‹ Moeurs intimes du passé (volume 2)Chapitre 61 sur 71 · FOL PASSÉ PAR LES VERGES · texte numérisé non relu

FOL PASSÉ PAR LES VERGES

(Estampe de Sébastien Brandt, xv« siècle.)

Une source de documentation, rarement consultée, est la collection des lettres de rémission. On sait, que les rois de France jouissaient, entre autres prérogatives, du droit de faire grâce. Ils exerçaient ce privilège par des actes divers, connus sous différents noms : lettres de grâce, lettres de rémission, d'abolilion, de pardon, rappel de bans ou de galères, etc.

La peine civile et criminelle était remise, sauf parfois de légères pénitences imposées à l'inculpé. Le prévenu n'était point noté d'infamie, mais les droits de la partie civile restaient entiers. Ces lettres faisaient donc, comme on l'a justement remarqué (i), l'effet de la loi Bérenger ; elles laissaient en blanc, dirait-on actuellement, le casier judiciaire de l'inculpé.

Parmi ces lettres de rémission, il en est deux qui ont particulièrement retenu notre attention : elles sont, l'une de la fin du quatorzième, et l'autre de la première moitié du quinzième siècle. La première concerne un nommé Durand Tontif, maître d'école à Brienon.

Cet instituteur avait l'habitude de faire réciter chaque soir, à la fin de la classe, à chacun de ses élèves, à tour de rôle, un De profundis et une pate-

(i) Esquisse de mœurs sénonaises au quatorziàme et quinzième siècle, d'après les lettres de rémission, par Francis Mo- LARD, archiviste de l'Yonne. Sens, 1895.

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nôtre, pour les trépassés de l'endroit. Certain jour,, un des gamins de l'école n'ayant pu ou voulu réciter le psaume en question, le maître prit un faisceau de verges, qui ne le quittait jamais, et, du haut de sa chaire, en appliqua plusieurs coups sur la trie de l'enfant (i). Kn se débattant pour échapper à la correction, le pauvre drôle fut atteint aux oreilles, au visage et fut bientôt tout en sang. Comme il s'obstinait à ne pas dire sa leçon, le maître, furieux, bondit de sa chaire, renverse le coupable d'un coup de pied, le cingle à tour de bras. Le malheureux qui avait subi, quelques jours avant, l'opération de la

(j) Au niovfn àgc, le fouet était « la grande recette disciplinaire de l'époque ; on n'en connaissait point d'autre. » Si l'écolier se rebellait, le directeur ou son fondé de pouvoirs convoquait les maîtres de l'école et, après en avoir délibéré en conseil, faisait comparaître le coupable devant toutes les classes assemblées : on lui administrait alors le fouet, « dru et ferme ». Il était, toutefois, recommandé aux maîtres de ne pas faire usage du bâton, et de ne point frapper le patient du pied ou de la main. (Cf. L'Enseignement secondaire à Troyes, du Moyen Age à la Révolution, par Gustave Carré ; Paris, 1888, i5). Les écoliers devaient payer eux-mêmes les verges pour se faire battre : à Troyes, outre la rétribution mensuelle, les écoliers payaient, filles et garçons, six sous six deniers par an, dont une moitié était consacrée à l'acquisition de pelles, balais, etc., et l'autre à l'achat des verges. Le roi de France Philippe le Bel, qui avait été élève au collège de Champagne, plus tard collège de Navarre, avait fondé une bojirse en faveur de soixante-dix pauvres écoliei's, laquelle « servait à payer les verges dont on usait, dans l'établissement, pour ses camarades ». Archives de la Saintonge et de VAunis, t. XXV (1896) ; cf. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 20 avril 1897, col,'48C.

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USAGES ET COUTUMES DISPARUS aStj

taille, et en était encore mal remis, se releva tout meurtri, rentra chez ses parents, s'alita et mourut peu de jours après, des suites des coups qu'il avait reçus. Arrêté pour ce fait, le brutal instituteur obtint une lettre de grâce du Roi : attendu, disaient les considérnuts, qu'il ifrnorait l'état où se trouvait l'enfant, et qu'il n'avait pas donné les coups « par haine dudit Jeannot, mais tajit seulement par manière de discipline ». 11 ne dut pas moips renoncer à l'enseignement et s'acquitter envers les parents (i).

Ceci se passait en 1398.

La seconde histoire montre qu'au qiiatoizième siècle, les maîtres n'étaient guère plus tendres pour leurs domestiques,' que les peuplades les plus sauvages pour leurs eSelaves rebelles (3). Il en fut ainsi jiiS(|u'à la fin du dix-septième siècle (3).

(1) Si la plupart des parents toléraient que leurs enfants fussen|^ soumis à une discipline sévère, il en est cependant qui protestaient. En voici un exemple : le iG mai i5C7, information était ouverte contre le prieur et le couvent des Carmes, « [)our répondre de l'outrage avec fouet, verges, fait sur un petit enfant, en plein chapitre, dont les père et mère ont exclamé ». Deux religieux de ce couvent, sous prétexte de cori'ection, avaient, paraît-il^ cruellement maltraité cet enfant, âgé d'une douzaine d'années. Ils donnèrent pour excuse qu'il était fort insolent, et avait l'habitude de jeter des pierres contre les verrières de leur église. (Mot.aiid, op. cil.) Les religieux avaient eu, au moins, le tort de se faire justice eux-mêmes,

(2) Cf. notamment le chapitre IV de l'Histoire des Flagellans, de l'abbé Boileau, édition d'Amsterdam, 17,^2. ^^

^3) V. dans Tallemant des Réaux, Hislorieltes, les chapitrés

agO MŒURS INTIMES DU PASSl5

Une fille d'un écuyer était entrée, dès l'âge de huit ans, au service d'un gentilhomme, gouverneur de la ville de Langres. Elle fut si maltraitée par sa maîtresse, qu'elle conçut à son endroit une haine qui n'attendait qu'une occasion pour s'assouvir. A sept reprises différentes — elle était alors âgée de seize ans — elle tenta de faire sauter, avec de la poudre, le logis de ses maîtres : elle visait principalement la chambre à coucher de la dame de la maison. Prise sur le fait, cette anarchiste précoco fit les aveux les plus complets.

Le fouet a eu cette supériorité incontestée, c'est que devant sa toute-puissance se sont inclinés nobles et vilains, fils de paysans et fils de rois (i). La démonstration de ce niveau égalitaire a été faite, nous n'y reviendrons pas. Depuis Henri IV, la liste est

sur Madame Chauvry et Madame de Vervins ; v. également Brantôme, Vie des Dames galantes (Cf. Intermédiaire des Chercheurs, lo juillet 1896, col. 19-20).

(i) Les verges n'épargnaient pas même les filles de rois : Jeanne d'Albret en fit l'épreuve lorsque, âgée seulement de 12 ans, il fut question de la marier avec le duc de Clèves ; par quatre fois elle protesta : « Si l'on prétend que j'y ai consenti, déclarait-elle, ce sera par force, oultre mon grey et vouloir, et pour crainte du Roy, du roy mon père et de la royne ma mère, qui m'en a mcnassée et fait foueter par la baillyve de Caen, ma gouvernante, laquelle par plusieurs foys m'a pressée par commandement de la royne ma mère, me menassant que je feerais tant fessée et maltraitée que l'on me ferait mourir, et que je serais cause de la perte de mes père et mère, que je ne say à qui avoir recours qu'à Dieu.., « Ceci se pas-

longue des rois et des princes qui ont été passés . par les verges (i). On ne songeait pas à s'en étonner : c'était

LE FOUET A l'école, au xvi« sièclc.

(Gravure sur bois de 1592.)

dans les habitudes du temps. Il fallait des esprits

^^iit en i54o ; peu de temps après, le mariage avec le duc de Ueves était annulé et Jeanne épousait, en i548, Antoine de Bourbon, duc de Vendôme (Cf. Nouvelles Lettres de la Reine de Navarre, par F. GÉmy, 182, 291 et s.).

(i) Louis XIIÏ, Gaston d'Orléans, son frère : Louis XIV luimême et son frère Philippe, ont subi ce traitement. Rarement deâ voix s'élevèrent en faveur d'une discipline plus

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libres, .comme Montaigne (i) ou Rabelais (2) pour en gémir. Le plus grand nombre se souvenaient qu'ils avaient passé par là et ne s'en étaient pas plus mal trouvés ; leurs enfants pouvaient bien subir les traitements dont ils avaient eux-mêmes pâti.

Les témoignages abondent, aussi bien les textes imprimés que les illustrations. 11 suffira de jeter les yeux sur cette gravure, extraite d'une CivilUé

douce. En i664, d'nprès un Traité composé en vue de l'Education de Monseigneur le Dauphin, le marquis du Châtclet écrivait : « 11 n'est point ici question de férule. Un Dauphin de France doit être conduit par la gloire et par la douceur... On ne le doit détourner du vice que par les chemins de la vertu. « Traité de VEducation de Mgr te Dauphin, par Paul Hay du Ciia- TELET, Paris, 1664. a88. Cependant, Bayle, Fénelon (Avis à une dame de qualité pour V éducation de sa fille), jusqu'au vertueux et paternel Rollin, sont d'avis qu'il est « des natures qu'il faut dompter par la crainte » ; mais, ajoute Bayle, « quand on ne pourra faire autrement. » Commentaire philosophique, etc., 3® partie, n" XXVII.

(i) Essais, livre I, chap. XXV ; liv. II, chap. VII. Dans le chapitre De Vlnstitution des enfants, il est quelques lignes qu'il convient de relever : « Cette police de la plus part de nos collèges m'a toujours despieu... C'est une vraye geaule de jeunesse captive ; on la rend desbauchée, l'en punissant avant qu'elle le soit. Arrivez-y sur le poinct de leur office, vous n'oyez que des cris, et d'enfants suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholère. Quelle manière pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes si craintisves de les y guider d'une tronque effroyable, les mains armées de fouets !... Combien leurs classes seroient plus décemment jonchées de fleurs et de feuilles, que de tronçons d'osier sanglans ! J'y ferois pourtraire la Joye, l'Alaigresse et Flora et les Grâces... (Essais, éd. Ménard, 1827, t. II, ii5).

(2) Gargantua, livr* I, chap. XXXII ; liv. IV, chap. XXI.

d'Erasme, illustrée par Holbein, où se reconnaît tout de suite (( le coup de griffe » du maître.

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