‹ Moeurs intimes du passé (volume 3)Chapitre 14 sur 134 · B. — DANS LA RUE · texte numérisé non relu

B. — DANS LA RUE

Des esprits, assurément bien intentionnés, se sont ingéniés à rechercher le sens symbolique de cérémonies qui n'étaient, nous croyons l'avoir prouvé, qu'un reliquat des traditions du paganisme.

D'autres regardant, comme on a dit (1), le passé avec les lunettes du présent, ont voulu y voir les marques d'un conflit entre le peuple et le clergé, le premier subissant malaisément le joug du second, heureux de le secouer au moins pendant quelques heures, attendant qu'il pût s'en affranchir complètement. Il nous paraît aussi oiseux de dégager de ces éruptions de joie grossière un symbolisme confus, que contraire à une saine compréhension de l'histoire d'en tirer des armes contre le culte catholique.

Le bon prédicateur, dont nous avons cité les paroles, était dans le vrai : il faut au bouillonnement populaire un exutoire et mieux valait, à tout prendre,

1,1) Champfleury, Histoire de la caricature au moyen âge.

lui accorder une fols l'an les Saturnales, que de trop le comprimer par un rc'gime de sévi(^i's et dCxiictions.

Jacques Bonhomme n'a pas attendu la Révolution pour faire entendre sa voix ; mais, pendant de longs siècles, il ne balbutiera que de timides protestations, souffrant sans pouvoir, sans oser exprimer tout haut ses doléances, les formulant à sa manière, soit en tonnant par l'organe de ses sermonnaires, du haut de la chaire de vérité, soit en gravant dans la pierre, au fronton des cathédrales, en traits ineffaçables, les vices ou la malignité de ceux dont il avait à se plaindre : on a vu combien Fart des « ymaigiers » a d'indécision et de naïveté ; nous avons montré le sens satirique que recèlent les manifestations d'une opposition plus souvent instinctive que réfléchie.

Avant d'entamer un sujet qui prête à de grands développements, terminons ce qui nous reste à dire des folies du Carnaval.

La Fête des Fous ne s'éteignit guère avant les premières années du dix-septième siècle (1); encore c'était-il, comme on dit au théâtre, une fausse sortie.

Chassés du temple, les Fous continuèrent leurs manifestations dans la rue. Le principal acteur, FAne, seul manquait. Inconstance de la popularité, triste

(1) En 1620, le Concile provincial de Bordeaux était encore obligé de condamner les danses qui se célébraient dans l'Église le jour de la Fête des Fous.

lendemain des triomphes ! Aux ovations enthousiastes d'une foule en délire, succédaient, pour maître Aliboron, le maigre picotin et les coups généreusement prodigués. La bande des Fous allait désormais recevoir à la Cour et à la ville, l'hospitalité que lui refusait l'Église.

A la Cour, elle avait trouvé accueil bien avant d'avoir été expulsée du sanctuaire . On se souvient du terrible accid^it qui provoqua la démence du roi Charles VI. Un' gentilhomme, estimé pour son esprit inventif, avait imaginé, pour distraire le souverain, sous le titre de Momerie des Ardents, un ballet de sauvages, dans lequel figurait le roi menant en laisse cinq seigneurs, habillés d'étoupes comme lui, auxquelles le feu se communiqua. Seuls, le roi, et le seigneur de Nantouillet furent sauvés : le roi, parla duchesse de Berry, qui l'enveloppa de la queue de sa robe; Nantouillet, en courant se jeter dans une cuve d'eau de l'échansonnerie (1).

A dater de ce jour, se déclarèrent les premiers symptômes de cette folie qui, durant un des règnes les plus longs de l'histoire, devait déchaîner, sur notre malheureux pays, la famine, la peste et l'invasion étrangère !

Nous n'avons rappelé cet épisode, historique qu'en raison de l'incident pathologique qu'il provoqua. Notre

(1) Cf. Bévue Conlemporaine, t. XXXI, p. 620.

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but est plutôt d'étudier un phénomène de vésanie collective, que d'établir une observation de démence particulière ; encore nous limiterons-nous, pour l'instant, à l'histoire des sociétés qui, sous des noms variés, Société de Sois ou de la Mère Sotie, Société de la Mère Folle, à Dijon, des Conards, à Evreux et à Rouen, etc., ont vécu côte à côte; des" processions, d'origine païenne, puis religieuse, dont nos lecteurs verront se dérouler sous leurs yeu^j les capricieux méandres.

La fête des Fous, a-t-on dit, (1) « avant de disparaître définitivement, commença à essayer des compromis et des concessions : elle abandonna le sanctuaire et le temple, pour se réfugier sous les porches, sur les parvis, dans les cimetières. Ce fut là que la prit le théâtre, qui est né chez nous de ces représentations liturgiques, dont il recueillit l'héritage, sans. d'abord le transformer beaucoup ».

C'est résoudre bien sommairement la grosse question des origines du théâtre (2).

(1) V. FouBNEL, Zes Spectacles populaires el les arlistes des rues.

(2) Cf. Origines lalines du ihéâlre moderne, par Edelestand du MÉiîiL 1849); — Origines du Ihéâlre antique, par Ch. Magnin levers 1864) ; — Histoire anecdotigue de V ancien théâtre en France, par A. DU Casse, t. I (1864) ; — Les Comédiens hors la loi, par (j. Maugras (1887); — La Comédie el les mœurs en France au moyen âge, par L. Petit de Julleville, etc.

LES FOLIES DU CARNaVAL 177

Iljs'en faut 'que le moyen âge ait répudié toutes les traditions dramatiques de l'antiquité ; mais, sans remonter aussi loin, sans chercher à établir la filiation entre les hislriones latins et les jongleurs ou ménestrels, on peut dire que les traditions dramatiques n'ont jamais subi une interruption complète; de même, la comédie moderne se rattache à la comédie du moyen âge, par un lien qu'il serait assez facile d'établir, mais non est hic locus, dirons-nous, en nous remémorant nos classiques.

Sous ces réserves, nous pouvons admettre que les premiers comédiens du moyen âge, ceux qui jouaient les soties et que, pour cette raison, on appelait des sots, n'étaient que « les anciens célébrants de la fête des Fous-, jetés hors de l'Eglise par les conciles indignés et rassemblés sur la place publique ou dans le prochain carrefour, pour y continuer la fête )>.

La confrérie des sots, dans toutes les villes où elle existait, ne serait, selon l'expression de l'écrivain autorisé (1) que nous citons, rien autre chose que la « fête des Fous sécularisée » : à la parodie de la hiérarchie et de la liturgie ecclésiastique, succédait seulement la parodie de la Société tout entière.

La sotie — pour le vieil auteur Jean Bouchot —

(1) M. Petit de Julleville.

IJ

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c'est la satire universelle, transportée sur la scène et représentée par des sots, que leur capuchon de folie met à l'abri des rancunes et des colères que pourrait soulever l'audace de leurs médisances.

Ces sots étaient, en somme gens d'esprit, qui avaient imaginé d'établir une principauté sur les défauts du genre humain. Particularité piquante, la fondation de la Société remonterait, du moins le présume-t-on (1), à l'époque de Charles VI, le roi fou. L'idée en serait venue à quehjues jeunes gens de famille, qui joignaient à une éducation soignée et à une certaine aisance un grand amour pour les plaisirs.

Ces gais compagnons se mirent à composer et à représenter eux-mêmes, sur des échafauds, en place publique, des pièces qui portèrent le nom de soiises^ parce qu'elles peignaient, en effet, les sottises de ceux qu'on mettait en scène. Les Enfants sans-souci — c'était leur appellation primitive — devinrent bien vite à la mode. Le roi ne tarda pas à accorder au Prince des sots des lettres-patentes, confirmant le titre que ses camarades lui avaient octroyé.

Cette société se contint tout d'abord dans de justes bornes : une critique sensée et sans aigreur constituait le fond des pièces qu'elle donna. Mais bientôt les abus s'introduisirent : les plus sages se reti-

(1) Leber, Collection des meilleures diaser lai ions, etc., t. IX.

LA SÉRÉNADE DANS LA RUE, PAR Ux\Ë TROUPE DE FOUS.

(D'après Hans'SEBALD Beiiam, 1511.)

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rèrent, laissant le champ libre aux autres, c'est-àdire aux fainéants et aux libertins.

Il y avait, parmi eux, quelques « intellectuels » et, pour n'en citer qu'un, l'auteur du Cry de la « sotiso », qui fut représentée aux Halles en 1514.

Ce Cry (autrement dit l'annonce, le prologue), ne manque pas d'une certaine allure; il est, du reste, signé de Pierre Gringoire. Gomme la pièce est assez difficile à rencontrer, et que les documents sur les Enfants sans-soiicy manquent à peu près complètement, nous la reproduisons ci-après :

La Teneur du Cry

Sotz lunatiques, sotz étourdis, sotz sages, Sotz de villes, sotz de chasteaux, de villages, Sotz rassotez, sotz nyais, sotz subtils, Sotz a'moureux, sotz privez, sotz sauvages, Sotz vieux, nouveaux, et sotz de toutes âges, Sotz barbares, estranges et gentilz, Sotz raisonnables, sotz pervers, sotz retifs, Vostre prince, sans nulles intervalles.

Le mardy gras jouera ses jeux aux Halles.

Sottes dames, et sottes damoiselles.

Sottes vieilles, sotteg jeunes et nouvelles, Touttes sottes ayraant le masculin, Sottes hardies, couardes, laides et belles. Sottes frisques, sottes douces et rebelles. Sottes qui veulent avoir leur picotin.

Sottes trotantes sur pavé, sur chemin.

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