES ET COUTUMES DISPARUS l3

mettait à la S'A^ë^^'^^- Signalons toutefois Yhumérale externe, à laquelle l'imagination de nos ancêtres attribuait des propriétés spéciales contre les maladies de la tète : d'où son nom de céphalique ; l'axillaire ou humérale interne, dénommée basilique, en raison de l'importance de son rôle ; enfin, la salvatelle, qui prend son origine entre les bases des doigts auriculaire et annulaire : la saignée de la salvatelle assurait le salut des malades atteints d'affections du foie, de la rate, des poumons, des reins, etc.

Nous avons dit que, sauf les cas d'urgence, il fallait choisir la saison pour la saignée de telle ou telle veine.

En hyver, on ouvre les veines senesires et en été les dextres, pai'ce que les humeurs que nous cherchons de vuider en ce temps-là sont plus situez es dites parties, dont il y a un vers :

Le printemps et l'été, la dextre, "

L'automne cl l'hiver la senestre.

On sait quelle influence exercèrent les astres en médecine durant plusieurs siècles. Après avoir attribué à cette influence l'aggravation ou l'amélioration de l'état des malades, on lui subordonna la pratique des émissions sanguines.

La saignée n'était jamais plus salutaire que dans le second quartier de la lune, parce que la lumière

MŒLiKS l.NTIMES DU PASSE

de notre satellite brillant alors de tout son éclat, la force de cet astre est plus prononcée : c'est l'opinion de Pierre d'ABANO ; quant à Arnauld de Villeneuve, il place dans le milieu du troisième quartier le moment le plus favorable.

La Saignée

Parmi les signes du Zodiaque, le Taureau, les Gémeaux, le Lion, la Vierge, le Capricorne, sont tenus pour moins favorables que les autres (i) ; et comme

(i) Le D*" P. Derocque (de Rouen) a fait photographier, à la Bibliothèque nationale, sur un manuscrit du xv* siècle, qui contient l'anatomie de Henri de Mondeville, une miniature représentant le corps humain sur lequel sont dessinés les signes du Zodiaque. La tête est gouvernée par le Bélier, le cou par le Taureau; le? Gémeaux gouvernent les bras, le Capricorne les genoux, le Verseau les jambes; les pieds subissent l'influence des Poissons. Sur cette miniature, on peut voir des traits qui renvoient au texte du manuscrit, lequel

chacun de ces signes est en rapport ayec l'une des parties du corps, il se trouve des médecins qui refusent de saigner d'un membre, au moment où la lune parcourt le signe correspondant (i). Dans certaines villes, les statuts prescrivaient aux barbiers de ne saigner qu'en boflne lune (2).

Au moyen âge la saignée est la base à peu près

indique le nom de chaque veine et les indications de sa section. Il existe, paraît-il — c'est encore à M. Derocque qu'est dû le renseignement — à la Bibliothèque municipale de Rouen, un manuscrit du xui^ siècle, montrant également les indications de la saignée.

(i) Valbaum, De venœ seciione, in Dispiit. chir., de Haller, cité par Delattre, 46.

(2) Marquis de Belleval, Nos Pères, 3o8. Al. Monteil, qui a si bien restitué, sous forme d'évocation vivante et pittoresque, les mœurs de jadis, nous fait connaître cette particularité, dans un dialogue très vivant, et basé comme toujours sur une documentation rigoureuse : « Ce même jour, continuant à cheminer dans la rue, je rencontre une femme qui m'arrête : « Maître Dalmaze, vous me connaissez bien ? — Oui, vous êtes la femme du barbier de l'enseigne rouge. ■ — J'ai sur la conscience quelques peines que je désire vous confier. Mon mari et moi, saignons tous ceux qui se présentent, notre boutique ne désemplit pas le jour du marché. — Jusque-là il n'y a pas grand mal : votre mari y est autorisé, et vous y êtes autorisée aussi, puisque vous êtes sa femme. — Fort bien, continua-t-elle, mais nous les saignons sans nous conformer à l'ordonnance, sans nous conformer aux lunes. — Tant pis, lui répondis-je, et je crains bien que vous rencontriez dans l'autre monde grand nombre de gens que l'inobservation des lunes y aura précipitamment envoyés. » Art. 3 des Statuts des barbiers de Carcassonne, confirmés par Charles VI, le 9 décembre i4oo ; cité par A. -A. Montetl, Histoire des Français des divers états, tome premier (xn^ siècle), 2G.

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unique de la thérapeutique. Pour les médecins de ce temps, s'il existe trop d'humeurs, la pléthore se produit et le sang est infecté par voie de conséquence. Il y a donc presque toujours lieu de purifier les humeurs, par l'évacuation de ce sang plus ou moins vicié. *

La saignée ne saurait être, en raison de cette tiiéoric, que parfaitement légitime, dans la majorité des maladies, aussi est-elle efficace à peu près dans toutes ; on peut même l'appliquer pour provoquer une diversion : saigner à gauche, par exemple. quand il existe un aposfème (tumeur ou abcès) à droite, etc.

Et c'est une médication si commode .à régler.

Pour Guy de Chauliac, la saignée doit être préférée à n'importe quel médicament, et la raison qu'il en donne, est simple : « La saignée, dit-il, est arrêtée quand on le veut, tandis qu'il est impossible d'arrêter l'effet d'un médicament ingéré. » D'ailleurs, elle n'est jamais nuisible, en vertu de ce dilemme, en cours à l'époque : « Si le sang que vous retirez est mauvais, tant mieux qu'il soit sorti; s'il est bon, celui qui reste est encore meilleur. » Ce que nous traduirions aujourd'hui avec une non moindre élégance : si cela ne fait pas de bien, cela ne peut faire aucun mal.

Nous avons fait connaître les préjugés plus ou moins illusoires, qui se liaient à la pratique des éva-

cuatioiis sanguines, dans la période plusieurs fois séculaire que nous venons de parcourir. Mais cette médication, dont si grande est la place dans les antidotaires du moyen âge, qui avait le privilège de l'appliquer ? Ce ne sont point, comme on pourrait le croire, les chirurgiens ou les maîtres en médecine, mais de plus infimes servants de notre art, les barbiers ; or, non seulement les barbiers ne connaissaient rien en fait de médecine, mais ils étaient à ce point dépourvus d'éducation, que certains auteurs leur recommandent de ne pas opérer en état d'ébriété, ou dans la fatigue qui suit l'abus des plaisirs charnels (sic).

On sait que la corporation des barbiers était placée sous la direction du premier barbier, valet de chambre du roi. Sans doute n'y était pas admis qui voulait : il fallait avoir subi des épreuves avant de se servir du rasoir ou de la lancette, mais ces épreuves n'étaient guère redoutables ; d'autant que les chirurgiens de Saint-Côme, trouvant indignes d'eux les opérations que nous désignons aujourd'hui sous le nom de petite chirurgie, telles que la scarification, la pose des ventouses, la saignée, les abandonnaient aux barbiers. Ce n'est que vers la fin du quinzième siècle que la Faculté imposera à ces derniers de suivre un cours de chirurgie.

Grâce à leur entente, les barbiers avaient conquis

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peu à peu des privilèges notables. Ils avaient été dispensés du guet cinq ans avant les chirurgiens de Saint-Côme; dès 1731, ils obtenaient leurs statuts, qui leur étaient confirmés douze ans plus tard. Ces statuts leur permettaient de saigner dimanches et fêtes, mais ils défendaient au barbier d'exercer son métier, « au cas qu'il sera réputé et nottoiremeiil dyffanié » de tenir et avoir (( hostel de bordelerie et maquerelerie »; défense leur était signifiée de raser et de saigner les lépreux; injonction leur était faite que « le sang qu'ils aront en escueilles de chaux « qu'ils aront sainié la matinée soit mis hors d' « leurs maisons et enfoui en terre dedans leurre « de midi, soqs peine d'amende » (i).

Entre autres règlements curieux de la même époque, il en est un que nous, devons mentionner à cette place, en ce qu'il se rapporte aux barbiers et à la saignée. Le Ban des Barbiers de Douai ne permettait pas que l'on se fît raser le dimanche; voici la formule textuelle de cette interdiction :

Que nuls harbieurs ou barbieresses ne rasent le dimanche, si ce n'est nouveau prestre ou nouvelle couronne (?) ou enfant nouveau-né ou personne par nécessité commandant de le faire.

Qu'ils ne soient si hardis barbyers ou barbieresses de jeter dans l'eau ou rivière de cette ville le sang des saignées par eux faites, mais le portent dans les champs avec

(i) Archives d'Abbeville : Registre des statuts des Corporations (de Belleval, loc. cit.)

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es chaviaulx (cheveux) et rasures qu'ils auront, le plus om de la ville qu'il sera possible, et qu'ils les enrouissent

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