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de Paris)
USAGES ET COUTUMES DISPARUS 2(j9
(( Maistre d'Ecole », comme le dit la légende qui accompagne cette œuvre gravée,
LE MAiTRK d'École.
(.D'apivs Abraham Bosse, xvir siècle.
Accoustumé parmi le bruit ■
Que font les enfants qu'il instruit,
Joint les verges à la parolle.
Lorsqu'elle évoque ses souvenirs d'enfance, Madame de Maintenon raconte que, lorsqu'elle avait dix
3oO MOELUS INTIMES DU PASSE
ans, elle était élevée chez sa tante, Mme de Vil- Ictte. On passait alors aux petites filles de (( médire, mentir... dispulei' mal à propos » ; voire même (( des dévotions ou fausses ou superstitieuses et de travers, sans aucune correction des plus grossiers défauts »; niais la plus grande faute, aux yeux dés gouvernantes, eétail <• de ehiffonner son tablier, d'y meltre de l'encre : (csl un crime pour lequel on a bien le fond, parce que la gouvernante a la peine de les l)Ianchir et de les repasser ; mais mentez tant (|n'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni nioins, parce ({u'il n'y a rien là à repasser ni à raccommoder (i) ».
Ce qu'il faut ne pas j)erdre de vue; c'est qu'au dix-septième, comme au seizième siècle, on se fait une idée tonte antre (|n"an l(Mnps présent, de la « dignité » des gamins paresseux ou indociles. Nos idées acluellcs amaient jjaru à nos pères ridicules ; ils ne les auraient pas comprises. Non point que la discipline ail toujours été aussi rigom'cuse (pi'elle le fut, au dire de l^tahelais, « au collège de pouillerie qu'on nomme Montagu (2) » : Ponocrates eût préféré mettre, son élève Gargantua (( entre les guenaux de Saint-Innocent... car trop mieux (dit-il
(i) Mine (](■ Mvi.NïENON, Lellres et Entreliens, t. II.
(2) Erasme, qui avait passé par Montagu (ou Montaigu), a rapporté que, dans ce collège, les œufs étaient souvent pourris, le vin tourné ; en 1576, on y buvait du cidre gâté ; l'eau
cr/Sfmodoca tnregnarccompfrarc.
Soi
LE FOUET A b'ÉCOLE.
(Estampe du xvi" siècle.) à Grandgousier) sont traités les forçaires (forçats) entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la
du puits était nauséabonde. Le repas le plus substantiel n'était composé que de quelques fruits cuits, une bouchée de légumes grossièrement préparés et un œuf : on pouvait avoir un demihareng en place de l'œuf, et à qui ne voulait pas de fruits, on accordait la trentième partie d'une livre de beurre. « Montaigu connut la rude discipline de Pierre Tempête... le plus
prison criminelle, voire certes les chiens... que ne sont ces malotrus audit collège... ». De pareils .^excès n'auraient pas été tolérés dans les autres établissements d'instruction, et l'on cite tel régent poursuivi en justice, pour avoir fait subir des mauvais traitements aux élèves de sa classe; tel autre qui avait perdu sa place, pour avoir « outragé » un enfant à coup de poings. Mais si on réprouvait en général la cruauté et la barbarie des procédés, nul ne se plaignait, personne n'était choqué de l'emploi des verges ; au besoin, les parents poussaient les maîtres à ne pas les ménager à leurs enfants, et ceux-ci les acceptaient avec une résignation qu'expliquaient la tradition et l'habitude ; ils allaient parfois jusqu'à en plaisanter (i).
C'est une exception, quand ils protestent en masse contre une punition trop sévère infligée à un camarade fouetté pour avoir assisté à <( quelques balets )) et avoir sauté par-dessus les murailles de l'Académie ; le plus souvent tous acceptent le châtiment en usage, même s'ils n'en comprennent pas toujours le motif.
grand fouettcur de la Renaissance. » Cf. un très intéressant article de M. G. Dupont-Ferrier, dans le Journal des Débats du 9 octobre 1909, d'après le travail très étudié de M. Marcel Godet, sur le collège de Montaigu, travail publié dans la Revue des Etudes Rabelaisiennes.
(i) V. le récit rapporté par le pasteur P. de Félice (Les protestants d'autrefois; éducation, instruction; Paris, 1902; i55 et s.)
USAGES ET COUTUMES DISPARUS 3o3
Ainsi, dans une petite ville de la Drôme, à Die, ne sont tenu? de parler latin que les élèves des quatre premières classes ; mais il est interdit à tous, sous peine du fouet, de parler patois ; quant au français, on n'est fouetté que si l'on est surpris le parlant, après deux ou trois remontrances successives. Et ce qui se fait à Die s'observe à peu près partout (i).
Il y a aussi les jeux interdits, pour lesquels on reçoit « sur le dos », selon l'euphémisme d'un pédagogue. Sont défendus tous les jeux qui ne favorisent pas l'exercice corporel ; de même, ceux où l'on joue pour de l'argent ou tout autre gain : jeux de cartes ou de dés, par exemple. On ne doit vendre ni aliéner les livres, sacs, ceintures, etc.; ne se livrer en un mot à un commerce quelconque à l'école ; sont également passibles du fouet <( ceux qui jouent ou s'amusent dans les cabinets, ou y restent plus longtemps que de raison. »
Dans tous les établissements oii l'on forme l'enfant, où l'on cultive son cœur et son esprit, aussi bien à Port-Royal que chez les Jésuites, on usait de la discipline. Il y a pourtant tel janséniste, comme Varct, qui ne craint pas d'écrire que la <( rigueur recommandée par l'Ecriture s'exerce bien plus parfaitement et mieux selon l'esprit de Dieu, par le refus d'un baiser ou des caresses ordinaires que par
(i) De FÉLicE, op. cit., 266.
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M()i:i us INIIMKS DU 1> \SSE
les verges (i). Ce n'est pas qu'on veuille leur épargner la, douleur : « S'ils ont, ajoute le rude janséniste, quelques inOrjuilés et quelques maladies,
LA FI SïKiATION.
(MisiTicorde de stalle de l'éj^lise de Brou, Bourg.) quoique vous n'épargniez rien secrètement pour les soulager et pour les guérir, tâchez néanmoins de leur faire aimer les souffrances. »
(i) De Véducation chrétienne des enfants. Paris, 1G68.
Pour ce qui est des Jésuites, il semble qu'on ait exagéré la rigueur de leurs règles pédagogiques.
Nombre d'histoires, dont quelques-unes ne sont que des contes, Ont contribué à leur faire cette réputation ; celle-ci, entre autres, que nous communique un de nos collaborateurs bénévoles, et qu'il a extraite des Mémoires du comte de Bonneval.
Le marquis de C..., capitaine de cavalerie, depuis un an ou deux, était en garnison aux environs de Strasbourg. If y allait souvent et y avait fait une maîtresse. Mais il la quitta d'une manière assez choquante. Elle résolut de s'en venger et te ht de la manière la plus cruelle.
Elle imagina d'écrire au Recteur des Jésuites, au nom du marquis de Louvois. La lettre portait qu'un tel, officier de cavalerie, viendrait le trouver, que le roi souhaitait qu'il lui fît donner 25 coups de fouet par le correcteur de son collège, en présence de trois ou quatre religieux les plus respectables. On marquait, dans cette lettre, que le patient s'appuierait sur la table et qu'il aurait les pouces en croix pendant l'exécution, qu'il donnerait lo louis au correcteur et le remercierait de la correction qu'il lui aurait donnée. La lettre finissait par un ordre à ce recteur de rendre un compte exact de la manière dont tout se serait passé.
En même temps que cette ridicule lettre se lisait chez les Jésuites et qu'ils se réjouissaient d'avoir la confiance de M. de Louvois, le capitaine de cavalerie en reçut une de la même main, où on lui marquait d'aller le vendredi suivant trouver le correcteur des Jésuites, qui lui signifierait les ordres du roi. Il attendit ce jour avec impatience et se rendit au collège des Pères à l'heure indiquée. C'était
S heures du malin. D'abord on le fil enlrcr seul dans um salle intérieure cl on lui intima les ordres qui 15 regardaient. Ces religieux imbéciles qui ne comprenaient pas que ces ordres, accompagnés de tant de circonstances ri dicules, ne pouvaient venir de" la cour, exhortèrent, par toutes sortes de motifs d'inU'în't cl de religion, ce ca})itiiitir- ;i ><• soumellre. Il eut la bêtise dç les croire, - nul lui-même en état cl fut vivement étrillé. Ce frailciiicut fut accompa<rné d'une mcrcuriiilc, que sa maligne demoisi-Ue avait dictée. Il doiini i" loui- .m < orrccleur, I' \< niercia, et 1rs Jésuites lui promirent le •iccrcl.
l'our mieux juger des niélhodes éducative- <1' - Jésuites, il est préférable de consulter leur Ralio sludioriirn, publié c-n l'xjq ; or, ce Ratio prescrit de iii recourir à la punition qu'à la dernière extrémité.
Que le maître, y est-il dit, ne se presse pas de punir qu'il ne pousse pas l'inquisition trop loin, qu'il fasse sern blant de ne pas apercevoir les fautes commises, quand il le peut s.iii-. fompromeltre riulérét de l'élève.
Dan- un iiulre passage, ils recommandent d'évi ter de leui^donner des coups, autant que possible ; du reste, ils se sont interdit de manier eux-mêmes Ji férule. Un correcleur spécial, allaché à l'établisse ment, mais qui ne faisait point partie de l'ordre, était chargé d'administrer la fessée. Ce correctcni était un domestique, le cuisinier ou le portier ; ail leurs, on avait recours à un misérable artisan du voisinage, auquel on allouait une petite somme (i) pour remplir cet office.
(i) A Gray, les gages du coneclcur étaient do 3o livn."par an (Gouahu, Uinloire de V ancien coUÀfje de Gr^y,
Je j-utf rlus maître Juju mu Ciif^e
■ <-olit7v trntihLui^ n v .f^nî^JcrU nu-me /Nfc- ,• .■nnr. r^ Ja7y l trurtaki ùr'lvuj' ..-utt L mr/tu^v
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r-r^ .étant Jésuite .'n a .// cuf ./<• -ftt,^ /ikr^ . n.'.f.Vier t. v-r^.ûw .,-.,„ «A., ./^ ^ .,^ r^uA^T . '•tort ce Lm^ tj-tn^ . tu i. tu-u^- -j /.«. .,.-.. .
Dans la province de Toulouse, au collège de )dez, par exemple, on procédait autrement. Les Jésuites choisissaient un écolier, gaillard lide, pauvre diable qu'ils élevaient gratuitement, condition qu'il voulût se charger de fouetter .ses marades, s'il y avait nécessité (i). La victime était tachée aux barreaux d'une chaise et l'exécution ait lieu en pleine classe, sous les yeux du régent aussi des camarades du patient (2).
Le nombre de coups, pour chaque correction, ait de 70 à 80 ; on n'en donnait jamais moins de ► ; on allait parfois jusqu'à 200 et 3oo. Il était défendu au patient de crier et ordonné à ixécut'eur de mettre quelques secondes d'intervalle un coup à l'autre, afin qu'ils fussent plus sensies (3).
57-1792, 180). Au collège de Clermont, en Auvergne, le flagellateur » exigeait douze sols par séance, mais (( il ne 2ttait point de bornes à la générosité de ceux dont il exécut les ordres, et il s'en trouvait quelques-uns qui lui donicnt jusqu'à trois livres. » Mémoires historiques sur VOrbinisme et les correcteurs. Parfois, c'était la victime elle- ^me qui rétribuait son correcteur. (Cf. dans le Bulletin de Société hist. et archéol. de VOrne, 1893, un travail de bbc Freber).
[i) CoMPAYRÉ, Histoire critique des doctrines de V éducation en ance, t. I, liv. II ; t. II, liv. VII.
(2) Voir la gravure qui se trouve à la p. i5 d'une Civilité êrile et morale (de la fin du dix-septième siècle), rééditée r Gabriel Vicaire, en 1890.
(3) Pour plus de détails, M. Compayré renvoie au pamilet publié, eu 1764, sous ce titre : Mémoires historiques sur
3lO MOEURS IINTIMES DU PASSÉ
Sous le règne du Grand Roi (i), l'opinion publiq se prononça en faveur des corrections manuel! avec tant de force, que les corps élus ne jugère pas indigne d'<Mix, en maintes circonstances, ramasser les verges échappées des mains de maîti trop indulgents (a). Et cependant, on n'usait guè de ménagements, en général (3); on n'avait de con dération ni pour l'âge, ni pour la condition : l'éj sodé qu'a conté Saint-Simon du fils aîné du ma quis do Boufflers en est la preuve.
rOrbilianisme et les correcteurs des Jésaites, et aux Mémoi de VAcadéniie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres Toulouse, 1878. Le pamphlet a été imprimé h. Genève, en 176^ il s'y trouve en tête, une curieuse gravure que nous reprodi sons p. 807, d'après l'exemplaire en notre possession.
(i) V. le Bourgeois gentilhomme, de Molière {Interméi 10 juillet 1896, col. 11).
(2) En parcourant les délibérations drf conseil d'une pet ville de Franche-Comté, nous relevons qu'à la date « du de juillet 1697, l'on a donné commission à MM. Trancha! et Foillenod de veoir le révérend Père recteur des Jésuites luy faire plainte du procédé de certains régens, qui ne voi loient point corriger leurs escolliers, afin de les obliger de faire et les faire chastier et fouetter ». Archives historiqm etc., (1889-1890), hGi.
(3) Vers la fin du dix-septième siècle, il se manifestait déj dans certains collèges^, un esprit d'indiscipline qu'il n'éèi pas toujours aisé de réprimer. Au collège de l'Oratoire, Troycs, les Pères usaient, au besoin, des grands moyens, c'e à-dire l'humiliation par le fouet, et rencontraient parfois la résistance. Les écoliers, qui avaient le sentiment .de le dignité, refusaient de se soumettre à la correction, et il fi lait en venir à la peine de l'exclusion (G. Carré, op. ci 101-2).
rSVGES ET COT TUMES DISPABUS '.U l
C'était un enfant, presque un jeune homme, de quatorze ans (i), « joli, bien fait, qui « réussissait à merveille » cl <( promoltail, loulos chosos ». Il riait pensionnaire aux Jésiiilcs, avec les deux (ils d"Arg'enson.
(( Les Pères voulurent montrer qu'ils ne craignaient et ne coiisidéiaieiil por-sonnc et fouettèrent le petit garçon, parce qu'en effet ils n'avaient rien à craindre du inaiécbal de Boiif fiers ; mais ils se gardèrent bien d'eu faire autant aux deux autres, quoique également coupables, parce qu'ils avaient à compter tous les jours avec Argenson, lieutenant de police. Le petit Boufflers fut saisi d'un tel désespoir qu'il en tomba malade. En quatre jours, cela fut fini... (>). )> Le fait avait lieu en 171 1 (8). « Ce fut un cri univeisol, dit le mémorialiste, mais il n'en fut autre chose. »
Dans une société oi'i le faisceau de verges était regardé CDiume l'auxiliaire indispensable de l'éducation, l'indignation ne pouvait être de longue du- - »
'(i) Peut-être était-il un peu plus à<T('. rnr il ('lait déjà gouverneur de Flandre en siir\i\im((i cl (oloiid du Tégiment de son nom ; son camara(l(;, d " Vii^-cii-on . (pii a narré l'incident, avait, à celte époque. (Ii\-si>|i| an>.
(■>) Saint-Simon, t. I\. F. a véiilé csl que le jeune Bouffliirs mourut de la petite \einlc ; que la maladie l'ait atteint, parce qu'il était déjà très déprinu'. par suite de l'outrage qu'il avait reçu, cela peut, à la rigueur, se soulmir.
(3) On continuait à donner la fessée sous la Régence (Inlerméd., 3o oct. 1896, col. 538).
3l2 MOEURS INTIMES DU PASSE
rée (i) ; aussi, à la ville comme à la campagne (2), ne se faisait-on faute de le manier. Nous ne citerons qu'un cas, parce qu'il rappelle le nom d'un romancier connu : le grand-père de Rétif de La Bretonne administre à son fils âgé de 18 ans, trois coups de fouet, qui le font saigner à travers la chemise, parce que le jeune homme a parlé plusieurs fois à une jeune fille sans sa permission ; ce même fils, devenu plus tard père de quatorze enfants, les châtiera avec plus de mesure : en cas de punition grave, il les me-
(1) Il y eut, parfois, cependant, des révoltes individuelles ; il suffira de rappeler le cas de cet écolier de Montaigu, du nom de Pitxeuon', qui, condamné au fouet, s'arma d'un couteau et en frappa de deux coups mortels le correcteur qui s'apprêtait à « instrumenter », Le meurtrier étant mineur, sa famille fut condamnée à donner à la veuve de la victime douze cents livres, à titre de dommages et intérêts. Le principal, « qui n'avait fait, après tout, qu'obéir aux précédents et aux coutumes », fut destitué. (Galerie de V Ancienne Cour, 1789, t. IV, 371-2 ; cf. Interméd. des Chercheurs et Curieux, 1889, col. 478).
(2) Et nous pourrions ajouter, à peu près dans tous les pays, notamment en Hollande (V. le tableau de Van Ostade, représentant une école de village an dix-septième siècle) ; et en Allemagne, comme le montre ce document qui nous est communiqué par le docteur Larrieu : « Un pédagogue allemand, Haubécle, originaire de Wurtemberg et qui vivait au dix-septième siècle, a laissé une réputation, paraît-il, dans toute l'Allemagne, comme donneur de coups de fouets, bâton ou baguette ; on a même fait le calcul — approximatif sans doute — de tout ce qu'il a administré, en fait de châtiments, à ses élèves, pendant les cinquante-une années de son professorat : coups do fouet, bâton *ou baguette, i.o35.527 ; de férule, 90.987 ; i.ii5.ooo chiquenaudes ; i8.23o soufflets, etc. A
naçait seulement du fouet, et mettait une semaine de distance entre la sentence et le châtiment qui la
Le MaIthe d'Ecole
devait suivre, afin qu'elle fît plus d'impression sur le coupable (i). Le père de Rétif (2) s'était laissé sans doute gagner par les doctrines qui commençaient à se répandre.
(i) Alb. Babeau, La Vie rurale dans Vancienne France, c hap. XI.
(2) Cette autorité du père sur ses enfants, vieux reste de la liarbaric romaine, se retrouvait encore, il y a peu de temps, au moins dans nos campagnes. Ce passage du Journal des Concourt est, à ce point de vue, caractéristique : à la campagne, dans l'Aisne, im vieux médecin (ami des Concourt) vient de marier sa fille. Elle a une querelle avec son mari. Le père l'empoigne vigoureusement sous son bras, trousse ses jupes, détache son pantalon, la fesse d'importance, puis dit I)aisiblement à son gendre ébahi : « Da 1 la voilà calmée I »
3i/'| >TOi:rUS IMTMFS DU fASSÉ
Lo voilucuA. oL liiuorc Rollin, s'inspirant de Locke (i), dans la question des châtiments, sans se prononcer absolument, roiuine l'iMlucatenr anglais, coiitic riisii^ic (tu l'oiicl, [K'iiclic ri('';miiioins du eolé de la douceur. Mais il est clirélieii avant tout, et comme il connaît mieux que personne les textes de la Bible dont riuterpK'litlioii c-l favorable à l'emploi des \('i^(s '\ il lu'sitc et arrive à conclure que les cliAtimculs coiimucI- •^oiil permis, mais qu'il ne faut en user (pie dans les cas extrêmes, et quand tout autre moyen a échoué.
Dans une liste du personnel du collège Mazarin ou des Quatre-Nations, datant du dix-huitième siècle, se trouve cette mention :
Clli:\ M.LIER,
frotfeur de In JnltllntJiètjne et correcteur.
Cet humble fonctionnaire représentait une institution conservée presque intacte à travers les siècles ; en tout cas, au dix-huitième, le correcteur exerçait encore son ministère.
(i) Locke cniKlanino foimcllcmcnt l'usage du fouet, sauf pour l'obstination ou la désobéissance volontaire : obslinacy or rébellion (Cf. C.DMrAYKÉ, op. cil., t. 11, chap. I, 27). Et c'est toujours par l'inteiiniMliaii c d'un domestique que la punition est infligée.
(2) « Celui qui épargne la verge liait son fils. Mais celui qui l'aime s'applique à le corriger. » Proverbes, XIII, 2/i.
« La folie est liée au cœur de l'enfance et la verge de la discipline l'en chassera. » Id., XXII, i5.
USAGES ET COUTUMES DtSPARUS 3 1 ">
Que les temps sont changés ! s'écriait Garaccioli, sous Louis XVI. On ne punit presque plus, on conduit par l'honneur plutôt que par le châtiment, quoique la méthode indécenle et barbare d'employer des venjes pour corr'ufer un solérisme ne soit pas eneore al>olie.
r.c fouet n'avait pas encore cessé de faire partie du matériel scolaire dans la seconde moitié du dixhuitième siècle. L'auteur des Souvenirs d'un Nonagénaire (i), rapporte que le principal du collège, oh il fit ses études, ne paraissait dans sa classe, qu' « armé d'une baguette plate de baleine, contenue aux deux bouts par une petite plaque d'argent, avec laquelle il frappait, sans dire gare, sur les mains ou les doigts des élèves cancres ou inattentifs. Il tenait en outre à proximité une férule et un martinet, espèce de disciplines (2), avec lesquelles {sic) il infligeait les punitions corporelles, auxquelles il venait de condam-
(i) Mémoires de François-Yves Besnard, publiés sur le manuscrit autographe par Célestin PoRT, t. I*"^, aS-^i- Paris, Angers et Le Mans,
(a) Le mot discipline, du IsLlhi'disciplinn, signifie, proprement, éducation, instruction de la jeunesse, règlement, ordre, conduite. C'est vers le milieu du V* siècle, d'après G. Peignot, que son emploi aurait changé, (' au point de désigner non seulement un châtiment volontaire, mais même l'instrument qui sert à ce châtiment. » Pour les détails, cf. Recherches historiques sur l'origine et l'usage de l'instrument de pénitence appelé Discipline, note i de la p. 3 dudit opuscule, do l'auteur précité. La discipline était encore un meuble familier dans la bourgeoisie, au xvii" siècle, jusque dans les dernières années du règne de Louis XIV. Qui ne se souvient du vers que Molière met dans la bouche de Tartufe : Laurent, serrez ma hairc (ciliée) avec ma discipline!
Dans les cloîtres, l'usage en subsista longtemps, et nous ne répondrions pas qu'il ait complètement dispani.
3l6 MŒURS INTIMES DU i>ASSÉ
ner les délinquants. Les cris plus ou moins navrants des camarades qui se trouvaient frappés de n'importe lequel de ces instruments de correction, dont le plus redoutable était le fouet, ne tardèrent point à se faire entendre ; car le vieillard, naturellement colérique, semblait rtre toujours aux aguets pour saisir l'occasion de s'en servir ».
Le cri de l'étudiant d'ERASME : Vœ nostins natibus, restera le mot d'ordre jusques et au delà l'époque révolutionnaire. Dans les années qui précèdent le cataclysme, une des rares institutions auxquelles on ne songe pas à porter atteinte est celle de la fustigation. L'abbé Morellet raconte qu'il était fouetté tous les samedis chez les Jésuites. Voltaire avait gardé des coups un cuisant souvenir. Marmontel, élève de philosophie, n'avait évite le fouet qu'en mettant son collège en révolution. La Reveillère-Lepeaux, élevé en demi-pension chez un abbé, attribuait la difformité de sa taille et la faiblesse de sa poitrine a aux coups redoublés sur le dos » que lui avait administrés son précepteur, « sans compter cette indécente correction qu'on n'aurait jamais dû permettre dans les écoles et qu'il aimait fort à prodiguer et les coups les plus cruels sur toutes les parties du corps (i). ». Enfin, le dramaturge Guilbert de Pixérécourt va jusqu'à prétendre qu'il avait contracté, dès son jeune âge, des dispositions à la goutte, à force de s'age- (i) Mémoires, I, 9.
USAGES ET COUTUMES DISPARUS Sig
iiouillcr sur le seuil en pierre de la porte d'entrée, pour recevoir la correction que lui avait méritée sa conduite en classe : étant en troisième au collège de Nancy (1783), il s'amusait, dit-il, à lancer adroite- * ment des boulettes de mie de pain, en prenant pour cible son professeur, <( ce qui égayait singulièrement toute la classe », ce que nous croyons sans peine.
Nous avons dit, à une autre place (i), que Chateaubriand, Mme Roland ont subi le même traitement, en dépit de leurs protestations aussi superflues que courroucées.
Au collège de Troyes, quelques années à peine u\ant la Révolution, le régent de rhétorique veut l'aire donner la férule à un de ses élèves ; les autres > (^x:clament et s'indignent : la férule à un rhétoricien, un élève de 18 ans condamné à subir une punition qu'on n'inflige qu'à des enfants ! Une voix ^ s'élèYe, à laquelle fait chorus la classe tout entière, une voix sonore, tonitruante. Ce précoce orateur, dont c'était le premier triomphe, n'était autre qu'un futur tribun : c'était Danton (2). Quant à l'élève dont Danton s'était institué l'avocat d'office, il s'appelait Paré ; le ministre de la justice de 1792 en fera un ministre de l'intérieur en 1798 : les amitiés de collège servent quelquefois.
(i) Cf. les Indiscrétions de Vhislolrc, t. I. (La flagellation dans la lilléralure; la flagellation à la Cour et à la Ville.) -A.^ (2) IIamel, Histoire de Juilly, t. 1, SaS ; cf. Gustave Cahhé, op. cit., 200 et s.
320 MŒURè INTIMES DU PASSE
Le fouet était encore en usage au collège de Juilly, même à la veille de la Révolution. Le marquis de Coriolis, rappelant les corrections qu'avait reçues un de ses condisciples, le brave colonel Muiron, s'écriera :
Oh! que de fois j'ai vu, sous le bouleau rougi, Ce que tu ne montras jamais à l'ennemi (i) !
La Révolution supprima le fouet (2) : le 27 septembre 1792, Chaumetle obtint l'abolition de la peine du fouet dans toutes les écoles publiques et privées (3) ; mais le décret devait rester lettre morte ou à peu près : on fouettait encore sous le Consulat (voir la gravure de la page 11 de l'ouvrage de Henri Boucuor, sur l'Empire).
On retrouve la férule dans les écoles de la Restauration (4) : les lithographies de Charlet et des témoignages contemporains (5) sont pour l'attester.
Que dis-jc ! on fouettait les écoliers sous Louis- Philippe : au rapport de Louis Veuillot (6), l'Université fouettait encore entre i83o et i838, du moins dans certaines maisons : à Louis-le-Grand, on avait
(i) Les Bourgeois d'autrefois, par A. Babeau. Arnault parle aussi des corrections employées à Juilly et d'une insurrection qui éclata dans ce collège, à propos d'un préfet dont on était mécontent. (Souvenirs d^un sexagénaire.)
(2) V. V Intermédiaire, 1896, col. aS.
(3) Mémoires de Chaumette, sur la Révolution du 10 août 1792, XII.
(4) Intermédiaire, 10 juillet 1896, col. 22.
(5) Intermédiaire, 1889, loc. cit., col. 479.
(6) Mélanges, 264.
USAGES ET COUTUMES DISPARUS 3ui
transformé en cachots certaines petites chambres de l'ancien quartier de rhétorique et un gardien était chargé de surveiller le travail du pensum. Il ne faisait pas mystère des moyens qu'il employait pour réveiller ses prisonniers. « Je leur ai soigné le cuir », avait-il coutume de dire. Un autre journaliste notoire, rédacteur en chef de VUnivers, M. Laurentie, se rappelait le temps où l'on voyait, à l'école, « un vieux maître, armé d'une férule ou d'un martinet », et où il entrevit, « dans le cabinet d'un proviseur célèbre, l'instrument si honni aujourd'hui ». Les journaux ont relaté naguère l'histoire de cet autre proviseur de Paris, assistant à l'exécution d'un enfant, sous les yeux de son père, en présence de sa division, par les mains d'un domestique nègre. Ce sont, hâtons-nous de l'ajouter, coutumes aujourd'hui disparues et dont nos mœurs actupllps auraient delà peine à s'accommoder. Il est, cependant, deux pays voisins du nôtre, où les verges ont conservé leur place d'honneur : nous entendons parler de l'Angleterre (i) et de l'Allemagne (2).
(i) Sur les châtiments corporels employés encore, en des temps peu éloignés du nôtre, dans la Grande-Bretagne, on peut consulter avec fruit les ouvrages de Max Leclerc, UEdU' cation des classes moyennes et dirigeantes en Angleterre : André Laurie, La xne de collège en Angleterre; et ceux d 'Hector France, La pudique Albion ; F. de Jupilles, etc. V. encore Vlnterméd., 10 août 1806. col. i48 et s.
(2) Nous mettons à part l'Amérique, oii le fouet a reçu un perfectionnement auquel on devait s'attendre dans le pays
Un usage des collèges anglais, que nos lycéens n'accepteraient pas volontiers, est celui que nos voisins d'outre-Manche désignent sous le nom de flogging (substantif dérivant du verbe flog, qui signifie
d'Edison. Les journaux de Chicago ont rapporte, il y a quelques années, que la direction de l'Ecole industrielle, pour jeunes filles, de Dcnvcr, venait de mettre en pratique un appareil flagcUatoire mù par l 'électricité. L'appareil en question a la forme d'une chaise, à laquelle il manquerait le fond ou le cannage. La patiente est tenue de s'asseoir sur ce siège, évidemment après avoir préalahlemcnt découvert... ce que l'on suppose. La chaise est suffisamment élevée, pour permettre à quatre battoirs, fixés au-dessous d'elle, d'opérer librement un mouvement rotaloire, plus ou moins rapide, selon la volonté de l'opérateur, qui n'a qu'à mettre en action une batterie électrique, mise en communication avec la chaise au moyen de fils métalliques. Les battoirs ont l'avantage de produire un travail régulier, et de n'imposer aucune fatigue à l'opérateur. En un mot, l'opérateur n'a qu'à presser un bouton et la chaise fouetteuse fait le reste. Ingénieux, mais peu pratique... en dehors de l'Amérique. Nous devons dire, cependant, qu'en Angleterre, on vanta, il y a quelques années (1901), la supériorité d'un instrument de flagellation, le Castigateur orthomaUque, grâce auquel la punition est exactement proportionnée au méfait commis. L'éducateur n'a pas à intervenir, tout se fait mécaniquement (a). Un maître d'école proclamait que cet instrument donnait la même satisfaction que les fessées, et sans aucune fatigue... pour le maître. De leur côté, les parents se déclaraient très satisfaits de ce nouveau mode de correction. N'avons-nous pas vu, d'ailleurs, se former^ aux Etats-Unis, un Club des mères, qui fit campagne pour que le fouet fût maintenu dans les écoles ? Les mères de Haverford étaient d'iivis que seul le fouet, judicieusement appliqué, peut donner des résultats appréciables; une commission fut nommée, en vue de codifier le nombre dfs coups de fouet à administrer, suivant l'âge et la nature des délits.
(0) Dans un journal très répandu (en 1877), nous décou-
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fouetter). Un insulaire a rapporté (i) qu'il vit, un jour, un grand jeune homme mesurant six pieds de haut, auquel on s'apprêtait à donner les étrivières.
Il avait acheté une commission dans la cavalerie et devait quitter le collège pour rejoindre son régiment quelques jours plus tard. Ayant trop copieusement fêté Bacchus avant son départ, on l'avait ramené ivre-mort, et pour ce manquement aux usages, il avait été condamné à recevoir le fouet : résigné à son destin, il reçut ses douze coups-et se sépara du directeur du collège dans les 'termes de la courtoisie la plus parfaite.
Ce directeur, le D"" Goodford, était convaincu que le fouet était <( le meilleur des instituteurs, et que c'était faire tort à la jeunesse que de le lui servir avec trop de ménagement. » On conte, à cet égard, une histoire peut-être pas très vraisemblable, mais qui doit, néanmoins, reposer sur un fonds de vérité.
Un élève ayant refusé de se laisser fouetter avait été renvoyé de l'école ; à quelque temps de là, pris de remords, il était revenu du Yorkshire à Eton, pour y subir sa peine. M. Goodford venait de partir pour
pons l'annonce qui suit, et qu'on peut qualifier vraiment de suggestive : « A vendre, chez un inventeur américain, actuellement à Paris, une machine à fouetter. L'instrument, dit l'annonce, est en bon état et disposé de telle sorte que vingt enfants peuvent recevoir le fouet en même temps. On ne le vend que parce que les sept fils du possesseur ont dépassé l'âge des corrections de ce genre. » Tout commentaire serait superflu. (i) Revue des Deux Mondes, mars-avril i883, t. LVI, 686.
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la Suisse ; le jeune homme s'informe où il peut le rejoindre.
Il se procure un fouet réglementaire, le fourre dans sa malle et se livre à la poursuite de son directeur. 11 le manque à Genève, puis à Lucerne, ne parvient à le iatlrii[j('r (lu'au couvent du Grand-
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